Copie de Philo ESSEC 2018 notée 19/20 Copie de Philo ESSEC 2018 notée 19/20
Voici une copie de philo notée 19/20 à l’ESSEC l’année dernière (2018). Le sujet était “Qu’est-ce qui fait qu’un corps est humain?”, identiquement tombé... Copie de Philo ESSEC 2018 notée 19/20

Voici une copie de philo notée 19/20 à l’ESSEC l’année dernière (2018). Le sujet était “Qu’est-ce qui fait qu’un corps est humain?”, identiquement tombé à Ecricome.

Pour rendre la lecture plus agréable, Major Prépa te propose une version tapée. N’hésite pas à également aller faire un tour dans notre grange à copies. Bonne lecture !

 

Sujet : “Qu’est-ce qui fait qu’un corps est humain ?”

« Ce que cache mon langage, mon corps me le dit. Mon corps est un enfant entêté, mon langage un adulte très civilisé ». Comme l’entend Roland Barthes dans Fragments d’un discours amoureux (1977), le corps humain dévoile des signes incoercibles, des signes naturels non maitrisables, à la manière d’un animal. Telle est la difficulté de penser le corps, trainé à mi-chemin entre l’état de nature et la volonté de l’âme de maîtriser son corps.

« Qu’est-ce qui fait qu’un corps est humain ? ». Cette question à laquelle la doxa répondrait en évoquant des traits physiques, n’épuise cependant pas le sens de son interprétation. Si, comme l’affirmaient les stoïciens, Zénon de Cittium dans Sur la substance, ou plus tard Cicéron dans Les Nouveaux Académiques, que tout est corps, que les corps remplissent l’ensemble de la réalité, discerner un corps humain dans cette multitude de corps constitue un premier problème. Au-delà des aspects purement physiques et psychiques, cette question nous invite ainsi à interroger la question de l’humanité, de nous pencher sur la question d’une unité possible des corps humains (de la distinction selon le sexe) et aussi de nous interroger sur le corps mort : ne parlons-nous que de corps vivants ? Le mot « humanité a la double caractéristique de désigner au sens premier l’ensemble des hommes, mais surtout de faire émerger et de désigner la conscience d’autrui, lorsque l’on « fait preuve d’humanité », qualité que l’on ne loue pas à l’animal.  Mais cependant, bon nombre de rapprochements sont effectués par la science moderne et les animaux, nous invitant alors à mobiliser cette définition de l’humanité pour penser la spécificité d’un corps humain. Alors que la science nous met au défi de repenser la continuité entre corps humain et animal, quels éléments nous permettent de préserver cette singularité du corps humain ? Quelles caractéristiques du corps lui confèrent sa spécificité humaine, de vivre son expérience par l’humanité ?

Dans une première partie, nous montrerons qu’un corps est humain car en rupture avec les autres corps. Puis dans une deuxième partie nous démontrerons que cette distinction permet au corps humain de préserver cette singularité. Enfin, dans une troisième et ultime partie, nous montrerons qu’un corps est humain en faisant sa propre expérience dans l’humanité, en prenant une approche liée à celle de la phénoménologie.

 

 

Un corps est humain selon certaines caractéristiques qui lui sont propres et le séparent de l’animal, notamment physiques, sexuées, responsables ou conscientes.

Une première évidence physique et structurelle nous permet de distinguer un corps humain des autres corps. Tous les corps ont, selon René Descartes dans les Méditations Métaphysiques (1643) la caractéristique commune d’exister par complémentarité de parties : « par corps, j’entends tout ce qui peut être terminé par quelque figure, qui peut être compris en quelque lieu, et conçu dans un espace tel que tout autre corps que lui-même en soit exclu ». Néanmoins, le corps humain, afin de distinguer des autres corps, jouit d’une incroyable plasticité, d’une complémentarité et d’une force des membres, d’une capacité à contrer la maladie. A cet égard, André Vésale dans Fabrica a recours à la métaphore filée du corps comme usine, pour louer l’organisation interne du corps humain, et le distinguer des autres corps. Ce fonctionnement si particulier du corps, et permettant sa reproduction, sa préservation, a donc permis par la suite l’exploitation de la distinction entre le corps et l’esprit. Même si René Descartes dans sa Lettre à Elizabeth de Bohème affirme une dualité du corps et de l’esprit, il différencie tout de même le corps humain de l’animal en développant l’idée de « l’animal machine », distinction nette nous permettant d’établir une première distinction physique et psychique entre un corps humain et un corps de bête (la bipédie, les normes de taille, les membres…) et nous ouvre ainsi la voie à la question de la conscience de soi par le corps humain.

