Comment est-on passé d’un chômage conjoncturel à un chômage structurel en France? Comment est-on passé d’un chômage conjoncturel à un chômage structurel en France?
1er janvier, 14h00 : Tu émerges d’un sommeil lourd. Alors que tu te remets difficilement de la veille, tu réalises que la menace qui pesait... Comment est-on passé d’un chômage conjoncturel à un chômage structurel en France?

1er janvier, 14h00 : Tu émerges d’un sommeil lourd. Alors que tu te remets difficilement de la veille, tu réalises que la menace qui pesait sur la France en 2016 est toujours là. Le cauchemar continue : l’UNEDIC (pour les emplois dans l’industrie) prévoit une hausse du chômage cette année, qui tourne déjà autour de 9.7%. Et c’est là que, fou de rage, tu te demandes comment on en est arrivé là, et pourquoi tant d’inefficacité aujourd’hui pour réduire ce pourcentage.

Surtout, c’est parce que ce presque 10% de chômage cache bien des choses…

 

I- Comment distinguer les différents types de chômage ?

Un petit rappel ne fait jamais de mal : d’après l’INSEE, le chômage représente l’ensemble des personnes de 15 ans et plus, privées d’emploi et en recherchant un. Cependant, si sa définition semble claire, sa mesure est complexe car les frontières sont assez floues entre emploi, chômage et inactivité, ce qui amène à parler d’un « halo » autour du chômage.

Graphique 1: taux de chômage de l’ensemble de la population du 1er trimestre 1996 au dernier trimestre 2016 en France – INSEE

 

A. Le chômage conjoncturel

Mais plus spécifiquemet, le chômage conjoncturel est lié à l’évolution de l’activité économique. Un ralentissement de l’activité réduit la demande de travail des entreprises et donc le niveau général de l’emploi dans l’économie. Ceci fait référence à la loi d’Okun, qui veut qu’en période de récession, la production baisse plus que proportionnellement par rapport à l’emploi et inversement. D’après l’auteur, une hausse de la production de 2% entraîne une baisse du chômage de 1%.

Attention ! A ne pas confondre ce chômage avec le chômage saisonnier, qui lui varie en fonction des activités par saison (baisse du chômage dans le secteur des services en été grâce au tourisme etc).

 

B. Le chômage structurel

Le chômage structurel traduit un déséquilibre profond et durable dans le marché du travail. Il est lié aux changements de longue période sur les structures démographiques, économiques, sociales et institutionnelles. Vous l’aurez compris…c’est le plus dur à combattre! C’est d’ailleurs un chômage de long terme venant par exemple de l’inadéquation des qualifications des offreurs de travail aux besoins de l’entreprise, l’immobilité des salariés ou encore la rigidité des législations sociales.

Si le taux de chômage tourne autour de 10% en France aujourd’hui (un peu moins), de combien pensez-vous que ce chômage structurel contribue ?

 

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C’est 8% !! Et pour l’école monétariste, dont Milton FRIEDMAN est le représentant, ce taux de chômage est incompressible et il ne faut surtout pas chercher à lutter contre sous peine de relancer dangereusement l’inflation.

On lui associe le chômage dit naturel, c’est-à-dire qui n’entraîne pas d’accélération de l’inflation, qui est également incompressible et nécessaire à la réalisation des équilibres macroéconomiques (cf le « retour au niveau de chômage naturel dans la courbe de Phillips).

Mais le chômage naturel n’englobe pas que le chômage structurel. Ce qui permet d’en venir au dernier type de chômage.

 

C. Le chômage frictionnel

Le chômage frictionnel (ou de prospection, d’appariement) est volontaire et relèverait d’une stratégie individuelle. Il est incompressible et lié aux délais d’ajustement de la main d’œuvre d’un emploi à l’autre.

  • Aux Etats Unis, où le marché du travail est plus flexible, il est de l’ordre de 5% alors qu’en Europe de seulement 2 – 1%

En somme il reflète le fait que des travailleurs quittent un emploi volontairement pour en rechercher un meilleur.

