ECE : maîtriser la théorie économique en 7 points ECE : maîtriser la théorie économique en 7 points
  À l’occasion de la sortie de 1000 idées économiques (le petit frère de 1000 idées de culture générale), l’auteur, Romain Treffel, qui a... ECE : maîtriser la théorie économique en 7 points

 

À l’occasion de la sortie de 1000 idées économiques (le petit frère de 1000 idées de culture générale), l’auteur, Romain Treffel, qui a étudié la théorie et l’histoire économiques à l’ESCP Europe, la philosophie de l’économie à la Sorbonne et la politique économique à l’École Normale supérieure, vous propose une recette pour sortir vivant du labyrinthe de la théorie économique !

 

1er point : la définition et l’origine de l’économie

L’économie signifie étymologiquement « les lois (du grec nomos) de la maison (eco) ». Il n’est donc pas du tout question, à l’origine, de dynamiques macroéconomiques dans lesquelles le système des échanges ressemblerait à une grosse plomberie avec des flux partant dans tous les sens. Bien au contraire, le terme n’avait de sens qu’à l’échelle du ménage, pour désigner l’ordre qu’on apporte dans la conduite d’un ménage, dans la dépense d’une maison ; voire même à l’échelle individuelle, quand il signifiait la conduite sage et prudente que tient une personne en gouvernant son propre bien ou celui d’un autre.

Le glissement sémantique a été progressif, si bien qu’à l’époque des Lumières, le mot « économie » était beaucoup plus imprécis qu’à l’heure actuelle, oscillant entre le particulier et le général, l’individu, l’État et la société tout entière. Tatillon, Rousseau écrit ainsi dans son Discours sur l’économie politique (1755) qu’on doit parler d’« économie domestique ou particulière » pour appliquer le terme au gouvernement de la famille, et d’« économie générale ou politique » pour l’appliquer à celui « de la grande famille, qui est l’État ». Aujourd’hui, et surtout après Keynes (inventeur de la macroéconomie), l’économie est vue comme l’activité qui consiste en la production, la distribution, l’échange et la consommation de biens et de services.

Quant à son origine en tant que discipline, il est possible de faire le rapprochement avec la science : elle est, elle aussi, un rejeton de la philosophie. Qu’était fondamentalement Adam Smith, le père fondateur de l’économie, sinon un philosophe de la morale et de la politique ? Rappelons par exemple qu’il a enseigné la logique et la morale – non pas l’économie – et que c’est grâce à sa Théorie des sentiments moraux qu’il est devenu un intellectuel reconnu de son vivant, le succès de la Richesse des nations ne s’expliquant que par l’engouement des générations suivantes pour l’économie. Celle-ci s’est finalement émancipée de sa mère, la philosophie, quand elle est devenue suffisamment élaborée pour servir de technique de gouvernement, pour fournir une nouvelle forme d’expertise au conseiller du prince. Pour autant, les grands économistes ont aussi tâté de la philosophie : Keynes (nature humaine, culture), Hayek (théorie de la connaissance) ou Friedman (liberté) sont à l’origine d’idées très profondes, parfois plus que les philosophes de la philosophie.

 

2ème point : l’inspiration scientifique de la discipline

L’économie moderne, comme la psychanalyse, revendique ouvertement l’appellation de « science ». Aucun manuel (sauf le mien) ne renonce donc à définir plus précisément la matière comme la « science économique ». Du coup, il vaut mieux la prendre au sérieux. Je ne prétends pas avoir la faculté de trancher, mais la question est en réalité controversée, et ceux qui s’intéressent à l’histoire des idées économiques se rendront compte qu’elle fait débat depuis bien longtemps. On peut par exemple citer dans le camp du « pour » Guy Sorman (L’économie ne ment pas, 2008), qui a le mérite de ne pas se cacher derrière son petit doigt, et dans le camp du « contre » Bernard Maris (tué dans les attentats de Charlie Hebdo) et Jacques Sapir (Les trous noirs de la science économique, 2000).

Sur quel argument se fonde la scientificité de la discipline ? Sur son imitation des sciences dures. Au XIXe siècle, les mathématiques y ont été introduites (par les marginalistes, notamment) pour décrire de manière rigoureuse (avec le théorème de Rolle, par exemple) la logique d’optimisation de l’acteur économique. Ce transfert a perduré jusqu’à aujourd’hui, où l’économétrie et le big data font le bonheur des macroéconomistes. À partir de la fin du même siècle et au cours du XXe, ce fut le tour de la physique de servir de modèle pour l’économie : Irving Fisher a par exemple nourri l’économie néoclassique avec les concepts de la physique newtonienne. Or, comme la physique évolue, de nouveaux champs de recherche s’ouvrent donc en économie pour intégrer les derniers résultats, comme la relativité d’Einstein ou la mécanique quantique.

