Le Kurdistan, réveil d’une nation oubliée Le Kurdistan, réveil d’une nation oubliée
Le 25 septembre 2017 avait lieu au sein de la région autonome du Kurdistan irakien un référendum d’indépendance. Sous l’impulsion du président du gouvernement régional... Le Kurdistan, réveil d’une nation oubliée

Le 25 septembre 2017 avait lieu au sein de la région autonome du Kurdistan irakien un référendum d’indépendance. Sous l’impulsion du président du gouvernement régional kurde, Massoud Barzani, prés de 5 millions de Kurdes irakiens ont répondu à l’appel des urnes et le résultat est sans équivoque puisque le camp du « Oui » l’a emporté avec 92,73% des voix.
Cela fait plus d’un siècle que les Kurdes se retrouvent sans état ; avec 40 millions d’âmes, le peuple kurde est aujourd’hui le plus grand peuple apatride du monde. Depuis la naissance de Daech en 2011, toutefois, la cause kurde revient sur le devant de la scène. En effet, l’aide des peshmergas (littéralement, « ceux qui vont au devant de la mort ») est cruciale dans la lutte contre l’état islamique. Ainsi, les espoirs de voir un jour un état kurde renaissent pour certains et inquiètent pour d’autres. Etant donné l’instabilité actuelle au Moyen-Orient l’émergence d’un état kurde apparaît pour certains comme une opportunité d’installer durablement démocratie et tolérance dans la région, mais le nationalisme kurde et le soutien américain suffiront-ils à soutenir l’établissement d’un nouvel état pérenne dans l’actuel poudrière du Moyen-Orient ? Peut-on vraiment imaginer qu’un état kurde puisse voir le jour dans les années à venir ? Mais surtout, est-ce souhaitable ?

 

Les raisons qui poussent à croire à ce rêve sont multiples

On a d’abord envie de croire à l’établissement d’un état kurde car celui-ci pourrait représenter un facteur de stabilité dans la région. En Turquie, en Iran ou en Irak, la présence kurde est toujours vécue comme une anomalie et pose de nombreux problèmes aux différents gouvernements. En Irak, notamment, où le Kurdistan irakien a obtenu un statut d’autonomie en 2003 la question kurde est un sujet d’Etat. Depuis la création du pays, l’Irak se débat pour parvenir à une quelconque unité. A cet égard, le Premier Ministre irakien Haider Al-Abadi l’a encore admis récemment « l’Irak n’est pas un pays uni ». L’émergence d’un état kurde serait alors un moyen de revenir sur le découpage franco-britannique hérité des accords de Sykes-Picot (1916) et de résoudre enfin certaines tensions internes inhérentes à ce découpage. Un état kurde apporterait alors plus de stabilité car il permettrait plus de cohérence nationale que ce soit en Irak, en Iran ou bien même en Turquie.
Bien entendu, si un tel rêve kurde revient aujourd’hui dans les esprits c’est aussi car on a l’impression que celui-ci est soutenu par le monde occidental. Au-delà de l’apport kurde dans la lutte contre Daesh, les valeurs transmises par le Kurdistan sont proches de celles du monde occidentales. C’était déjà le projet de George W. Bush lorsqu’il s’est lancé dans la guerre d’Irak de 2003 que de propager par l’intermédiaire d’une démocratie moderne (irakienne) ce qu’il appelait « the great Middle East ». Or, le Kurdistan peut jouer ce rôle là. En effet, la modernité, les libertés, la démocratie, la tolérance religieuse ou encore l’égalité homme-femme sont des piliers caractéristiques de la société kurde. On peut ainsi, aisément imaginer que la présence d’un tel régime au cœur du Moyen-Orient puisse représenter une opportunité unique de changer les mentalités au sein de la région. Melly Luv, aussi connue comme « la shakira kurde » représente à elle seule le symbole de cette jeunesse kurde, moderne, proche des valeurs occidentales et désireuse de changer les choses.
Enfin, la légitimité d’un état kurde émerge dans le contexte actuel comme la juste récompense du sacrifice kurde dans le combat contre Daesh. Sans la présence des peshmergas les forces alliées auraient mis beaucoup plus de temps à endiguer la propagation de l’Etat Islamique dans la région. En effet, les Kurdes représentent un allié incontournable pour le monde occidental puisque se sont eux qui combattent au sol tandis que la coalition se contente de frappes aériennes. Ce serait également un geste fort de la part de l’Occident que de soutenir un tel État puisque celui-ci reviendrait sur le découpage colonial et ses lacunes. Le Kurdistan, grand oublié de la répartition franco-britannique, bénéficierait ainsi à son tour du droit d’autodétermination. La logique stato-nationale prendrait alors enfin sa pleine légitimité au Moyen-Orient.

