Doit-on s’attendre à un retournement de la conjoncture économique mondiale en 2020 ? Doit-on s’attendre à un retournement de la conjoncture économique mondiale en 2020 ?
Ces derniers mois, de nombreux articles ont abordé l’éventualité d’un ralentissement net de la croissance mondiale qui pourrait surgir d’ici à 2020. Nouriel Roubini,... Doit-on s’attendre à un retournement de la conjoncture économique mondiale en 2020 ?

Ces derniers mois, de nombreux articles ont abordé l’éventualité d’un ralentissement net de la croissance mondiale qui pourrait surgir d’ici à 2020. Nouriel Roubini, professeur reconnu de l’université de New York qui avait déjà prédit la crise immobilière de 2008, s’en était ainsi inquiété dans une tribune publiée sur le site Project Syndicate en octobre 2018, réactualisée depuis, et dans laquelle il détaillait avec Brunello Rosa dix facteurs qui préparaient la future crise. Qu’en est-il réellement et doit-on prendre ces inquiétudes au sérieux ?

 

Quelle est la situation actuelle ?

Si l’on jette un regard vers les États-Unis, il peut paraître bien étonnant de croire à une potentielle récession, alors même que l’économie américaine affiche une santé insolente et traverse la plus longue phase de croissance de son histoire contemporaine, avec une croissance de 2,1 % au 3e trimestre et un taux de chômage qui atteint 2,7 %. En réalité, il semblerait que l’économie américaine soit proche de la surchauffe, à la fois du fait des mesures de relance fiscales de Donald Trump et de la baisse des taux de la FED opérée sous la pression des marchés financiers et du président américain, qui voit dans la bonne tenue de l’économie un argument de campagne majeur.

Du côté de l’Europe, où la période actuelle de croissance est bien plus récente, la situation est tout aussi ambivalente. Si des pays comme la France parviennent à maintenir des taux de croissance honorables, l’Allemagne souffre particulièrement de la guerre commerciale. Avec près de 50 % de son PIB dépendant de ses exportations, le moteur de l’économie européenne depuis une décennie se montre fortement affaibli. En ce moment même, l’Italie traverse une période de crise politique qui effraie marchés financiers et investisseurs, tandis que le Brexit dessine un avenir sombre pour l’économie britannique, qui risque de connaître une importante diminution de son PIB après la sortie de l’Union d’après une étude du Trésor Britannique.

En bref, malgré les prévisions rassurantes de la Commission qui prévoit 1,4 % de croissance en 2020, la confiance se dégrade et beaucoup d’éléments semblent indiquer un ralentissement de la conjoncture à venir, empêchant la nécessaire normalisation de la politique monétaire de la BCE.

Quant aux pays en développement, la situation est très contrastée. Si des pays comme l’Inde continuent de connaître une croissance importante (environ 7 % pour l’Inde), le gros changement provient de la situation de l’économie chinoise, dont le ralentissement est désormais visible et commence à se répercuter sur l’économie asiatique toute entière.

 

Quelles sont les principales sources d’inquiétude selon les économistes ?

Beaucoup considèrent que le risque principal qui pèse actuellement sur l’économie mondiale, et notamment sur les économies développées, réside dans un surendettement conséquent soumis aux aléas des variations de taux d’intérêt directeurs. En effet, la décennie de taux bas (voire nuls) mis en place par les banques centrales a fortement favorisé l’endettement des agents économiques (États et entreprises) en diminuant le coût de l’argent (ou le coût supporté par un emprunteur). Cela s’est concrétisé par une explosion de la dette mondiale, qui atteint aujourd’hui près de 225 % du PIB mondial, soit 182 000 milliards de dollars, au point d’alerter les experts du FMI.

Tant que les taux d’intérêt restent bas, cet endettement demeurera soutenable. Cependant, non seulement ces taux bas encouragent les gouvernements à s’endetter de manière excessive, comme l’a déploré Georges Ugeux, l’ancien vice-président de la Bourse de New York, mais une hausse soudaine de l’inflation ou une volonté de normalisation des politiques économiques pourraient fortement fragiliser l’économie mondiale. Cela obligerait les banques centrales à remonter brutalement leurs taux d’intérêt, augmentant le risque d’insolvabilité des agents (un « moment Minsky » presque classique).

C’est de la montée des tensions au Moyen-Orient et de leurs répercussions sur le prix du pétrole (comme avec le récent choc d’offre issu de l’attaque sur des sites pétroliers saoudiens) ou bien de la modification des rapports de force sur le marché du travail que pourrait venir cette reprise de l’inflation, selon Patrick Artus.

