Colle de culture générale : « La pitié » Colle de culture générale : « La pitié »
Pour te préparer au mieux aux concours, nous t’avons préparé un podcast sur le sujet de colle de culture générale suivant : la pitié.... Colle de culture générale : « La pitié »

Pour te préparer au mieux aux concours, nous t’avons préparé un podcast sur le sujet de colle de culture générale suivant : la pitié. N’hésite pas à lire les commentaires pour savoir quels écueils éviter et comment réussir au mieux cette épreuve ! Tu peux retrouver tous nos autres podcasts de colle, méthodologie et notions chaque semaine sur Apple Podcasts, Spotify et Google Podcasts !

 

Le podcast de colle sur la pitié

 

Intérêt du sujet et pistes de réflexion

Ce sujet peut présenter plusieurs difficultés.

D’abord une d’ordre méthodologique : c’est un sujet-notion. Il tient en un mot, si bien que ça peut paraître plus complexe d’en dégager une problématique que pour les sujets-citation ou les sujets-questions, où l’intérêt du sujet est plus manifeste. Pour dégager l’intérêt du sujet, vous avez donc besoin d’une analyse plus approfondie. Il faut en fait chercher ce que le sujet a d’étonnant, les tensions, les aspects paradoxaux.

Le premier réflexe est bien sûr de s’intéresser à la polysémie du sujet : pour vous aider, vous pouvez essayer de l’utiliser dans différentes phrases : « tu fais pitié », « aie pitié de moi », « je ne veux pas de ta pitié »… Ça vous permet d’identifier plusieurs aspects du sujet. Si c’est le cas, n’oubliez pas de tous les évoquer, même s’ils paraissent incompatibles : c’est ce qui fera la richesse de votre démonstration ! Il faut aussi réfléchir par rapport aux mots opposés ou similaires à ceux que vous devez analyser. En l’occurrence, le mot « pitié » est souvent confondu avec la « compassion ». C’est l’occasion de vous interroger sur la différence entre les deux !

La construction de la problématique peut poser problème : surtout en début de première année, pas facile de dégager un paradoxe à partir d’un seul mot. Souvenez-vous qu’il n’y a pas une seule bonne problématique ! Seulement, il faut toujours la construire avec rigueur. Ma petite astuce : essayez d’exprimer la problématique sous la forme « comment expliquer … alors que… ? ». Si vous y arrivez sans que la réponse à votre question ne soit superficielle ou évidente, c’est souvent que vous avez réussi à faire émerger un vrai paradoxe ! En cas de panne totale d’inspiration, vous pouvez avoir recours à plusieurs axes de réflexion, qui sont aussi utiles pour la construction de votre troisième partie :

– Le rapport à l’autre : quel est le rapport que j’entretiens avec une personne dont j’ai pitié ? Avec une personne qui a pitié de moi ?

– L’action : est-ce que la pitié invite à l’action ou au contraire à rester passif ?

– L’opposition entre nature et culture : est-ce que la pitié est une émotion spontanée de l’homme à l’état de nature ou est-ce que c’est une émotion sociale, une construction nécessaire pour vivre en société ?

En plus de ces thèmes, d’autres réflexes conceptuels peuvent vous être utiles si vous manquez d’idées pour la troisième partie :

– L’opposition entre individuel et collectif : c’est toujours intéressant de réfléchir à plusieurs échelles !

– L’art : comment la pitié est-elle représentée dans l’art, et qu’est-ce que ces représentations disent de la nature de la pitié ?

N’oubliez d’ailleurs pas que les trois grandes thématiques de la culture générale sont le bon (la morale), le beau (l’art) et le vrai, c’est toujours intéressant de se demander comment réfléchir à votre sujet sous ces angles-là !

 

Ecueils à éviter

Une erreur classique avec les sujets-notion est de porter un jugement de valeur sur le sujet au lieu de l’analyser : il ne s’agit pas ici de dire si la pitié est une bonne ou une mauvaise chose, mais de définir ce que c’est. En réalité, ce sont souvent les mêmes éléments qui sont utilisés pour répondre dans les deux cas, mais la formulation de la problématique est primordiale. Alors que la question « faut-il avoir pitié ? » risque de vous faire porter un jugement de valeur au lieu d’analyser le sujet, la problématique « la pitié est-elle une vertu ? », qui revient à peu près au même en termes de contenu, pose la question de la nature et la définition de la pitié.

