Pier Paolo Pasolini – Les 120 journées de Sodome Pier Paolo Pasolini – Les 120 journées de Sodome
Nous nous penchons dans cet article sur la philosophie du désir sous-jacente au film Salò ou les 120 journées de Sodome de Pasolini.  ... Pier Paolo Pasolini – Les 120 journées de Sodome

Nous nous penchons dans cet article sur la philosophie du désir sous-jacente au film Salò ou les 120 journées de Sodome de Pasolini.

 

Présentation du film Salò ou les 120 journées de Sodome

Salò ou les 120 journées de Sodome, sorti en 1976, est le dernier film du réalisateur italien Pier Paolo Pasolini. Il s’agit d’une adaptation cinématographique du roman inachevé de Sade intitulé Les 120 journées de Sodome. Au premier abord, la différence principale entre les deux œuvres est que le roman de Sade se déroule sous le règne de Louis XIV, tandis que le film de Pasolini se déroule sous le fascisme italien, dans la ville de Salò qui donne son titre au film.

Résumons brièvement le film avant de passer à son analyse : quatre vieux libertins riches, puissants, et surtout complètement détraqués, décident de capturer 18 jeunes gens (hommes et femmes) et de les enfermer dans une grande villa, où ils les utiliseront sans ménagement dans le cadre d’un long séjour dédié à leurs plaisirs et militairement organisé. Ce séjour inclut des repas communs et un concours des plus belles fesses, mais aussi des activités beaucoup plus douteuses comme le viol régulier des jeunes gens capturés ou leur immersion dans des tonneaux remplis de matière fécale, et culmine finalement dans leur torture et leur mise à mort violentes.

On reconnaît là les mœurs dérangeantes du Marquis de Sade lui-même, dont nous avons résumé la philosophie dans cet article. Les principales questions qui se posent néanmoins au spectateur médusé de ce film choquant sont les suivantes : quelle est le but de Pasolini ? Souhaite-t-il, à travers ce film, promouvoir l’amoralisme sadien ? Ce serait étonnant de la part d’un homme qui, sans être vraiment croyant, a toujours été attaché au christianisme (et qui a réalisé L’Évangile selon saint Matthieu). A-t-il au contraire l’intention de proposer une critique radicale de l’immoralité du fascisme ? Ce serait beaucoup plus cohérent, de la part d’un homme plus ou moins proche de la pensée marxiste. Mais ce n’est pas vraiment le cas non plus.

En réalité, comme nous allons le voir, la signification la plus profonde de Salò ne relève ni, évidemment, d’une promotion de la philosophie de Sade, ni d’une critique du fascisme italien.

 

L’obsolescence du fascisme traditionnel

Il semble paradoxal que Pasolini ait situé son film dans le cadre historique du fascisme italien, et n’ait cependant pas pour intention d’opérer une critique de celui-ci. Il suffit pourtant de consulter certains articles de Pasolini pour éclaircir son rapport au fascisme traditionnel et comprendre que ce paradoxe est bien réel. Ainsi, dans un article paru le 28 mars 1974 dans le Mundo, soit un peu moins de deux ans avant la sorti de Salò, Pasolini écrit :

Le fascisme est resté vingt ans au pouvoir. Il y a trente ans qu’il est tombé. Il devrait donc être déjà oublié, ou au moins fané, passé de mode, impopulaire. Il en est ainsi en substance. Un fascisme comme celui des années 1922-1944 ne pourrait plus accéder au pouvoir en Italie

L’idée, en effet, que la fascisme traditionnel ne constitue plus une menace est un véritable leitmotiv dans le discours de Pasolini. Il serait curieux et intempestif qu’il ait consacré son dernier film à décrier un système politique dont il ne cessait de répéter qu’il était définitivement dépassé ; il faut donc chercher ailleurs la véritable signification de Salò.

 

Le fascisme de la consommation

Pasolini, interrogé sur le sens de son film, dit d’abord qu’il « veut démontrer l’inexistence de L’Histoire », expression par laquelle il entend signifier que son film est un film sur l’essence du pouvoir, indépendamment des formes différentes qu’il peut prendre selon le contexte historique. Mais il dit ensuite :

Je suis influencé par ma sainte horreur du pouvoir d’aujourd’hui : il manipule les corps de façon horrible et n’a rien a envier à la manipulation exercée par Himmler ou Hitler. Il les manipule en transformant la conscience de la pire façon qui soit, en instituant de nouvelles valeurs aliénantes et fausses

Cela nous amène petit à petit à la véritable signification du film. En effet, un autre leitmotiv pasolinien nous aidera à préciser ses intentions, à savoir celui qui porte sur la dangerosité de la société de consommation. Ainsi, par exemple, dans un article du 9 décembre 1973, Pasolini écrit :

Aucun centralisme fasciste n’est parvenu à faire ce qu’a fait le centralisme de la consommation. […] La « tolérance » de l’idéologie hédoniste voulue par le nouveau pouvoir est la pire des répressions de toute l’histoire humaine. […]. C’est un hédonisme néolaïque, aveuglément oublieux de toute valeur humaniste

Les inquiétudes de Pasolini ne concernent donc pas le fascisme au sens strict, selon lui définitivement caduc, mais ce qu’on peut appeler le fascisme de la consommation. Ce dernier, à travers notamment les nouveaux moyens de communication comme la télévision, possède un pouvoir d’uniformisation que le fascisme traditionnel n’a jamais possédé, et qui détruit les particularismes locaux comme jamais le fascisme n’a pu le faire.

