Épisode 7/8 : quel bilan pour les gauches latino-américaines du XXIe siècle ? Épisode 7/8 : quel bilan pour les gauches latino-américaines du XXIe siècle ?
Nous poursuivons notre bilan de la situation politique en Amérique latine, de 1929 à nos jours. Le sixième épisode portait sur les limites des... Épisode 7/8 : quel bilan pour les gauches latino-américaines du XXIe siècle ?

Nous poursuivons notre bilan de la situation politique en Amérique latine, de 1929 à nos jours. Le sixième épisode portait sur les limites des « gauches » lors de la crise de 2008.

Au programme pour le septième et avant-dernier épisode : l’analyse du récent mouvement de libéralisation en Amérique latine. Bonne lecture !

 

Épisode 7 (2013-2019) : comment expliquer le mouvement de libéralisation initié en 2013 ?

Après plus d’une décennie de gouvernance à gauche, l’Amérique latine semble vivre, à partir de 2013, une période transitoire inédite signant un retour au pouvoir des gouvernements de droite. La gauche doit en effet faire face, entre 2013 et 2019, à de nombreux revers électoraux

 

Le retour de la droite au pouvoir

Tout commence grâce à un coup d’État organisé au Paraguay permettant au candidat du parti Colorado, Horacio Cartes, d’assumer la présidence (2013). La longue liste de conservateurs s’allonge un an plus tard ; d’abord l’Argentine, le Brésil, puis viennent ensuite le Pérou de Pedro Pablo Kuczynski, l’Équateur de Lenin Moreno et enfin le Chili avec l’élection de Sebastian Piñera.

Comprenons toutefois que l’ampleur de ce retournement ne nous permet pas de parler de vague libérale (ou « vague bleue ») dans la mesure où celle-ci est encore loin d’être effective dans l’ensemble des pays. Pour cela, il suffit de constater en 2014 la victoire d’Evo Morales, qui se voit être reconduit à la tête de l’État bolivien, ou de Tabaré Vazquez qui remporte, pour une deuxième fois, les élections uruguayennes. 

Même si certains pays demeurent ancrés à gauche, il est évident que l’on note une nette percée de la droite dans le sous-continent. 

 

La conjoncture morose : première explication du retour de la droite

L’une des premières réponses possibles à cette question renvoie à la mauvaise conjoncture économique qui impacte l’Amérique latine en 2014. Cette dernière, couplée à une contraction de la demande étrangère (notamment asiatique), a amené les pays à faire face à une chute du prix des matières premières, provoquant une baisse des rentrées fiscales.

Or, comme nous l’avions évoqué, cette rente produite par le secteur exportateur servait à financer les différents programmes sociaux et était, de manière générale, à la base des économies. L’effet est donc immédiat pour la région. Le chômage augmente dans beaucoup de pays et dès 2015, la région tombe en récession. Le Brésil et l’Argentine sont alors particulièrement touchés (inflation), conséquence directe d’une certaine irresponsabilité économique et financière.

Toutefois, il serait faux de généraliser ces excès à l’ensemble des gauches qui, pour une grande majorité, suivaient une trajectoire économique soutenable. Finalement, et nous revenons à l’une de nos limites, si les économies sont impactées c’est avant tout en raison de leurs fortes dépendances vis-à-vis des matières premières.

Les cas argentin et brésilien apparaissent, par ailleurs, tout à fait pertinents pour illustrer l’idée selon laquelle il y aurait une forme d’usure vis-à-vis des politiques progressistes, notamment lorsque ces dernières sont dans l’incapacité de faire face aux crises. En effet, ces pays vont, à tour de rôle, élire des politiciens classés à droite, à commencer par l’Argentine avec le très libéral Mauricio Macri (2015). Le pays, alors en proie à une récession de l’ordre de 2,5 % de son PIB, voit dans le programme d’austérité du candidat une potentielle manière de sortir de la crise. Une année plus tard, c’est au tour de la présidente brésilienne, Dilma Roussef, de se faire destituer sous prétexte de « pédalage budgétaire ». Son successeur, Michel Temer (ancien vice-président), mettra en place des politiques de consolidation budgétaire en diminuant drastiquement les dépenses publiques. 