 

Mais un tel rêve doit aussi faire face à différentes contraintes

Tout d’abord, au niveau régional, l’émergence d’un état kurde est en réalité très mal perçue par les différents acteurs de cette question. En Turquie, le régime de Recep Tayip Erdogan a pris un tournant autoritaire et l’un des leviers choisis pour réveiller l’orgueil national a été de désigner les mouvements des Kurdes en Turquie comme des mouvements de rébellion dangereux pour l’union du pays. Toute négociation entre le pouvoir turc et les instances kurdes est devenue inenvisageable. D’autre part, l’Iran refuse de négocier car le pays souhaite conserver la totalité de son territoire et de ses frontières, or un Kurdistan iranien séparerait complètement le pays de son voisin Turc et partiellement de son voisin irakien. Par conséquent, les négociations semblent également fermées de ce côté-ci. Enfin, en Irak, le gouvernement central est défavorable à l’indépendance du territoire déjà autonome car celle-ci pourrait provoquer un précédent et pourrait potentiellement créer un effet domino. De plus, la région de Kirkouk qui ne fait pas partie du territoire autonome a été ajoutée à la région autonome kurde durant le vote d’indépendance. Cette région est l’une des régions les plus riches en pétrole du pays, perdre cette région représente donc une perte stratégique. A cet égard, Bagdad refuse de céder devant Erbil.
Sur un autre plan, les puissances internationales habituellement prêtes à imposer leurs choix à leurs alliés semblent avoir changer de stratégie. En effet, les Etats-Unis longtemps adeptes des passages en force dans la région ne sont pas enclins aujourd’hui à aller à l’encontre de la décision de leurs alliés turcs, irakiens ou des Iraniens. Comme on a pu le constater durant l’ensemble de la crise syrienne, les Etats-Unis marqués par une politique de désengagement sous l’ère Obama ne bénéficient plus du même rapport de force qu’à l’époque. Ainsi, les Etats-Unis ne rentreront pas en guerre ou en froid diplomatique pour Erbil. L’Union Européenne, elle, dépend de la Turquie dans le cadre de son accord concernant la crise des migrants. L’enjeu semble encore une fois trop important pour imaginer l’Union Européenne embrassée pleinement la cause kurde.
Enfin, même le contexte politique interne au Kurdistan semble en réalité défavorable à ce rêve. Peu d’éléments sont fondateurs de l’unité kurde en réalité. Les kurdes ne se rassemblent ni autour d’une langue commune, ni d’une religion commune et seulement partiellement autour d’une histoire commune. La guerre de 1994 à 1997 entre les deux principaux partis kurdes (PDK et UPK) témoigne de cette unité fébrile. De plus, selon de nombreux journalistes kurdes et irakiens le gouvernement autonome kurde actuel est gouverné selon des caractéristiques malheureusement trop communes au Moyen-Orient, c’est-à-dire : par corruption et tribalisme. Dès lors, ceci laisse présager que si un état kurde venait à naître, ce ne serait pas une démocratie exemplaire mais plutôt une démocratie autoritaire et corrompue qui s’installerait dans la région.

Ainsi, le rêve kurde ne restera donc qu’un rêve malgré ce qu’il peut avoir d’attrayant et ce qu’il pourrait proposer. La réalité régionale et interne l’emporte largement sur les promesses de la cause kurde. L’occupation militaire par le gouvernement irakien de la région de Kirkouk depuis le 16 octobre suite à la proclamation d’indépendance en dit long sur ce qui attend le rêve kurde: une certaine forme de désillusion s’opposant à une réussite idéalisée. Ni la communauté internationale, ni l’ensemble des Kurdes ne se sont opposés à cette occupation et ceci car le rapport de force malgré une certaine amélioration ne penche toujours pas en faveur du Kurdistan indépendant.

Robin Baron

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