Par ailleurs, la fragilisation de la situation économique chinoise et son changement de nature font également peser un poids sur la croissance mondiale. Jusqu’à aujourd’hui et avec ses taux de croissance très élevés, elle avait fortement contribué à doper les échanges et la croissance mondiale. Cependant, son ralentissement actuel (en dessous de 7 % de TCAM en 2018) traduit la transition entre un modèle basé sur l’exportation et l’investissement à un modèle plus durable basé sur la demande interne et l’inefficacité des investissements effectués en Chine financés par l’importante épargne nationale.

De plus, comment parler des risques qui pèsent sur l’économie mondiale sans mentionner la guerre commerciale qui continue de faire rage entre la Chine et les États-Unis, alors que Donald Trump vient tout juste de menacer la Chine d’une guerre commerciale plus dure. Le refus des États-Unis d’accepter une forme de passation de pouvoir en tant que superpuissance économique se traduit par la mise en place de mesures qui font obstacle aux échanges internationaux et risquent d’affecter le fonctionnement des chaînes de valeur mondiales. Ce climat de tensions internationales fait par ailleurs craindre un manque de réaction ou de coopération internationale à hauteur de celle qui s’était spontanément mise en place en 2008, dans le cas où une crise d’ampleur mondiale se déclenchait.

Enfin, un risque monétaire existe. Si le dollar venait à perdre son statut de monnaie de réserve internationale pour des raisons politiques ou économiques, cela pourrait également peser sur la croissance mondiale. En effet, 62 % des réserves financières du monde sont aujourd’hui investies en dollars, ce qui autorise les États-Unis à avoir un déficit extérieur chronique et une forte dette extérieure : la perte ou l’affaiblissement de ce statut les obligerait à faire disparaître ce déficit en réduisant leur consommation, ce qui créerait un choc de demande très négatif à l’échelle internationale.

Ainsi, la confiance, on le sait, joue un rôle clé en économie. Or, pendant l’été, les marchés américains ont connu de fortes variations, ce qui témoigne de l’incertitude et du climat de défiance qui règnent actuellement vis-à-vis de la prospérité à venir de l’économie mondiale.

 

Dans une telle éventualité, aura-t-on les armes pour réagir à temps et suffisamment ?

La principale crainte réside dans une incertitude majeure : les organismes économiques, et notamment les banques centrales, seront-ils capables de répondre à une potentielle crise majeure ?

Les banques centrales et autres organismes financiers ont en effet eu recours à tous les moyens possibles pour endiguer la crise de 2008 et empêcher sa propagation. Cela s’est traduit par un fort abaissement des taux d’intérêt qui ont atteint un niveau extrêmement bas, au point d’approcher la trappe à liquidité, ainsi que par une explosion du bilan des banques centrales, qui limitent leur capacité de réaction.

La récente nouvelle baisse du taux directeur de la FED (cet été) et de la BCE (début septembre) dans le cadre de mesures de soutien à l’économie fait craindre l’impossibilité d’un retour à des politiques monétaires normalisées et par conséquent, une capacité de réaction encore moindre de la part des banques centrales. En d’autres termes, si une crise devait survenir, la baisse des taux d’intérêt directeurs pourrait ne pas être suffisante pour avoir un réel effet sur l’économie.

Par ailleurs, l’image du secteur financier a évolué depuis 10 ans, de telle façon qu’il serait délicat aujourd’hui pour un gouvernement de justifier la mise en place de mesures de sauvetage bancaires telles qu’elles ont pu être réalisées au lendemain de la crise des subprimes.

Enfin, les budgets demeurent le principal outil d’absorption des fluctuations. S’il devait y avoir récession, ils seraient ainsi en première ligne pour financer les mesures de soutien à l’économie. Cependant, l’explosion des déficits et des dettes publiques depuis 10 ans a fortement réduit la marge de manœuvre des gouvernements pour mettre en place de telles mesures de relance.

 

Conclusion

En bref, seul l’avenir nous dira si ces inquiétudes se concrétiseront. Cela dépendra surtout de l’évolution des politiques monétaires dans les prochains mois et de la confiance des agents économiques dans l’action des banques centrales et des gouvernements. Si la prochaine crise viendra sûrement de réactions pessimistes et autoréalisatrices des agents économiques, pas sûr cependant que l’économie et les institutions économiques mondiales aient les armes pour répondre de manière adéquate et rapide comme elles l’ont fait en 2008. La baisse des taux pourrait permettre de prolonger l’expansion, mais jusqu’où ?

Côme de Rocquigny

Etudiant à l'ESSEC - Ancien ECE au Lycée Notre Dame du Grandchamp, Versailles