Les tueries de masse, un drame américain Les tueries de masse, un drame américain
59 morts et 597 blessés. Tel est le bilan de l’attentat qui a eu lieu à Las Vegas dimanche 1er octobre 2017. Un homme... Les tueries de masse, un drame américain

59 morts et 597 blessés. Tel est le bilan de l’attentat qui a eu lieu à Las Vegas dimanche 1er octobre 2017. Un homme blanc et âgé, non connu des services policiers, a tiré depuis son hôtel sur une foule qui assistait à un festival de musique country en plein air. Un nouveau choc pour les Etats-Unis, le retour de l’éternel débat sur la régulation des armes. Pourtant cette scène a lieu jusqu’à plusieurs fois par an aux Etats-Unis. Comment expliquer ce phénomène inédit dans un pays développé ?

Un phénomène propre aux Etats-Unis ?

Avec en moyenne 11 000 homicides volontaires par an pour une population d’environ 323 millions d’habitants (soit un ratio entre 4,7 et 5,2 homicides / 100 000 habitants), l’OCDE classe les Etats-Unis comme 31e pays le plus dangereux au monde, et pays développé le plus dangereux, et de loin. Ainsi c’est près de 1% des crimes qui seraient des tueries de masse (plus de 4 victimes) selon l’UNODC (Office des Nations Unies contre le crime et la drogue). En dépit de cet apparent faible poids, cela représente tout de même 32 crimes de masse par an en moyenne entre 2002 et 2012. Ces chiffres cachent surtout une réalité d’autant plus alarmante : le nombre de tueries de masse par an augmente. Dans les années 1980, on en comptait une par an en moyenne contre une tous les 80 jours entre 2010 et 2016 ! (Cela dépend toutefois de la définition ; d’autres sources indiquent plus d’une par jour en 2015 par exemple).

 

En Octobre 2015 après une énième tuerie, Barack Obama se lamentait « Quelque part, c’est devenu une routine ». L’histoire moderne des fusillades de masse débute avec la tuerie du 1er Août 1966 quand Charles Whitman tua sa mère, sa femme, puis 14 autres personnes depuis le haut d’une tour de l’Université du Texas. Depuis, de nombreuses tueries ont fait la une de l’actualité. En 1984 un homme fait 22 morts en tirant à l’Uzi dans un McDonald’s de Californie. En 2009 un militaire tire dans l’enceinte de Fort Hood et tue 13 personnes. Ces tueries de masses sont quasi-exclusivement perpétrées dans un lieu public : un bureau de poste (Edmond, 1986, 14 victimes), un cinéma (Aurora, 2012, 12 victimes),… Celles qui ont le plus choqué l’opinion publique sont celles qui ont lieu dans l’enceinte d’écoles. En décembre 2012 un jeune homme se rend à l’école de Sandy Hook à Newton dans le Connecticut et fait feu tuant indistinctement les professeurs, le personnel de l’école et les enfants pour un total de 27 victimes. Au total, le Washington Post comptabilise plus de 900 victimes en cinquante ans pour près de 135 meurtriers.

 

Si le phénomène est vraiment très présent aux Etats-Unis, aucune partie du globe n’y échappe. Néanmoins en Afrique les meurtres de masses sont rarement effectués par le biais d’armes à feu. En Europe, la tuerie d’Utoya en Norvège où un extrémiste de droite a tué 77 personnes lors d’un camp organisé par la Ligue des Jeunes travailleurs norvégiens, a eu un impact énorme. À l’exception des attentats (notamment ceux de Mumbai en 2008), l’Asie semble être le continent le moins touché.

 

Image tristement célèbre des tueurs à Columbine (1999)

 

Les tueries de masse finissent par occuper une place à part entière dans la culture américaine. La tuerie de Columbine en 1999 où deux lycéens ont ouvert le feu dans leur lycée à Columbine (Colorado) tuant douze personnes et en blessant 24 autres a notamment inspiré deux films : Bowling for Columbine de Michael Moore et Elephant de Gus Van Sant.

