Le Meilleur des mondes : le corps comme instrument de la domination politique (1) Le Meilleur des mondes : le corps comme instrument de la domination politique (1)
Introduction Présentons brièvement ce fameux roman d’Huxley : il s’agit d’une dystopie mettant en scène une société futuriste dans laquelle la techno-science a atteint un... Le Meilleur des mondes : le corps comme instrument de la domination politique (1)

Introduction

Présentons brièvement ce fameux roman d’Huxley : il s’agit d’une dystopie mettant en scène une société futuriste dans laquelle la techno-science a atteint un degré de développement tel qu’elle permet l’organisation la plus rigoureuse de la société dans chacune de ses sphères, procréation, relations entre les sexes, production, consommation, divertissement, etc.

Or, ce contrôle total, et c’est là toute l’originalité du roman, n’est pas réalisé par un système de contraintes, mais au contraire par un système de récompenses : il s’agit de récompenser les conduites conformes plutôt que de châtier les conduites non conformes. Le premier système s’apparente à celui des totalitarismes « durs », comme le stalinisme ou le nazisme, tandis que le second relève de ce qu’on peut appeler le « totalitarisme doux » : doux précisément parce qu’il se fait obéir avec le consentement même de ceux qu’ils dominent. Nous allons voir comment le corps se trouve au cœur de ce dispositif de contrôle par la récompense.

 

La révolution anthropologique comme révolution suprême : modifier l’âme et le corps

L’idée fondamentale d’Huxley, c’est que l’espèce de révolution la plus profonde qui puisse avoir lieu dans une société humaine est ce qu’il appelle la révolution anthropologique, laquelle consiste dans la transformation radicale de l’esprit et du corps humain.

Huxley, dans sa préface au roman, distingue d’abord plusieurs espèces de révolution, de la plus superficielle à la plus profonde. La première est la révolution politique (dont Robespierre est un exemple) : elle ne modifie que les institutions politiques. La deuxième est la révolution économique (dont Babeuf est un exemple), qui modifie les structures économiques. La troisième enfin, et la plus importante par ses conséquences sur la vie humaine, est la révolution anthropologique.

Les révolutions politique et économique ne modifient que le milieu dans lequel vit l’homme, sans modifier la nature humaine elle-même ; la révolution anthropologique, au contraire, agit directement sur la nature humaine. Certains auteurs, comme Sade, ont entrepris une révolution anthropologique dans leurs ouvrages : mais l’état de la techno-science de l’époque ne leur permettait pas encore de modifier le corps même de l’homme, et leur action se bornait à modifier l’esprit des hommes.

Au XXe siècle au contraire, la techno-science s’est considérablement développée : on peut désormais modifier par elle non seulement l’esprit humain, mais aussi et surtout le corps humain. Au XXe siècle s’amorce donc pour Huxley une révolution incomparablement plus révolutionnaire que toutes celles des siècles passés, une véritable révolution anthropologique.

Le but ultime des dirigeants du meilleur des mondes dépeint par Huxley est la stabilité sociale : la révolution anthropologique vise donc à établir une société dotée d’une stabilité maximale, en vue du bonheur de tous.

 

Le corps fabriqué en vue de l’ordre social : l’eugénisme

Pour ce faire, la première intervention se fait dès la conception de l’individu. Dans le Meilleur des mondes, ce ne sont plus les parents qui font des bébés par la voie naturelle ; ceux-ci sont des « bébés-éprouvettes » industriellement produits dans un centre dévolu à cette tâche. Il s’agit non seulement de produire des individus, mais aussi et surtout de les standardiser biologiquement pour les adapter à leur future place dans la société. Celle-ci se divise en plusieurs castes strictement hiérarchisées, de la plus basse à la plus haute. Il existe donc, au sommet de la hiérarchie sociale, les Alpha, dirigeants du meilleur des mondes fabriqués pour avoir des corps grands et beaux, ainsi qu’une intelligence supérieure. Viennent ensuite les Bêta, qui occupent des fonctions importantes mais sont moins beaux, moins grands et moins intelligents que les Alpha, puis les Gamma, classe moyenne, et enfin les Delta et les Epsilon, petits et laids, qui constituent la classe inférieure vouée à des tâches manuelles.

Les corps des individus sont donc scientifiquement élaborés pour s’inscrire dans la hiérarchie sociale établie et correspondre à la fonction sociale de ces individus. Les Delta et les Epsilon sont littéralement « faits » pour les travaux manuels, les Alpha pour les travaux intellectuels de direction politique, etc.

Il y a deux raisons principales à la mise en place de cet eugénisme : la première est que le sentiment de n’être pas à sa place étant cause possible d’insurrection, il faut l’éviter à tout prix. Il faut donc que la nature biologique de l’individu corresponde à sa fonction sociale. En second lieu, il s’agit d’éviter toute forme de mixité sociale qui serait également source de désordre : la standardisation des niveaux de beauté et d’intelligence de chaque caste permet ainsi de faire en sorte que jamais un individu ne côtoie un individu d’une autre caste.

En allant jusqu’à fabriquer les corps mêmes des individus, le totalitarisme doux dépeint par Huxley se dispense de la nécessité du contrôle par la contrainte : les hommes agiront spontanément de façon socialement conforme, parce que leur corps est biologiquement programmé à cette fin.

Dorian Cannet-Bonnefoy

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