« Le Beau Tétin », le corps de la femme mis à l’honneur « Le Beau Tétin », le corps de la femme mis à l’honneur
Le poème Le Beau Tetin   Tetin refaict, plus blanc qu’un oeuf,
 Tetin de satin blanc tout neuf,
 Tetin qui fait honte à la... « Le Beau Tétin », le corps de la femme mis à l’honneur

Le poème

Le Beau Tetin

 

Tetin refaict, plus blanc qu’un oeuf,


Tetin de satin blanc tout neuf,


Tetin qui fait honte à la rose,


Tetin plus beau que nulle chose ;


Tetin dur, non pas Tetin, voyre,


Mais petite boule d’Ivoire,


Au milieu duquel est assise


Une fraize ou une cerise,


Que nul ne voit, ne touche aussi,


Mais je gaige qu’il est ainsi.


Tetin donc au petit bout rouge


Tetin qui jamais ne se bouge,


Soit pour venir, soit pour aller,


Soit pour courir, soit pour baller.


Tetin gauche, tetin mignon,


Tousjours loing de son compaignon,


Tetin qui porte temoignaige


Du demourant du personnage.


Quand on te voit il vient à mainctz


Une envie dedans les mains


De te taster, de te tenir ;


Mais il se faut bien contenir


D’en approcher, bon gré ma vie,


Car il viendroit une aultre envie.


O tetin ni grand ni petit,


Tetin meur, tetin d’appetit,


Tetin qui nuict et jour criez


Mariez moy tost, mariez !


Tetin qui t’enfles, et repoulses


Ton gorgerin de deux bons poulses,


A bon droict heureux on dira


Celluy qui de laict t’emplira,


Faisant d’un tetin de pucelle


Tetin de femme entiere et belle.

Clément Marot

(1496-1544),

Épigrammes, 1535.

 

Analyse du poème

   En dépit du caractère légèrement archaïque du  langage employé -le poème date de la Renaissance et est écrit en vieux français- vous aurez compris que ce poème ne se concentre que sur une partie du corps. Ce type de poème  est appelé « blason ». Un blason est un poème court qui n’aborde qu’une partie du corps (souvent féminin, car le poète aime décrire sa muse). Le blason du Beau Tétin  (osé pour son époque !) est souvent défini comme le premier de ce genre et son auteur, Clément Marot, a écrit un « contre-blason », le blason du Laid Tétin  (eh oui, le corps est un ensemble plus ou moins harmonieux et il arrive que certaines parties soient moins harmonieuses ! Ou que le poète veuille se venger…).

   Cependant, plus rarement, le blason peut opérer une sorte de dissection du corps et en évoquer successivement différentes parties  comme André Breton dans l’Union libre.

   A présent que le terme de blason vous est familier, j’aimerais attirer votre attention sur quelques points importants que soulève le Beau Tétin :

 

  • Chaque partie du corps est symbolique (les yeux « sont le miroir de l’âme » comme le rappelait Shakespeare, la bouche évoque l’érotisme…).

   En effet, chaque partie du corps a une fonction, qui lui confère une symbolique propre : on pourra penser, par exemple, à l’œil, organe de la vision qui symbolise la surveillance (l’oeil de Dieu). En effet,  des expressions comme “avoir le nez fin” pour signifier “avoir une intelligence intuitive”, en effet le nez correspond à la fonction olfactive, il nous permet de sentir (au sens propre et figuré de fait…). La bouche, elle, renvoie  à la sensualité. Elle est notre moyen d’expression (par la parole, mais aussi par les différents rictus que l’on peut adopter avec, lorsque l’on fait par exemple “la fine bouche”) et elle est associé au plaisir gustatif, un plaisir sensuel. Ici le tétin est une métonymie (au cas où vos souvenirs de lycée seraient flous, la métonymie est une figure de style consistant à désigner un tout par une partie), il incarne la femme dans sa sensualité, le blason est alors un éloge de la femme dans son ensemble.