 

3ème point : la distinction micro/macro

Cette distinction trouve son origine dans le point précédent : elle est née par une imitation de la physique. En fait, Keynes a juste repris la césure qui apparaissait dans la première moitié du XXe siècle entre la mécanique quantique (qui concerne l’infiniment petit) et la mécanique relativiste (qui porte sur l’infiniment grand). Et en économie comme en physique, les lois qui régissent les deux échelles ne sont pas les mêmes, si bien qu’il n’est pas possible de passer de l’une à l’autre. Par exemple, l’économie globale est caractérisée par des phénomènes mimétiques contagieux (cf. la question de la confiance chez Keynes) qui ne peuvent pas être déduits de l’analyse de l’homo oeconomicus.

Sur le plan pratique, la distinction s’explique aussi par deux facteurs. D’une part, le développement de la statistique fournissait le moyen de construire une analyse globale de l’activité économique. D’autre part, la crise de 1929 et la progression du socialisme (menaces révolutionnaires) ont fait naître chez l’État la volonté d’intervenir dans l’économie pour limiter les effets de court terme des crises, et la macroéconomie serait l’instrument théorique de cette nouvelle responsabilité.

 

4ème point : les grands courants

Pour maîtriser la théorie économique, il est nécessaire d’avoir une vue d’ensemble des grands courants qui ont traversé l’histoire des idées de la discipline et d’être capable de les décrire très sommairement les uns par rapport aux autres. Il faut bien sûr être conscient que cela constitue une reconstruction a posteriori, avec ses limites, comme la tendance à occulter à la fois les dissensions entre économistes du même « camp » et les convergences de ceux d’écoles différentes. Vous pouvez toutefois retrouver ces détails dans 1000 idées économiques, où j’ai pris soin de sélectionner aussi les idées importantes qui font sortir l’économiste du courant dans lequel il est rangé (comme l’avis modéré de Smith sur la fiscalité).

Voici, de mon point de vue, les principales écoles à retenir :

  • les physiocrates : la richesse est le fruit du seul travail de la terre et de la division du travail ;
  • les classiques : la croissance provient de l’investissement, du libre-échange et du progrès technique qui permet de lutter contre les rendements décroissants ;
  • l’historicisme (surtout allemand) : la croissance repose sur le protectionnisme et l’implication de l’État dans l’économie ;
  • le socialisme : les inégalités sont dues à la propriété privée (génératrice de rentes) et à la concurrence organisée entre les ouvriers ;
  • les néoclassiques : l’économiste doit raisonner à la marge (marginalisme) et à partir des situations d’équilibre produites par le marché et la concurrence ;
  • le marxisme : le capitalisme suit une logique autonome (la fameuse « baisse tendancielle du taux de profit ») qui l’amènera à la surproduction, à une crise finale dont accouchera la dictature du prolétariat ;
  • le keynésianisme : le marché produisant des équilibres sous-optimaux, l’État peut pratiquer le déficit budgétaire pour pallier les effets de la crise économique ;
  • le monétarisme : la politique économique est fondamentalement inefficace, ce qui nécessite de revenir aux raisonnements néoclassique ;
  • le post-keynésianisme (courant assez hétéroclite) : la demande est la source exclusive de la croissance ;
  • la nouvelle macroéconomie classique : les agents produisent des anticipations rationnelles et la croissance est d’origine endogène.

 

5ème point : les grands économistes

S’il existe une multitude d’économistes, il en est une infime minorité qui sont à l’origine des théories les plus importantes de la matière et qui représentent à la fois des points de rupture dans l’histoire des idées économiques. Maîtriser la théorie requiert de connaître plus dans le détail l’apport de ces grands auteurs et de les situer les uns par rapport aux autres.

S’il ne fallait en retenir que dix, je citerais ceux-ci :

  • Adam Smith : père de l’économie moderne ;
  • Thomas Malthus : la dimension démographique de l’économie et le fondement démographique de la croissance (on recherche la croissance parce que la population augmente) ;
  • David Ricardo : le problème des rentes (rendements décroissants) et la nécessité du libre-échange ;
  • Jean-Baptiste Say : théorisation de l’offre (loi des débouchés) ;
  • Friedrich List : la remise en cause du libre-échange et la nécessité potentielle du protectionnisme ;
  • Karl Marx : remise en cause fondamentale du capitalisme ;
  • John Maynard Keynes : révolution de la discipline ;
  • Joseph Schumpeter : le processus et l’importance de l’innovation ;
  • Friedrich Hayek : le marché comme procédure de découverte (instrument épistémologique) ;
  • Milton Friedman : l’importance de la liberté économique et les dangers de l’interventionnisme.