Attention de même à ne pas juxtaposer des exemples et des références sur le thème de la pitié : il ne s’agit pas d’un exposé sur une thématique, mais d’une démonstration qui doit refléter les questions qui sont ressorties de votre analyse du sujet.

 

Proposition de plan, éléments de réponse

Accroche : Aristote, La Rhétorique : « toutes les choses que l’on craint pour soi-même émeuvent la pitié quand elles arrivent à autrui ». La pitié se définit là comme un sentiment qu’on éprouve par symétrie devant une situation qu’on craindrait de subir soi-même.

La pitié se ressent nécessairement par rapport à un spectacle extérieur : on ne pourrait pas avoir directement pitié de soi-même. Il s’agit donc ici de s’interroger sur la relation que la pitié crée entre autrui et moi. En effet, la pitié reflète l’ouverture de la conscience vers l’autre à un moment où il se trouve dans une situation douloureuse, elle est donc à penser comme un rapport à autrui.

– Ce rapport peut être horizontal : j’ai pitié de cet autre qui est semblable à moi, avec une idée d’égalité ; ou vertical : j’implore la pitié de quelqu’un qui exerce un contrôle sur moi, voir la pitié divine.

– Celui qui provoque la pitié peut avoir un comportement passif (le voir suscite la pitié) ou actif (il implore la pitié, cherche à l’obtenir).

– D’une part, la pitié repose sur un rapport de réciprocité à autrui, et parait ainsi humanisante, voir proche de l’altruisme en tant qu’elle invite à agir devant la souffrance d’autrui.

– D’autre part, elle implique un rapport d’ascendant et de domination d’une personne à l’autre, abaisse la personne qui reçoit ou implore de la pitié.

Problématique : Comment expliquer que la pitié, qui est conditionnée par un rapport de symétrie entre autrui et moi, engendre en même temps de la distance entre celui qui souffre et son spectateur ?

Nous verrons en premier lieu que la pitié est un émotion humanisante qui crée un lien entre autrui et moi-même. Cependant il s’agit d’un lien asymétrique qui par le même mouvement met de la distance entre autrui et moi. Finalement, nous nous demanderons comment faire de cette émotion spontanée un moteur d’action.

 

I/ La pitié, une émotion qui humanise et crée un lien entre autrui et moi

La pitié se définit d’abord comme un sentiment d’affliction que l’on éprouve devant le spectacle de la souffrance d’autrui. La pitié serait donc une émotion humanisante, qui crée et repose sur un lien entre autrui et moi.

– Rousseau, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes

– Hume, Traité de la nature humaine

 

II/ Mais il s’agit d’un lien asymétrique, qui par le même mouvement met de la distance entre autrui et moi

1/ La pitié repose sur un rapport d’asymétrie

Certes, la pitié est une émotion forte qui saisit le spectateur devant la souffrance d’autrui. Mais cette souffrance est d’abord justement un spectacle, devant lequel on est passif et l’on peut décider ou non d’agir. Aristote, La Poétique. « La tragédie est l’imitation d’une action sérieuse et entière […] accomplissant au moyen de la pitié et de la terreur la catharsis de telles émotions. »

Exemple développé : Le spectateur ressent ces deux sentiments contradictoires de pitié et de terreur devant Médée, personnage de la pièce éponyme d’Euripide reprise par Corneille dans les règles du théâtre classique, qui s’inscrit dans l’héritage d’Aristote en cherchant à provoquer chez le spectateur un effet de catharsis. Lorsque Jason et les Argonautes viennent conquérir la Toison d’Or, la magicienne Médée passionnément amoureuse de Jason, les aide, en échange de quoi celui-ci lui promet de l’épouser. Elle accomplit plusieurs meurtres par amour de Jason, à cause desquels ils sont tous deux chassés et se réfugient à Corinthe chez le roi Créon. Après quelques années, Médée est rejetée par Jason, qui décide d’épouser Créüse, la fille de Créon. L’apprenant, Médée décide de se venger de Jason, Créon et Créüse. Elle tue cette dernière, incendie le palais de Créon et égorge les deux enfants qu’elle a de Jason, puis fuit Athènes sur un char volant tiré par des dragons. Ce personnage, rejeté et trahi, provoque à la fois la terreur, par les atrocités qu’il commet, et la pitié du spectateur, bouleversé par la douleur ressentie par Médée, une douleur qui lui fait perdre la raison.