Lord BEVERIDGE fut le premier à l’observer en 1944 quand il mit en relation le taux de chômage et les emplois vacants, en montrant ainsi leur non ajustement.

Graphique 2: Courbe de Beveridge pour les Etats Unis entre 2004 et 2010 – Bureau of Labor Statistics.

PS : il n’y a pas en France de statistiques sur le nombre d’emplois vacants donc on utilise une donnée moins précise : le nombre d’entreprises déclarant une difficulté à embaucher.

 

On lui associe également la théorie du « Job search » de Georges STIGLER (1962) qui prend en compte l’imperfection de l’information sur le marché du travail et décrit les comportements d’individus rationnels à la recherche d’un emploi. De même on y rattache la théorie du capital humain de Gary BECKER (1964) qui prône que l’individu rationnel préfère améliorer sa productivité du travail via des formations pour obtenir un salaire supérieur au coût de l’investissement en capital humain.

Bref… s’il y a globalement un mot que l’on pourrait retenir de ces trois types de chômage, c’est « incompressible ».

Pourquoi, alors, mettre en place autant de politiques visant (directement ou indirectement) à réduire le taux de chômage ? Pourquoi autant de polémique et pourquoi parler d’« inefficacité de l’action publique » ?

Parce que, en partie, la France n’a pas toujours connu des temps aussi catastrophiques du point de vue de l’emploi.

 

II- Comment est-on passé d’un chômage conjoncturel à un chômage structurel en France ?

A. Quels poids conjoncturel et structurel sur l’évolution globale du chômage ces dernières années ?

Il suffit de regarder n’importe quel graphique sur le chômage pour se rendre compte que l’évolution du chômage en France fait apparaître deux périodes depuis 1975. Jusqu’au milieu des années 1980, le chômage augmente rapidement sans corrélation apparente avec la croissance du PIB. Toutefois, depuis, le taux de chômage semble suivre l’évolution de la croissance économique mais sans annuler les augmentations précédentes. C’est ainsi que l’on peut conclure à une augmentation durable d’une partie du chômage, le chômage structurel. Autrement dit : même en période de croissance soutenue, le taux de chômage en France n’est jamais retombé sous les 7% depuis 1983.

Graphique  3 : Le taux de chômage structurel et conjoncturel en France de 1980 à 2000 – INSEE (calculs par E. HEYER et X. TIMBEAU).

 

Ce n’est pas pour autant que les conditions économiques « du moment » n’ont plus d’effet sur le chômage. En effet, en 2013, le BIT publie un rapport intitulé « Tendances mondiales de l’emploi » dans lequel il montre que la hausse du chômage entre 2000 et 2007 en France est conjoncturelle uniquement, puisque l’appariement s’est amélioré.

D’ailleurs, lors de la crise de 2008, la partie conjoncturelle du chômage attirait toute l’attention publique alors que, comme nous venons d’expliquer, les graphiques montrent que le chômage structurel a augmenté depuis plusieurs années.

Vidéo : Le pronostic du Secrétaire d’Etat à l’Emploi, Laurent Wauquiez, sur le chômage en France en automne 2008.

 

B. Pourquoi le chômage structurel augmente-t-il depuis plusieurs années ?

On sait qu’en situation de croissance économique lente (quand le taux de croissance effectif < croissance potentielle), le chômage augmente.

Jusqu’en 1984, le chômage structurel augmente sous l’effet conjugué de la hausse des taux d’intérêt réels et du ralentissement de la productivité du travail. A partir de cette date, les taux d’intérêt contribuent négativement au taux de chômage d’équilibre qui se stabilise jusqu’à la fin des années 1980.

 

Une autre explication de cette augmentation est la précarisation de l’emploi et un climat globalement moins favorable aux embauches que pendant les Trente Glorieuses. Les personnes ayant perdu leur emploi à un moment donné et ne retrouvant plus d’emploi pendant un certain temps (plusieurs années, il s’agit ici de chômage de long terme commençant à partir de 1 an sans emploi), voient leur attractivité diminuer pour les employeurs et, in fine, leurs qualifications obsolètes par rapport à ce qui est échangé sur le marché du travail.

