ESH ESSEC 2021 – Analyse du sujet ESH ESSEC 2021 – Analyse du sujet
Les concours de la banque BCE débutent chaque année par l’épreuve ESH ESSEC 2021 dont on te propose une analyse du sujet. Tu peux... ESH ESSEC 2021 – Analyse du sujet

Les concours de la banque BCE débutent chaque année par l’épreuve ESH ESSEC 2021 dont on te propose une analyse du sujet. Tu peux retrouver dans cet article l’analyse, au plus tôt après les concours !  Si tu n’as pas encore le sujet, tu peux le découvrir ici ! Si tu es encore en plein concours, toute l’équipe Major-Prépa te souhaite une belle réussite pour la suite des épreuves !

Cette année, Major-Prépa t’accompagne tous les jours pendant les concours ! Retrouve le Live Inside Concours à midi et à 18h30 tout au long des concours BCE. On fera notamment une brève analyse du sujet de cette épreuve d’ESH ESSEC 2021.

L’analyse

Le sujet :

“La désindustrialisation : une fatalité ? La réindustrialisation : une utopie ?”

L’ESSEC propose aujourd’hui aux étudiants un sujet à l’intitulé inattendu, mais dans un thème tout à fait d’actualité, à l’heure où les discussions sur une reprise verte et une croissance compatible avec les objectifs de la COP21 mettent de plus en plus en avant l’enjeu de la relocalisation (mais est-ce que relocalisation = réindustrialisation ?), tout comme les questions de souveraineté industrielles soulevées par la crise économique mondiale.

C’est un sujet qui vient s’inscrire dans le Module 3 “La Mondialisation Économique et Financière”, étudié en deuxième année, mais aussi et surtout dans le chapitre sur Les Transformations des Structures Économiques et Financières du Module 2 de première année. Chapitres qui font partie des essentiels à bien réviser à l’approche des concours. Mais si le thème global est plutôt classique, ce sujet, lui, l’est bien moins et son intitulé peut être fortement déroutant. Nous allons donc essayer de le décortiquer un peu, mais comme toujours, pas de panique, si c’était difficile pour vous, ça l’était pour tout le monde !

 

L’analyse du sujet 

Définition des termes du sujet :

Il convient tout d’abord de bien définir les termes du sujet, notamment dans un premier temps désindustrialisation et réindustrialisation.

On pourrait définir simplement la désindustrialisation comme le processus conduisant à la baisse du poids de l’industrie dans une économie, qu’on peut mesurer par la part de l’industrie dans le PIB ou par la part de la population active travaillant dans l’industrie. C’est un terme plutôt flou, puisqu’il n’y a par exemple pas de seuil communément admis pour considérer qu’une nation est désindustrialisée ou ne l’est pas. En France, la part de l’industrie dans la population active est encore autour de 20%. Elle n’est donc pas “entièrement” désindustrialisée.

La réindustrialisation, elle, pourrait se définir comme un processus qui suppose une désindustrialisation préalable et qui chercherait à contrer ses effets, en redonnant à l’industrie du poids dans l’économie. La question de savoir quel poids est ici intéressante : un poids jugé suffisant ? optimal ? son poids d’avant désindustrialisation ? Mais quand fait-on commencer le processus de désindustrialisation (certains considèrent par exemple que la montée progressive du tertiaire date du début du 19e siècle) ? Une fois de plus, le terme de réindustrialisation est plutôt flou, et il pourrait être intéressant de redéfinir ses contours au fil de la copie.

Viennent ensuite les termes de fatalité et d’utopie. Le premier avance l’idée que la désindustrialisation serait inéluctable pour une économie. Son caractère péjoratif peut être intéressant à analyser également. Pourquoi la désindustrialisation serait négative ? Le fait que l’on parle dans la proposition suivante de réindustrialisation vient accroître cet a priori négatif que donne le sujet sur la désindustrialisation, ce qu’il va falloir absolument discuter. Enfin, le terme d’utopie laisse sous-entendre que la réindustrialisation serait un idéal mais inatteignable, puisque l’utopie étymologiquement signifie “en aucun lieu”.