Par ailleurs, la dégradation de la conjoncture économique a très certainement accentué la peur du déclassement chez les classes moyennes. Considérant de fait leurs positions comme fragiles, il est probable que ces personnes aient à ce titre décidé de voter en faveur de politiciens libéraux afin qu’ils réduisent, entre autres, la pression fiscale. Comme nous le détaillerons dans la partie suivante, il est possible que ce soit l’une des explications de la victoire de Luis Lacalle Pou en Uruguay.

 

La corruption : deuxième explication du retour de la droite

L’autre facteur pouvant être avancé est l’impact de la corruption qui aurait pu jouer en défaveur des partis progressistes. Cette affirmation est particulièrement complexe à vérifier d’autant qu’elle sous-entend que la gauche serait bien plus tentée par « ce vice » que la droite. En réalité, bien des exemples montrent que la corruption est un fléau qui impacte une majorité des gouvernements, et ce, quels que soient leurs bords politiques.

Le Pérou est, en la matière, un bien triste exemple. Depuis le retour à la démocratie en 2001, les quatre anciens présidents ont tous été inculpés dans l’affaire Odebrecht. Parmi eux, on trouve tout autant le socialiste Ollanta Humala que le libéral Pedro Pablo Kuczynski.

En revanche, comme le souligne très justement Jean-Louis Martin, le lien entre corruption et vote semble beaucoup plus lié à la manière dont chaque politicien va plus ou moins réussir à se présenter comme un homme « nouveau », capable de mettre fin aux pratiques de ses prédécesseurs. En ce sens, Jimmy Morales, comme expliqué dans un précédent article sur le Guatemala, illustre parfaitement ce genre de personnes. Avant son élection en 2016, il prend soin de convaincre son électorat que son éloignement vis-à-vis de la vie politique (ancien comédien) est un atout en décrétant qu’il sera intransigeant sur tout ce qui se rapporte à la corruption. Finalement, loin d’avoir cherché à la réduire, il l’a presque encouragée en renvoyant la Commission internationale contre l’impunité au Guatemala (CICIG). Fort heureusement, certains politiciens bénéficiant de cette image « d’homme nouveau » semblent s’en tenir à leurs promesses ; c’est notamment le cas du nouveau président péruvien, Martin Vizcarra (centre droit).

 

Le mauvais exemple du Venezuela : troisième explication du retour de la droite

Enfin, il est très probable que la situation politique catastrophique au Venezuela ait joué un rôle majeur dans les revers électoraux. La situation vénézuélienne polarise et dessert les gauches qui souvent sont accusées de complaisance avec le régime chaviste.

À ce titre, les droites conservatrices utilisent souvent cet exemple afin de semer la peur et décrédibiliser les candidats socialistes. Ce fut naturellement le cas lors de l’élection brésilienne de 2018, où Fernando Haddad fut accusé – alors même que celui-ci appartenait à l’aile modérée du parti des travailleurs – de soutenir Nicolas Maduro. Dans la même logique, Ivan Duque a utilisé cet argument pour décrédibiliser son adversaire de l’époque, Gustavo Petro, lors de la campagne colombienne de 2018.

 

 

Pour poursuivre et terminer la lecture de ce bilan politique, rendez-vous au prochain et dernier épisode où nous verrons que ce récent virage à droite apparaît de plus en plus contesté.

Yanis Bekhti

Après deux années de classes préparatoires au Lycée Gustave Flaubert (Rouen), je décide de privilégier un cursus universitaire et valide ma licence d'economie. Désormais étudiant à l'Institut des Hautes Études de l'Amérique Latine (IHEAL), je tente de vous partager ma passion pour le continent sud-américain.