Cette explication n’en est qu’une parmi d’autres et n’illustre pas les nombreux changements du marché du travail depuis 30 ans, mais elle a le mérite de présenter une évolution claire, corroborée par des données comme celles composant la courbe de Beveridge. L’inadéquation croissante des qualifications est un argument majeur du passage au chômage de longue durée depuis les 30 Glorieuses, aggravé par le choc de la crise de 2008. 

 

Un petit point sur les auteurs: MORTESEN (1970) et PISSARIDES (1985) mettent en évidence les concepts de « job search » et d’ « appariement » puis ce sont BLANCHARD et DIAMOND en 1989 qui présentent la corrélation actualisée de la courbe de Beveridge : ainsi, les déplacements de la courbe reflèteraient les évolutions dans l’efficacité de l’appariement.

  • Appariement (ou matching) = qualité de l’adéquation entre les qualifications des chômeurs et les celles que cherchent les employeurs à un moment donné. Cette inadéquation qualitative entre l’offre et la demande de travail peut provenir de chocs sur le marché du travail.

Selon PISSARIDES, le chômage d’inadéquation serait lié au matching.

Or, la composante structurelle du chômage repose en partie sur ce chômage lié à l’inadéquation.

 

Si le fléau du chômage de masse en France n’est pas nouveau, il s’est amplifié avec la crise financière de 2007. Depuis, la courbe du chômage ne s’est pas arrêtée de grimper, malgré l’effort sans précédent de la dépense publique pour tenter de lisser les effets de la crise.

 

III. Sommes-nous condamnés aujourd’hui à accepter la montée du chômage structurel ?

A. Peut-on identifier les déterminants du chômage structurel ?

Nous ne sommes pas pour autant démunis contre le chômage structurel : en 2002, Eric HEYER et Xavier TIMBEAU (du département d’analyse et prévision de l’OFCE), proposent un modèle qui permet la validation empirique de quelques déterminants du chômage structurel. Sans entrer dans les détails ici, nous allons juste voir les déterminants qu’ils ont identifié :

  • Les taux d’intérêt réels de long terme jouent positivement : 1 point de taux d’intérêt implique 0.5 points de chômage
  • La productivité joue négativement : 1 point de productivité en plus abaisse le taux de chômage structurel de 0.5 points.
  • Le ratio salaire minimum sur salaire moyen joue positivement
  • Le coin fiscalo-social n’influence pas.

 

Et, pour identifier le taux de chômage d’équilibre (donc irréductible), il suffit de se servir de la courbe de Phillips augmentée et du modèle WS-PS (qui est sa formulation en termes réels). Les deux modèles reposent sur une équation d’évolution des salaires et une autre d’évolution des prix.

  • La courbe de Phillips met en avance une liaison entre le taux de croissance des salaires (variable expliquée), taux de croissance des prix, taux de chômage et d’autres variables pouvant illustrer des chocs d’offre.
  • Dans WS : le niveau des salaires est déterminé par le niveau des prix et le niveau du chômage, ainsi que d’autres variables mesurant divers aspects structurels du marché du travail (pouvoir de négociation, salaire de remplacement etc).

Les équations de prix sont similaires dans les deux approches.

Maintenant, nous avons identifié les causes les plus importantes du chômage structurel, ainsi qu’une façon de déterminer la partie incompressible de ce chômage. Il « suffit » dès lors de mener une politique adaptée pour réduire le chômage structurel.

 

B. Y a-t-il eu des politiques menées efficacement contre le chômage ?

Oui ! En voici quelques mesures choc qui ont porté leurs fruits :