Mais plus profondément, sur le plan moral, ce fascisme de la consommation va de pair avec une mentalité hédoniste (c’est-à-dire qui fait du plaisir le bien suprême de l’existence humaine) dépourvue de toute spiritualité, et qui rend les individus inaptes à tout sacrifice, à toute frustration, et donc incapables de contrôler leur désir. Or, cette intempérance est, selon Pasolini, potentiellement porteuse d’une tendance morale extrêmement dangereuse.

Salò ou l’aboutissement sadien de la logique de la libération du désir

La dangerosité morale de l’hédonisme de la consommation, et pour ainsi son caractère pré-fasciste, est précisément le sujet du film. Pasolini dissémine plusieurs indices suggérant au spectateur qu’il a affaire, plus qu’à une critique du fascisme traditionnel, à une représentation des dérives potentielles de la libération du désir propre à la société de consommation. Mais le plus clair est sans doute la réflexion suivante d’un des quatre libertins, à la quarantième minute du film :

Nous les fascistes, sommes les seuls vrais anarchistes, bien sûr quand nous sommes maîtres de l’État. En fait, la seule vraie anarchie est celle du pouvoir.

Cette affirmation est hautement paradoxale : en quoi le fascisme, système autoritaire et négateur de toute liberté individuelle, serait-il comparable à l’anarchisme, anti-autoritaire et favorable à la liberté individuelle ?

Pour comprendre l’affirmation du libertin, il faut savoir ce que Pasolini entend sous les termes de « fascistes » et « anarchistes ». Les fascistes sont ici seulement les dirigeants fascistes, et non la population qui vit sous le fascisme. Le terme d’« anarchisme », pour sa part, est à entendre au sens moral plus qu’au sens philosophique : il s’agit de la position libertaire qui consiste à exalter le désir sans limites.

Ce que veut dire le libertin, donc, est que les seuls hommes capables de pousser la logique hédoniste jusqu’à son terme sont les hommes qui détiennent un pouvoir absolu : eux seuls peuvent satisfaire l’intégralité de leurs désirs en outrepassant tout interdit religieux, moral ou légal. En ce sens, le fasciste est bien l’incarnation la plus aboutie de l’hédoniste : rien n’entrave son plaisir.

La signification profonde de Salò ou les 120 journées de Sodome se révèle donc finalement être une mise en garde contre les discours en apparence séduisants, et caractéristiques des années 1970, qui appellent à la libération de nos désirs par-delà les interdits traditionnels : en réalité, l’aboutissement logique de la libération du désir individuel est le pouvoir arbitraire sur tout et sur tous.

Si le film prend place dans le cadre historique du fascisme italien, ce n’est donc pas parce qu’il aurait pour but de faire une critique de celui-ci, mais parce qu’il veut montrer que l’illimitation du désir promue par l’idéologie hédoniste propre à la société de consommation mène logiquement à un désir de toute-puissance qui est de la même essence que le fascisme traditionnel.

Celle-ci doit finalement mener à la réduction des autres hommes à des biens de consommation qu’on peut sélectionner, consommer et détruire, comme le sont les 18 jeunes gens du film par les 4 vieux libertins au cours du film. Autrement dit, la libération absolue du désir est la réalisation du véritable fascisme, qui se confond avec l’amoralisme du Marquis de Sade.

 

Pour résumer Salò ou les 120 journées de Sodome

Salò raconte l’histoire de 4 vieux libertins fascistes qui kidnappent 18 jeunes gens et les enferment dans une villa afin de les utiliser pour leurs plaisirs. Ils les choisissent avec minutie, les violent, les humilient, puis les torturent et les mettent à mort.

Le film, cependant, n’est ni une promotion de la philosophie du Marquis de Sade, ni, malgré les apparences, une critique du fascisme traditionnel, car Pasolini jugeait la menace fasciste définitivement dépassée.

Il s’agit en réalité d’une critique de l’idéologie de la libération du désir liée à la société de consommation : Pasolini souhaite montrer que la logique de la libération du désir, poussée à son terme, mène au désir d’un pouvoir arbitraire sur toute chose et sur tout homme, et se réduit donc au fascisme ou à la philosophie du Marquis de Sade.

 

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Bruno Bonnefoy