 

  • On remarquera également que le corps étant matériel, toute partie du corps possède des caractéristiques non seulement visuelles, mais aussi gustatives, olfactives, auditives, tactiles qui alimentent le plaisir et le désir du poète, on parle alors de synesthésie :

 

  • visuelles : le tétin est décrit comme à la fois  « blanc » et rouge « fraize » et « cerise », ce qui suggère la pureté et la passion
  • gustatives : le rouge est un rouge « fraize » et « cerise », ce qui ouvre l’ « appetit »
  • olfactives : ne sens-tu pas le parfum naturel de la  « fraize », de la « cerise » et de la « rose » à la lecture de ce poème ?
  • auditives : le tétin crie («  Tetin qui nuict et jour criez »)
  • tactiles : les aspérités et la douceur de « satin » du tétin donne envie de le « tenir » et de le « tâter », ce d’autant plus qu’il a une forme harmonieuse, sphérique (car comparé à un œuf, une cerise..)

 

   Ces caractéristiques donnent au poète l’envie de  « tenir » et « taster » le « tétin » (vous remarquerez  que l’allitération en -t renforce cette idée de plaisir tactile) mais si le corps est source de désir, il est aussi source de respect et « il faut bien se contenir ». Le rapport qu’entretiennent les individus au corps connaît des changements ; en effet, selon les époques et les mœurs la femme a été plus ou moins maîtresse de son corps mais la retenue est toujours un signe de respect  de l’intégrité de la femme, et donc d’un respect de sa personne.

 

  • Par ailleurs, l’évolution du tétin au cours du poème témoigne d’une constante mue corporelle.

   Ici elle symbolise la transformation de la pucelle pleine de pureté, réservée et pudique dans la mesure où  son tétin « jamais ne se bouge » en une femme mûre pleine de désir  et qui veut se marier « tôt ». A mesure que la femme mûrit, le désir augmente également chez le poète (ou du moins il l’exprime plus intensément). On remarquera en effet une sorte de gradation, filée tout au long du poème. Le tétin “qui jamais ne se bouge”, peu à peu “porte témoignage” , “s’enfle” et “repousse”. Dans le même temps, le poète,  d’abord fasciné par l’aspect du tétin , avoue avoir une “envie dedans les mains” mais il sait devoir “se contenir”, car s’il cède, il sait qu’une “autre envie” en découlera. Remarquons que le style hyperbolique adopté montre que le poète est enivré de désir à ce point que le corps perçu est sans doute loin de ressembler au corps objectif : le corps décrit est finalement peu réaliste, puisque lui-même reconnaît que “ nul ne voit, ne touche aussi,
/Mais je gaige qu’il est ainsi”.  Le corps est donc bien un objet de désir mais notre rapport à lui évolue avec le temps, notre esprit ! Toutefois, comme le suggère le temps utilisé par le poète – le présent de l’indicatif – le tétin (et plus généralement le corps) a quelque chose d’universel qui traverse les époques. Une description aussi voluptueuse de ce même tétin serait sûrement anachronique aujourd’hui, mais son objet demeure bien “actuel”.

    Avant de donner quelques points que vous pourrez retenir et réutiliser en dissertation j’aimerais vous  faire remarquer que la  forme du blason est libre et que l’on aurait pu imaginer une anagramme pour donner encore plus de corps au texte…

 

Maintenant synthétisons 

– Qu’on le considère dans son ensemble ou que l’on s’attarde sur l’une de ses parties, le corps est un objet symbolique. Ainsi le tétin symbolise la femme, et son  évolution, le passage à l’âge adulte.

– Le corps n’est pas un simple objet de contemplation. Comme nous l’avons vu, le corps évoque, fait appel à tous nos sens. Vous pouvez ici retenir que le tétin est comparé à une « cerise » et une « fraise » (cela lie le visuel, le tactile et le gustatif, voire l’olfactif !)

– Le corps est un objet de désir et donc une source d’inspiration puissante chez les poètes ; ils produisent parfois des blasons, un type de poème qui se focalise sur une partie du corps (ou sur plusieurs parties successivement).

 

Astrid Plonquet

Après trois années de préparation dans une prépa parisienne, j'ai intégré l'ESSEC où je suis élève en première année. Bien qu'ancienne S, mes matières de prédilection sont plutôt littéraires : il s'agit de la géopolitique, de la CG et de l'Allemand !

No comments so far.

Be first to leave comment below.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *