La destinée des corps – Hamlet, scène 1 acte V, William Shakespeare La destinée des corps – Hamlet, scène 1 acte V, William Shakespeare
Hamlet, qu’est-ce que c’est ? Si on a tous déjà entendu des variations de la célèbre tirade “to be or not to be”, la... La destinée des corps – Hamlet, scène 1 acte V, William Shakespeare

Hamlet, qu’est-ce que c’est ? Si on a tous déjà entendu des variations de la célèbre tirade “to be or not to be”, la pièce en elle-même est moins connue en France. Publiée par William Shakespeare en 1603, La Tragique Histoire d’Hamlet, prince de Danemark, porte bien son nom.

Les personnages :

Voilà un bref résumé de l’histoire pour commencer :

Une pièce qui renvoie à un contexte historique particulier

Shakespeare (1564-1616 environ) publie Hamlet au tout début du XVIIe siècle ; il a donc pour influence les changements majeurs qui sont survenus au XVIe siècle, le siècle de la Renaissance (ou du moins de son extension à l’ensemble de l’Europe) et des Grandes découvertes. La mentalité européenne en a été bouleversée : le Vieux Continent n’est plus le centre du monde et la “révolution galiléenne” est en marche, Galilée étant un contemporain de Shakespeare.

La scène qui va concentrer notre attention est la première scène de l’acte V, pendant laquelle deux fossoyeurs discutent du suicide d’Ophélie, la fiancée d’Hamlet. Celui-ci arrive avec Horatio, son meilleur ami, et tous deux observent à distance deux fossoyeurs qui discutent en creusant la tombe d’Ophélie.

 

Le corps d’une suicidée mérite-t-il une sépulture chrétienne ?

Les fossoyeurs sont désignés comme « clowns » dans le texte de Shakespeare, c’est-à-dire des paysans en anglais de l’époque. Ils représentent un type humoristique des pièces de Shakespeare : c’est un homme de milieu simple qui par sa présence d’esprit a raison des plus nobles. C’est habituellement des figures de divertissement, bien qu’ils soient mis en scène parmi les pioches et les têtes de mort. Cependant, dans Hamlet, les fossoyeurs soulèvent un point théologique important : la question de la légitimité morale du suicide selon les canons théologiques. Voici comment le concile de Braga condamne le suicide en 563 : « Il a été décidé que ceux qui se donnent une mort violente par le fer, le poison, en se jetant d’un lieu élevé, en se pendant, ou d’une quelconque autre manière, ne soient honorés d’aucune commémoration lors du sacrifice de la messe, et qu’ils ne soient pas conduits au tombeau avec le champ des psaumes. »

C’est la réplique du Premier paysan au début de la scène : « Doit-elle être ensevelie en sépulture chrétienne, celle qui volontairement devance l’heure de son salut ? ».

Le corps a donc une importance première dans la vie chrétienne de l’époque élisabéthaine : le suicidé, c’est-dire celui qui, à la place de Dieu, choisit le moment où la vie quitte son corps, ne mérite pas la sépulture en terre consacrée.  Le corps est en effet un don de Dieu et l’homme n’en a pas la maîtrise totale, puisqu’il est soumis à la loi chrétienne.

Cependant, les deux fossoyeurs sont parfaitement conscients des déviations que les plus puissants font subir aux règles religieuses. En effet, la conclusion de cette réflexion est assez désabusée : comme le dit le Deuxième paysan : « Veux-tu avoir la vérité sur ceci ? Si la morte n’avait pas été une femme de qualité, elle n’aurait pas été ensevelie en sépulture chrétienne. ». Si, en théorie, tous les hommes sont égaux face à Dieu, il est donc clair que ce traitement varie selon leur rang sur terre.

Le point central de la discussion des deux hommes est donc le suivant : la valeur attachée au corps en tant que tel est intrinsèquement liée au rang de la personne de son vivant. Même si elle s’est suicidée, Ophélia, en sa qualité de fille de Polonius, proche conseiller du roi, a le droit à une sépulture en terre chrétienne, et a un enterrement religieux digne de son rang.

 

Une reprise de la plus célèbre tirade de la pièce

Toute cette discussion est une reprise, dans un ton léger et assez ironique, de la tirade “être ou ne pas être” (acte 3 scène 1) qui est un monologue d’Hamlet sur la question de la vie et du suicide. Ainsi, alors que la pièce arrive, toutes les valeurs des personnages sont tournées en dérision, et apparaissent vacillantes et incertaines : les paysans parodient les réflexions existentielles du personnage principal, et les obligations chrétiennes sont détournées au profit des plus puissants.

 

Hamlet, les voyant déterrer des crânes pour creuser le nouveau caveau, s’interroge gravement sur les personnes dont ils sont les dernières traces :

Hamlet : Ce crâne contenait une langue et pouvait chanter jadis. Comme ce drôle le heurte à terre ! comme si c’était la mâchoire de Caïn, qui fit le premier meurtre ! Ce que cet âne écrase ainsi était peut-être la caboche d’un homme d’État qui croyait pouvoir circonvenir Dieu : pourquoi pas ?”

Hamlet : Ces os n’ont-ils tant coûté à nourrir que pour servir un jour de jeu de quilles ? Les miens me font mal rien que d’y penser.”

Ces deux passages, qui se succèdent dans la pièce (entrecoupés par les acquiescements d’Horatio), témoignent de la véhémence avec laquelle s’exprime le jeune prince. Ses phrases, tour à tour affirmatives et interrogatives, vont des va-et-vient entre le passé et le présent : Hamlet nomme les grands hommes qui ont marqué l’histoire religieuse et humaine pour mettre en lumière leur finitude devant la mort. Si, de leurs vivants, ces hommes ont pu paraître plus importants par leur rang ou leurs capacités, leurs corps sont finalement égaux devant la mort. Caïn, personnage biblique fils d’Adam et Eve, Alexandre le Grand, et César sont cités, ce qui rend encore plus frappante la désolation anonyme du cimetière où ils se trouvent. Hamlet cite d’ailleurs un représentant du monde militaro-politique, et une figure biblique centrale, montrant ainsi que sa réflexion s’applique aux corps de tous les hommes, quel que soit leur origine.

 

Une scène en dichotomie qui illustre la dégradation du corps des morts  

La scène elle-même est construite sur une opposition des corps qui rend plus dramatique le discours d’Hamlet. Les vivants s’opposent aux morts : les fossoyeurs chantent et creusent des caveaux, Hamlet et Horatio parlent autour des crânes. Les nobles s’opposent aux roturiers : Hamlet et Horatio parlent, mais n’agissent pas ; ils sont debout et, sur scène, se dégagent clairement, alors que les fossoyeurs sont à demi enfouis dans l’excavation qu’ils créent. Cette opposition physique se traduit dans leurs discours : Hamlet évoque avec désolation la finitude de l’être humain, qui est une question philosophique de longue date ; les fossoyeurs, eux, discutent de la règle théologique qui encadrent l’enterrement des suicidés, donc uniquement une question d’application de la loi.

Cette citation est à mettre en relation avec le livre de l’Ecclésiaste, dans l’Ancien Testament biblique, d’où est originaire la citation « vanité des vanités, tout est vanité »vanitas vanitatum omnia vanitas »). Le discours d’Hamlet au sujet des crânes y renvoie directement : l’agitation qui caractérise la vie est finalement vaine, au regard de ce qui nous attend après. “Poussière, tu redeviendras poussière” dit le livre de la Genèse (3, 19). Cependant, la réflexion d’Hamlet ne se fait pas religieuse : elle se transforme, après quelques échanges avec les fossoyeurs, en un questionnement sur la métensomatose, dans ces termes :

“Hamlet : […] Par exemple, écoute : Alexandre est mort, Alexandre a été enterré, Alexandre est retourné en poussière ; la poussière, c’est de la terre : avec la terre, nous faisons de la glaise, et avec cette glaise, en laquelle Alexandre s’est enfin changé, qui empêche de fermer un baril de bière ?”