Un corps est ainsi humain par la conscience de soi dans son monde. Que l’on pense l’âme et le corps comme unis ou non (la présence de l’âme étant un argument de délimitation), c’est cette distinction qui permet un rapport particulier du corps à l’humain. Démontrons cette idée par la nudité. Historiquement, la nudité était à l’Antiquité un élément de division chez les corps humains. Dans Les Vies Parallèles, ouvrage de Plutarque narrant la vie d’Athéniens et de Romains, Plutarque explique que le taux de suicide a considérablement dans ces civilisations lorsqu’on leur a expliqué que leurs corps seraient trainés nus s’ils venaient à mettre fin à leurs jours. Cette question ne se pose pas pour un animal, qui n’est guère contrarié par l’idée d’être vu nu. C’est ce rapport intime avec le corps, cette conscience de soi dans son monde qui nourrit cette délimitation entre le corps humain et les autres corps. Et de plus, cette conscience du corps par l’humain est renforcée selon les sexes. Dans La Fabrique des sexes en Occident, Thomas Laqueur expliquait que longtemps, jusqu’au XVIe siècle, on n’a posé de différence de sexe entre l’homme et la femme, et les animaux eux, n’ont pas conscience de leur sexe selon lui. La vie par le corps sexué détermine notre point de vue sur le monde, la conscience de soi est bien distincte selon le sexe : Françoise Héritier dans Masculin, Féminin, entend montrer que la femme vit son corps de façon différente qu’un homme vit son corps. Il y a donc cette conscience de soi, de cette place dans le monde qui part du corps, et nous éclaire davantage sur ce qui fait qu’un corps est humain, cette conscience ouvrant la voie à une action raisonnée dans le monde.

Un corps est alors humain lorsque celui-ci agit dans son monde en étant responsable de ses actes, construit par cette simple conscience de soi. Être un corps humain, c’est comprendre que nos actes ont un effet parfois irréversible, c’est aussi comprendre et savoir que l’on va mourir. Cette conscience du décès est en somme ce qui nous anime : l’humanité sait qu’elle est marquée par un début et une fin, et c’est le développement entre ces deux bornes chronologiques qui détermine son existence. Beaucoup ont critiqué Hamlet, dans la pièce Hamlet, Prince du Danemark de William Shakespeare, jouée en 1609 pour la première fois, comme étant la quintessence de l’indécision. Son incapacité à comprendre qu’il doit tuer son oncle Claudius pour venger son père, le défunt roi Hamlet, (portant métaphoriquement le même nom que son fils) est marquée par l’allégorie de son corps à une épée. Cette image cherche à présenter le corps comme étant maître de soi, un corps est humain car il doit savoir qu’il doit agir et avoir une incidence dans son monde. Sauf que Hamlet, trompé par ses sens, car voyant Claudius prier dans sa tour à l’acte III, refuse de l’assassiner, alors que ce dernier feignait la prière. C’est cette critique faite sur le personnage de Hamlet qui nous permet de conclure que le corps humain agit dans son monde en devant respecter une pleine conscience de ses actes, elle-même permis par la conscience de soi (I.B.) et avant cela par des capacités corporelles qui lui sont propres (I.A.).

A ce stade de notre démarche, nous avons certains éléments nous permettant de définir une première compréhension d’un corps comme étant humain. Il nous reste à établir que cette singularité du corps humain se renforce par la place que prend un corps humain dans son monde.

 

 

Un corps est humain, car prenant conscience de sa singularité, il évolue dans son monde pour la préserver, en étant notamment maître d’un statut juridique particulier et de celui d’unité d’une société.