 Quant au traitement du sujet et à la construction du plan, je pense qu’il y avait là une grande difficulté qui en a assurément travaillé plus d’un, et je vous comprends. Même si je n’ai pas le souvenir d’avoir fait face à un sujet composé de deux questions durant mes deux années de prépa, je pense qu’il fallait essayer au maximum de traiter le sujet comme un tout cohérent, même si celui-ci est composé de deux questions différentes. Elles doivent à mon sens être toutes deux articulées dans vos parties, et non séparément, au risque de se voir reprocher un hors-sujet en ne traitant qu’alternativement qu’une seule partie du sujet. Je ne peux cependant pas vous garantir qu’un I) portant sur la désindustrialisation, puis un II) sur la réindustrialisation et un III) réunissant par exemple les deux seront sanctionnés d’un hors-sujet. En tout cas, à mon sens, l’idéal aurait été de travailler ces deux questions ensemble, ce qui n’est pas infaisable. Par exemple, si la désindustrialisation est inéluctable, il est normal que la réindustrialisation soit vaine, et donc utopique.

 

Quelques idées, concepts et auteurs mobilisables

Disclaimer : ce ne sont là que des propositions, bien évidemment non exhaustives. Pas de stress si les éléments qui suivent ne sont pas dans ta copie, le champ de la connaissance est suffisamment large en économie pour que des copies excellentes n’aient que peu de références en commun !

Parmi les auteurs intéressants à mobiliser, on pouvait penser à Clark et à sa loi des 3 secteurs (1940) : pour lui, la transformation des structures productives est à la fois une conséquence de la croissance et une cause du progrès économique des pays. Il considère que la croissance économique s’accompagne d’un poids croissant d’abord du secteur industriel puis du secteur tertiaire, et que cette loi s’observe dans la majeure partie des économies industrialisées. On a donc un processus inéluctable pour Clark, si tant est qu’une économie connaisse de la croissance, et souhaitable, puisque cette désindustrialisation au profit du tertiaire est pour lui une condition sine qua non du progrès économique.

Il est également possible de proposer quelques chiffres sur cette loi des 3 secteurs en France, qui permettent de montrer que ce processus semble bien inéluctable. Ainsi, en 1806, 65% de la population active travaillait dans le secteur primaire, contre 20% dans le secondaire et 15% dans le tertiaire. En 1936, la répartition est égale à ⅓ de la population active pour chaque secteur et en 2016, on décompte 3% de la population active dans le primaire, 20% dans le secondaire, et 77% de le tertiaire.

 Pour délimiter temporellement le processus de désindustrialisation, on peut penser à Bairoch qui considère en 1997 que la désindustrialisation dans les pays développés commence dans les années 1960 même si on observe déjà le phénomène dans les années 1920 en Grande-Bretagne.

Afin de porter un regard critique ou non sur la tertiarisation de nos économies (pendant de la désindustrialisation), il peut être intéressant de penser à Gadrey qui, en 2003, proposa une typologie des différentes économies de services : nordique, anglo-saxon et continental. Cela permet de nuancer les propos en proposant des modèles plus ou moins souhaitables.

Pour appuyer l’idée selon laquelle la réindustrialisation serait souhaitable, on peut par exemple citer Patrick Artus qui disait en 2018 : “ce qui est horrible en France, c’est qu’il y ait à la fois des gains de productivité faibles et un taux de chômage structurel élevé”. Il semble en effet qu’il y ait des défauts structurels aux économies de service, que développement Cahuc et Debonneuil dans Productivité et emploi dans le tertiaire en 2004. Pour eux, le développement du tertiaire se heurte en France à une trop faible utilisation des NTIC et surtout à une rigidité trop importante du marché du travail. Or, le tertiaire a besoin d’emplois peu qualifiés et flexibles, mais le SMIC par exemple, qui est supérieur à la productivité des moins qualifiés, empêche la création de ces emplois. Il y a donc un manque d’emploi dans le tertiaire, notamment dans les services à la personne, ce qui explique par exemple l’écart de taux d’emploi entre les USA (80%) et la France (65%).