C’est la conscience de ce rapport d’asymétrie qui explique qu’on puisse implorer la pitié de quelqu’un. Mais la pitié n’incite pas nécessairement à l’action.

 

2/ Ce rapport d’asymétrie implique un retour à soi

On a certes pitié de celui qui nous ressemble… mais à condition d’être soi-même en sécurité.

– Ricoeur : « la simple pitié, où le soijouit secrètement de se savoir épargné ».

– Lucrèce, De natura rerum: « Il est doux, quand la vaste mer est troublée par les vents, de contempler du rivage la détresse d’un autre ; non qu’on se plaise à voir souffrir, mais par la douceur de sentir de quels maux on est exempt. »

 

3/ Donc la pitié peut susciter un sentiment de rejet

On rejette la pitié d’autrui, parce qu’on ne veut pas être dans une situation d’asymétrie par rapport à lui : je ne veux pas de ta pitié.

– Nietzsche, Par-delà bien et mal

 

III/ L’enjeu est finalement de pouvoir faire de cette émotion spontanée un moteur d’action

Devant le paradoxe que pose cette notion de pitié, l’enjeu est finalement de faire de cette émotion un moteur d’action.

1/ Il faut penser une pitié qui pousse à agir, mais pour autrui et non pour soi

– Stefan Zweig, La Pitié dangereuse: « Il y deux sortes de pitié. L’une, molle et sentimentale, qui n’est en réalité que l’impatience du cœur de se débarrasser au plus vite de la pénible émotion qui vous étreint devant la souffrance d’autrui […]. Et l’autre, la seule qui compte, la pitié non sentimentale mais créatrice, qui sait ce qu’elle veut et est décidée à persévérer […] jusqu’à l’extrême limite de ses forces, et même au-delà. »

– « Mouvement instinctif de défense de l’âme contre la souffrance étrangère »

Exemple développé : 2 personnages illustrent cette opposition. Le soldat Hofmiller, pris de pitié devant Edith, une jeune femme handicapée, n’ose pas la repousser lorsqu’elle tombe amoureuse de lui par crainte de la faire souffrir, la demande en mariage, mais finit par fuir sans oser se confronter à Edith, qui se suicide. A l’opposé, le docteur Condor épouse la seule femme qu’il n’a pas réussi à soigner, une aveugle, et lui consacre sa vie.

Donc la pitié ne porte de fruit que quand elle pousse à agir pour l’autre, et non pour se protéger soi de sentiments désagréables.

 

2/ Au contraire, la pitié peut pousser à suspendre l’action et inviter à la compréhension

C’est le cas de la pitié qu’on implore.

– Victor Hugo, La Pitié suprême :

« Richelieu, Louis XIII, Arcadius, Rufin, /

Fuyaient ; on entendait des voix dire : ? J’ai faim ! /

J’ai froid ! quand donc viendra le jour ? la terre est noire ! /

C’était le grand sanglot tragique de l’histoire ; /

C’était l’éternel peuple, indigné, solennel, /

Terrible, maudissant le tyran éternel. »

 

3/ Cette pitié à la fois profondément asymétrique et tournée vers l’autre est en fait un attribut divin

– Etymologiquement : le terme vient du latin pietas (dévotion).

– Dans le Nouveau Testament: « un sentiment profond qui prend aux entrailles pour se traduire par un geste de miséricorde ».

 

Conclusion

En définitive, le fait que la pitié repose à la fois sur la création d’un lien avec autrui et sur un rapport asymétrique n’est pas contradictoire et même souhaitable tant que cette asymétrie invite à l’action.

– Lévinas, Ethique et infini: une morale fondée sur l’asymétrie, dans laquelle le spectacle de la vulnérabilité du visage de l’autre pousse justement à l’action. Pour Lévinas, faire l’expérience du visage de l’autre est la première source de la morale, parce que ce visage est si vulnérable et découvert qu’il exprime déjà la parole morale « Ne me fais pas de mal ».

Marie Murat

Etudiante en M1 à HEC Paris après deux ans de prépa ECS à Sainte-Geneviève