 

La question de la régulation des armes

Après chaque tuerie, le journal américain The Onion publie systématiquement le même article : « No way to prevent it. Say Only Country where this regularly happens ». Inlassablement la question de la régulation des armes à feu est remise au goût du jour après chaque tuerie. Barack Obama a notamment essayé à de nombreuses reprises de renforcer le contrôle sur les armes. En 2012 après la tuerie de Sandy Hook, Barack Obama avait jugé que le terrain était propice pour cela mais avait échoué face au Congrès. Il était alors revenu à la charge en janvier 2016 pour sa dernière année de mandat en cherchant à court-circuiter le système législatif à travers des décrets présidentiels (executive orders). Parmi les mesures avancées figuraient le contrôle systématique des antécédents non seulement en magasin mais aussi sur Internet et à l’occasion des foires (mesure soutenue par près de 80% de la population), renforcer l’ATF – l’Agence qui gère la législation sur les armes à feu -, améliorer la traçabilité des armes. Néanmoins la question de la régulation des armes reste l’un des principaux échecs de la présidence Obama.

 

Obama ému lors de son discours après la fusillade de Sandy Hooks.

 

Il faut dire que la résistance est importante et la question fortement clivante. Si les démocrates sont généralement en faveur de la régulation ce n’est pas une évidence. Le premier obstacle et premier argument sur lequel s’appuie les détracteurs d’une régulation est le 2nd amendement de la constitution américaine. Celui-ci spécifie le droit pour les américains de posséder et de porter une arme. A l’époque, c’était le droit à la résistance contre un pouvoir tyrannique (alors la couronne d’Angleterre) qui était mis en avant pour soutenir cette mesure ; il visait donc à protéger la jeune république américaine. De fait, les américains ont un attachement ancien à ce droit. Aujourd’hui, c’est la puissante NRA (National Rifle Association fondée en 1871) qui le défend le plus ardemment sur la scène publique. Forte de plus de 5 millions d’adhérents, elle dispose d’une influence forte sur Washington. Le président actuel, Donald Trump, ayant à ce propos déclaré pendant la campagne que la NRA avait « un très bon ami » en sa personne. Notons que la NRA s’est montré favorable à plus de régulation suite à la tuerie de Las Vegas. Ainsi, paradoxalement, chaque annonce d’une régulation par Obama a fait exploser les ventes d’armes à feu aux Etats-Unis avec des pics lors de son élection et de sa réélection. L’industrie de l’armement est donc le 3e principal obstacle aux Etats-Unis. Les Etats-Unis sont le premier exportateur d’armes au monde avec des entreprises importantes comme Colt. Toutefois la régulation n’est pas impossible. En 1993 la loi Braddy a notamment permis de durcir les conditions d’obtention d’une arme pour les anciens criminels.

Pourtant, il existe un pays au monde qui a réussi à instaurer un contrôle des armes à cause des tueries de masse : l’Australie. En avril 1996, un homme armé ouvre le feu sur les touristes à Port Arthur, station balnéaire de Tasmanie, faisant 35 victimes et une vingtaine de blessé. Douze jours plus tard, le Premier Ministre conservateur fraîchement élu John Howard annonce la promulgation de loi sur la régulation des armes à feu. Parmi les principales mesures : rachat massif d’armes (1/5e au total), interdiction de vente entre particuliers, enregistrement du nom de l’acheteur et surtout pouvoir justifier d’une « raison valable » pour acheter une arme (le self defense n’en étant pas une). Vingt ans après, le bilan est impressionnant : une seule tuerie (3 morts lors d’une prise d’otages à Sidney en 2014) contre une par an avant, baisse de -60% du nombre d’homicide par armes à feu (-65% pour les suicides). L’Australie figure à la 26e place du classement des pays (armes/hab) loin derrière la France (12e), la Suisse (2e) et les Etats-Unis (1er). La législation est l’une des plus dures et va en durcissant. D’autant plus qu’à l’époque, près de 80% de la population avait a posteriori soutenu les réformes. L’exemple de l’Australie a été scrupuleusement étudié et montre à lui seul que les arguments des conservateurs américains sont faux (la devise de la NRA « Guns don’t kill. People do. ») : il y a bien une corrélation entre la violence et la libre possession d’armes à feu.

 

 

Pour aller plus loin :

Lucien Gessner

Étudiant en 1ère année à HEC Paris et l’ENSAE Paris Tech. Rédacteur mathématiques, géopolitique, et plus si affinités ...

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