 On peut également affiner l’analyse en étudiant les pays en développement qui connaissent une “désindustrialisation prématurée” pour Rodrik en 2016. Les économies émergentes passent ainsi du secteur primaire au tertiaire bien trop rapidement. La désindustrialisation, en plus d’être une fatalité, peut ici être fatale, puisque les gains de croissance que devraient permettre l’industrialisation n’ont pas été épuisés. L’industrie est en effet pour Rodrik le secteur le plus innovant et productif, qui permet d’employer une main d’oeuvre non qualifiée et de lui faire gagner du capital humain (via le learning by doing d’Arrow, 1962) tout en insérant l’économie dans le commerce international (avec une hausse des exportations). La cause pour Rodrik est l’ultra-spécialisation de la Chine dans les activités industrielles qui ont créé un effet d’éviction pour les autres pays en développement. La fatalité de la désindustrialisation peut ici coûter cher, puisque les possibilités s’offrant aux PED ne sont nullement satisfaisantes : développer des services à forte intensité technologique provoque un problème d’adéquation avec le capital humain des travailleurs tandis que des services à faible intensité technologique entraînent de faibles gains de productivité. Enfin, les services s’échangeant très peu à l’international, cela engendre une faible intégration de ces économies dans le commerce international.

D’autres auteurs comme Bell dans Vers la société post-industrielle de 1976 mettent en évidence l’inéluctabilité du passage d’une économie industrielle à une économie post-industrielle (pour des raisons de demande avec les lois d’Engel, et d’offres avec la hausse de la productivité dans le secteur secondaire). Pour lui, un nouveau système de valeurs émerge avec cette économie post-industrielle, meilleur qu’avant (société de l’information, baisse de l’individualisme etc.). On a donc bien un phénomène inéluctable mais positif, n’appelant en aucun cas une volonté de réindustrialisation.

Bidet-Mayer et Frocrain montrent en 2015 que si l’industrie américaine est plus dynamique depuis 2010, cela s’explique par des raisons conjoncturelles et non pas par une amélioration structurelle durable de la situation de l’industrie. Le bring back manufacturial jobs de Trump ne peut donc qu’être une utopie.

Il peut être intéressant de mentionner également Sarah Guillou, qui rappelait en 2017 qu’une réindustrialisation signifie un renouveau de l’industrie, et non pas un retour à l’industrie traditionnelle (ce qui ne peut qu’être un échec à cause de la différence des coûts de production entre les pays développés et les pays en développement).

Pour appuyer l’idéal de la réindustrialisation, on peut penser à la loi de Baumol (1967) qui postule qu’une économie tertiarisée génère des gains de productivité plus faibles, ce qui pèse à terme sur les coûts de production et donc sur le profit. On peut également parler des enjeux environnementaux de diminution de l’empreinte carbone nationale provenant de l’importation de biens produits à l’étranger (l’inventaire national). 

On peut cependant contredire Baumol en mettant en évidence le fait que si l’industrie est plus productive que la moyenne (secteur du commerce et des services à la personne), la productivité est supérieure dans le secteur de la communication ou de la finance par exemple. Ainsi, la Grande-Bretagne n’a pas observé de décrochage de sa productivité grâce à sa tertiarisation dans la branche finance.

On peut également penser à Giraud et Weil dans L’industrie française décroche-t-elle de 2013 qui avancent l’idée selon laquelle l’enjeu n’est pas le maintien de l’industrie mais de la compétitivité (et donc la recherche de l’excédent commercial). Pour eux, il faut réussir à attirer des biens nomades comme le tourisme et la finance (produits qui peuvent s’exporter et s’importer et qui assurent une entrée de revenus de l’extérieur), plutôt que des biens sédentaires (qui ne s’exportent pas).