La métensomatose est la doctrine selon laquelle le corps se réincarne dans un autre corps ; ce n’est pas l’âme qui change de corps, mais des éléments de l’ancien corps qui passe dans le nouveau. La matière qui a formé Alexandre le Grand “s’est changée” : elle n’a pas disparu ; simplement, elle a changé de corps, et pourrait, selon Hamlet “empêcher de fermer un baril de bière”. Malgré le comique de ces propos, la réflexion d’Hamlet est proprement tragique : il prend soudainement conscience de la finitude non seulement de la vie humaine, mais surtout du corps humain, et ce, quelle qu’ait été la qualité de l’homme de son vivant. La métensomatose est un phénomène dégradant pour les êtres humains, puisqu’elle leur fait perdre leur dignité. La réflexion d’Hamlet nous ouvre ainsi à un sujet plus large : qu’est-ce qui donne sa dignité au corps humain ? Si c’est son âme, alors le corps est immédiatement dégradé à la mort de l’individu ; si, plus largement, le corps est digne parce que c’est celui d’un humain, alors la métensomatose est l’ultime acte qui retire au corps ce qui lui restait d’humanité. Le corps est dévalorisé : il se transforme en un élément trivial qui n’est même pas forcément un être vivant.

C’est bien parce qu’il s’agit de métensomatose et non de réincarnation que le passage est teinté d’une lumière dramatique. La réincarnation conserve l’essence immatérielle de l’être humain (son âme, son esprit, son énergie, selon les interprétations), et non le corps.

 

Conclusion : quelle est la conséquence de la mort pour le corps des êtres humains dans cet extrait d’Hamlet ?

A travers le regard des fossoyeurs et par la réflexion d’Hamlet sont mis en exergue deux points majeurs.

  • Le traitement des morts est inégal selon la condition sociale des hommes de leur vivant. Malgré l’interdiction religieuse de se suicider – les corps humains n’appartiennent pas aux humains mais à Dieu -, la justice terrestre fait abstraction de cette interdiction lorsque le suicidé appartient aux catégories sociales les plus puissantes. L’exemple en est ici le suicide d’Ophélie ; cette dernière est enterrée en terre chrétienne alors qu’elle a volontairement mis fin à ses jours. Le Premier paysan le souligne avec beaucoup d’ironie, en se moquant du raisonnement que la justice émet pour les plus puissants : “Ici est l’eau : bon ; ici se tient l’homme : bon. Si l’homme va à l’eau et se noie, c’est, en dépit de tout, parce qu’il y est allé : remarque bien ça. Mais si l’eau vient à l’homme et le noie, ce n’est pas lui qui se noie : argò, celui qui n’est pas coupable de sa mort, n’abrège pas sa vie”. (1)
  • Mais les lois de la physique et la biologie “rendent justice” aux corps par le processus de la métensomatose. Hamlet rappelle que la mort rend les corps égaux, là où les fossoyeurs voyaient une démonstration de l’injustice humaine. Par la métensomatose, les caractères psychiques se transmettent à travers la matière ; c’est un processus de réincarnation “matérialiste” (on ne parle pas d’âme). Les propriétés physiques d’un être se transforment mais le caractère psychique se conserve à travers la matière : il s’agit juste d’un changement d’enveloppe corporelle.

Tous les êtres subissent cette loi physique : aucun ne peut en échapper, qu’il soit haut placé socialement ou qu’il ait été un personnage glorieux.

Cela permet donc une correction de l’inégalité de traitement social, etc., entre êtres humains par ce processus de réincarnation : on finit tous “poussière”, riche ou pauvre, glorieux ou couard.

Lorraine Félix

Ancienne élève de Sainte-Geneviève, je suis en première année à HEC.

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