  • Favoriser comme en Allemagne l’apprentissage avec un système simple et souple. Pour Elizabeth Ducottet, coprésidente du METI (Mouvement des Entreprises de Taille Intermédiaire), l’apprentissage est la solution contre le chômage des jeunes. « Les gouvernements ont empilé les dispositifs, alors que l’Allemagne montre ce qui marche. En France, l’apprentissage, tant vanté, a été maltraité avec des conditions sans cesse modifiées, trop de paperasserie, de contraintes et des aides fluctuantes. » En 2013, le gouvernement se ravise et donnant un coup de pouce de 1.000 euros par an et par apprenti.
  • Rendre obligatoire une formation pour les jeunes décrocheurs : chaque année, 140,000 jeunes sortent du système éducatif sans diplôme ou qualification. Ils connaissent un taux de chômage de 50%
  • Instaurer un contrat unique. D’après Stéphane Richard, le PDG d’Orange : « Il permettrait de proposer tout de suite un CDI, mais avec des modalités de séparation très simples, et ce serait une mesure très symbolique à destination des jeunes”. Matteo Renzi a prouvé comment une telle demarche stimule le marché de l’emploi.
    • Tous les économistes planchant sur le travail sont pour. A en croire Olivier BLANCHARD (ancien chef économiste du FMI) et Pierre CAHUC : « La part de CDD dans les embauches – désormais près de 90% – montre que les entreprises font tout pour éviter le CDI”.
  • Réduire ou rendre dégressive la durée d’indemnisation du chômage. Stanislas de Bentzmann (président de CroissancePlus) fait très attention à ne pas tomber dans les clichés. Il ne croit pas au « chômage de confort », mais « on note une forte hausse des retours à l’emploi dans les semaines précédant la fin de l’indemnisation. Les chômeurs accélèrent leurs recherches, font plus d’effort et deviennent moins exigeants». Depuis la fin des allocations dégressives en 2001, les chômeurs peuvent toucher 57 à 75% de leur salaire pendant 2 ans, une durée plutôt longue qui pénaliserait leur employabilité. Beaucoup sont ceux qui veulent réduire cette durée à 1 an.
    • Des possibilités complémentaires sont étudiées, comme rallonger cette durée si le chômeur s’engage dans une formation qualifiante.
  • Créer une taxe sur les licenciements, comme aux Etats-Unis. C’est l’idée de Bertrand MARTINOT, spécialiste du marché du travail et ancien conseiller de Nicolas Sarkozy à l’Elysée. « L’objectif est d’éviter que les entreprises licencient à la moindre baisse d’activité et de favoriser celles qui maintiennent leurs salariés en poste”. Il precise que la mesure doit s’accompagner d’un assouplissement du droit de licenciement.
  • D’autres mesures sont également étudiées, comme la création d’un smic en fonction de l’âge et des régions ou encore la mise du big data au service des chômeurs.

 

C. Mais, surtout, il faut relativiser par rapport au « fléau du chômage »

Surtout, il faut bien comprendre que chercher le « plein-emploi » est dénué de sens. En effet, le plein-emploi se situe à 2% environ pour les Etats Unis mais à 5% de chômage pour la France. Cela est en lien avec le chômage frictionnel (que nous avons expliqué dans le I. ) qui dépend de la flexibilité de chaque marché du travail et est incompressible. Vouloir passer sous la barre des 5% en France est aussi absurde qu’impossible (sur le moyen/ long terme).

Aussi, au cours des deux dernières années, le chômage a diminué de manière continue dans l’ensemble des pays développés de l’OCDE, atteignant environ 7%. En Europe, il n’y a pas qu’en France où le chômage est élevé, dans tous les autres pays européens, de l’Allemagne à la Grèce, en passant par l’Espagne, le Portugal et la Suède, le marché du travail s’est ressaisi dans un contexte de reprise (encore timide) de l’économie.

Et c’est ainsi que, le 1er janvier à 14h01 tu te dis que la France a connu des temps meilleurs, mais que ce taux de chômage n’est pas complètement irréversible.

 

Pour aller plus loin, n’hésitez pas à consulter la copie de Thibault, notée 19/20 à Ecricome : http://major-prepa.com/economie/depuis-les-annees-1980-la-mondialisation-est-elle-responsable-du-chomage-dans-les-pays-avances/

Violeta Campos

étudiante à HEC Paris. J'ai passé toute ma scolarité au Lycée Français de Madrid, puis j'ai intégré Janson de Sailly (Paris) en prépa ECE. Mon amour pour les maths, l'éco (un peu) et les langues me poussent à écrire pour vous aujourd'hui !

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