Vous retrouverez toutes les idées majeures de ces auteurs (environ une dizaine pour chacun, mais beaucoup plus pour Keynes bien sûr !) dans mon manuel.

 

6ème point : les débats qui agitent la discipline

Comme dit précédemment, la scientificité réelle de l’économie fait débat. S’il est un consensus dans l’enseignement en sa faveur, nombreux sont les économistes et les intellectuels (historiens, sociologues, anthropologues, etc.) à considérer qu’elle est une science humaine. Copier les avancées de la physique a-t-il un sens ? ou bien s’agit-il d’un pur jeu intellectuel ?

En lien avec ces questions, l’apport véritable de la mathématisation divise également les « professionnels » de l’économie. D’un côté, certains, au premier rang desquels les marginalistes, considèrent que les mathématiques apportent de la rigueur au raisonnement économique et qu’elles sont requises pour interpréter les données collectées en masse à l’époque contemporaine. De l’autre côté, beaucoup d’économistes (l’école historique allemande au XIXe siècle déjà) avancent que l’objet de l’économie ne permet pas l’utilisation des mathématiques : c’est bien simple, l’homme et la dimension aléatoire qui l’habite résistent à la rationalisation. Si Keynes rêvait d’être mathématicien (il n’était pas assez bon et s’est rabattu sur l’économie, un choix qui s’avèrera payant), John Kenneth Galbraith (le conseiller de Kennedy à l’origine du fameux concept de « filière inversée ») plaidait lui pour une économie littéraire consciente de ses limites.

Au sein de la théorie économique, certains points fondamentaux considérés comme des résultats acquis et définitifs sont en réalité controversés. C’est le cas du libre-échange et ses effets supposés sur la croissance ; c’est le cas du marché et de sa capacité à produire une allocation optimale des ressources ; c’est également le cas de la concurrence et de son efficacité prétendument supérieure par rapport à la coopération.

Enfin, il faut aussi mentionner une problématique morale : les économistes sont-ils suffisamment neutres ? Leur succès dans les médias et la prospérité de leurs analyses comme prestations de conseil (auprès d’acteurs privés comme les banques, mais aussi publics) faire naître le doute quant au désintéressement de leurs conclusions. Si l’économiste tend à dire tout et son contraire tant que sa parole est écoutée (« L’économiste est toujours capable d’expliquer magistralement le lendemain pourquoi il s’est trompé la veille. » a dit Jacques Attali), celle-ci peut servir de cautions scientifiques à des choix en réalité politiques au service d’intérêts privés, comme le montre le documentaire Inside Job sur la crise de 2008 à propos de la déréglementation et de la titrisation.

 

7ème point : la dimension historique de la théorie économique

Le progrès des idées économiques est étroitement lié à l’histoire économique. En effet, de nouvelles solutions émergent en réponse à de nouveaux problèmes. Le keynésianisme est, de ce point de vue, un remède théorique à la crise de 1929, mis en pratique très tôt par le New Deal (que Keynes critiquera !). Autrement dit, les idées ne tombent pas du ciel dans un faisceau de lumière, mais elles naissent dans certaines circonstances, et les décideurs s’en saisissent pour régler les problèmes de l’heure. Au milieu du XIXe siècle, par exemple, l’homme politique William Gladstone avait repris les thèses de Ricardo pour favoriser le libre-échange et limiter l’émission de billets par la Banque d’Angleterre.

Dès lors, les historiens ont tendance à penser que la théorie économique est désuète sitôt les circonstances changées. Quand l’agriculture est l’activité dominante, les rendements décroissants sont considérés comme le phénomène principal de l’économie ; quand l’industrie se développe, les rendements sont vus comme constants ; puis le développement de l’économie numérique et de réseaux met en évidence des rendements croissants. Ainsi, maîtriser la théorie économique présuppose de bien connaître l’histoire économique, ce pour quoi je recommande L’Essentiel de l’histoire économique d’Arnaud Labossière.

Romain TREFFEL


 

livre 1000 idéesPassé par l’ESCP Europe (économie), la Sorbonne (philosophie politique) et l’École Normale Supérieure (Affaires publiques), Romain Treffel enseigne la culture générale et l’économie dans plusieurs instituts de préparation aux concours des Grandes Écoles. Il est l’auteur des 50 anecdotes économiques pour surprendre son auditoire et coauteur de 1000 idées de culture générale aux éditions Sonorilon.

Mehdi Cornilliet Fondateur

20 ans, étudiant à HEC, ancien étudiant au Lycée La Bruyère (Versailles) et fondateur de Major-Prépa.

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