Pour finir, on pourrait nuancer le sujet en mettant en évidence le fait que la frontière entre industrie et service est parfois poreuse ou floue (Debonneuil avec La révolution quaternaire  et ce quatrième secteur qui se situe entre secondaire et tertiaire ; Crozet et Millet en 2017 avec la “servitisation” de l’industrie qui est source de performance pour les entreprises industrielles ; Veltz avec La société hyper-industrielle de 2017 pour qui l’interdépendance entre industrie et services conduit à une société hyper-industrielle et non pas post-industrielle).

Voilà une belle ribambelle d’idées et d’auteurs qui traitent de ce thème, tout l’enjeu évidemment étant de réussir à les articuler autour d’un plan cohérent qui répond de manière originale au sujet.

Proposition de plan

Disclaimer : évidemment, ce plan n’est qu’une humble proposition (qui essaye d’utiliser les auteurs et idées présentées précédemment), et n’est pas du tout un corrigé officiel. Il n’engage que moi et de très nombreux autres plans, dont assurément pleins de meilleurs plans, sont possibles !

I – On ne peut rien faire contre la désindustrialisation et la réindustrialisation est impossible

A – La désindustrialisation est inéluctable et dommageable

Données empiriques sur la désindustrialisation française ; Bairoch (1997)

Cahuc et Debonneuil et l’exemple français (2004) ; Loi de Baumol (1967) ; Rodrik (2016)

 

B – La réindustrialisation est souhaitable mais impossible

Bidet-Mayer et Frocrain (2015) ; Sarah Guillou (2017) : retour à l’industrie traditionnelle = voué à l’échec car différences de coûts entre PDEM et PED ; Rodrik (2016) : il faudrait attendre la fin du déversement sectoriel chinois pour espérer une délocalisation des activités industrielles chinoises vers d’autres PED, mais serait sûrement limité à des pays proches (cercles concentriques à la Akamatsu)

 

II – La désindustrialisation : une fatalité peut-être pas si fatale, qui rend la réindustrialisation inutile

A – La désindustrialisation est bien inéluctable et c’est une bonne nouvelle

Clark (1940) ; Gadrey (2003) en nuance de la loi de Baumol (certaines économies de service sont productives) et de Cahuc et Debonneuil ; Bell (1976)

 

B – Dès lors, il ne sert à rien de chercher à relocaliser

El Mouhoub Mouhoud (2011) sur les risques de réindustrialiser avec des entreprises tayloriennes flexibles jouant le jeu de la compétitivité-prix ; Giraud et Weil (2013)

 

III – Mais désindustrialiser tout en réindustrialisant, est-ce incompatible ?

A – La réindustrialisation est un renouveau et non un retour en arrière…

Sarah Guillou (2017) ; El Mouhoub Mouhoud (2011) sur l’intérêt pour la France d’utiliser la division cognitive du travail (Richardson) pour se réindustrialiser avec des entreprises stables, créant des synergies, intéressées par une main d’oeuvre qualifiée, par l’ancrage territorial et la complémentarité des compétences dans des secteurs où la compétitivité se fait sur les investissements en R&D et le capital humain ; Réindustrialiser plus que relocaliser dans une perspective de lutte contre le changement climatique => par exemple, ne pas relocaliser des usines produisant des voitures fortement émettrices de CO2 et utilisant une main d’oeuvre à bas coût mais en construire de nouvelles qui réinventent les mobilités de demain à partir du capital humain local (voitures électriques, à hydrogène etc.)

 

B – … qui est complémentaire au développement du secteur tertiaire

Debonneuil, La révolution quaternaire ; Crozet et Millet (2017) ; Veltz, La société hyper-industrielle, (2017)

 

Toutes les informations relatives au concours BCE sont disponibles sur la page Inside Concours BCE 2021. 

Leo Jiménez

Étudiant hispano-alsacien en pré-master à l'ESSEC BS, après deux années de prépa ECE au Lycée Janson de Sailly !