Un corps est humain car celui-ci cherche à préserver sa propre singularité qui fait son humanité. Utilisons la notion de beauté, et l’idée de corps comme façade pour appuyer nos arguments. Dans son livre Histoire de la beauté, Georges Vigarello trace un historique de l’histoire de la beauté du corps. Selon lui, la notion de beauté émerge au XVIe siècle, mais elle n’est initialement que purement féminine. Depuis lors, faisant ainsi écho à la sortie de l’obscurantisme, femmes et hommes ont sans cesse cherché à modifier leurs corps pour ressembler à leurs modèles, comme en témoigne le chapitre qu’il dédie aux « sex symbols » américains des années 1960 (la « société d’opulence » que théorise John Galbraith). C’est donc voulant rendre leur corps plus soigné, plus humain, que le corps évolue, même si paradoxalement, les artifices comme les vêtements et le maquillage pourraient l’éloigner de son humanité. Ce soin à apporter au corps fait écho aux travaux de Jean-Jacques Rousseau qui dans Emile ou de l’éducation prône un soin particulier du corps, des bains glacés pour les enfants. C’est cette écoute du corps, ce développement des potentialités du corps qui lui confèrent son humanité. A l’inverse, l’idée du corps déshumanisé est celle du corps meurtri, emprisonné, méprisé pour Primo Lévi dans Si c’est un homme, livre dans lequel l’humanité du corps est ôtée par une maltraitance de celui-ci dans les camps. Cette quête à la préservation de l’humanité fait du corps un corps humain, qui jouit donc de statuts particuliers.

La conscience de soi, le respect de l’humanité confèrent au corps un statut juridique particulier. La justice repose sur la « summa divisio », la distinction entre le corps et l’objet. Un corps est humain car il est juridiquement distinct de l’objet. Pour le défunt Ruwen Ogien, qui publiait L’Ethique Aujourd’hui en 2004, écrit au chapitre au chapitre « l’Etat » que la justice doit respecter le principe d’autodétermination du corps, à savoir, qu’un corps peut aspirer à être ce qu’il veut. Cette idée libérale présente le corps comme pouvant et devant se rapprocher de ce que l’être humain veut de lui. Or ce problème dans son absolu nous confronte à une nouvelle réalité. On ne peut pas appliquer l’idée d’Ogien comme principe absolu : la justice française interdit la mutilation consentie et assistée par une tierce personne. Cette loi nous permet de confirmer qu’un corps est humain car il n’est juridiquement par un objet, il ne peut être découpé ou maltraité selon les folies de l’esprit. Là encore la singularité du corps s’illustre ici : un corps est humain car même en lui-même il respecte des principes remplis d’humanité, d’autoconservation et de respect de soi. Un deuxième problème juridique va confirmer notre hypothèse et approfondir notre raisonnement : celui du clonage. Les clones ont longtemps suscité les peurs des sociétés, notamment avec les automates. Dans la pièce R.U.R (1920), Karel Capek, inventeur du mot « robot », on confie à des automates les clefs du futur de l’humanité qui va s’éteindre. Mais les robots, bien qu’ayant découvert l’amour avec le robot Hélène, courent à leurs pertes car n’ont pas de conscience de soi. Juridiquement, le clonage est interdit en France, et ce car l’être cloné sera toujours dépendant de son créateur. Être un corps humain, c’est respecter des principes qui nous sont propres et vivre par notre singularité.

C’est ce statut particulier qui confirme le corps humain dans sa sortie de l’état de nature. Au sens plus large, le corps politique et social s’apparente à un corps humain (il n’est pas surprenant dans Hamlet de retrouver l’allégorie entre le royaume et le corps), et donc un corps politique est humain par la somme d’individus qui le composent. Dans Histoires florentines, Machiavel compare au paragraphe V du chapitre III le fonctionnement du corps politique au fonctionnement d’un corps, qui une fois touché par la maladie imploserait. Cette maladie, c’est la révolution pour lui. Alors, en prenant du recul sur les propos de Nicolas Machiavel, on comprend tout de même que cette communauté qu’est le corps social se forme collectivement pour défendre ses droits. Un corps est humain lorsque celui-ci prétend préserver les intérêts de sa totalité, respecter l’humanité d’autrui. Cette sortie de l’état de nature par le corps se lit par ailleurs dans la danse. La danse, comme l’explique Norbert Elias dans La civilisation des mœurs est une pratique propre au corps humain, des mouvements non naturels mais culturels. La danse classique, le rappelle Elias, a été codifiée par Charles-Louis-Pierre de Beauchamps, et popularisée par Marie Taglioni et Marius Petipa. Ces figures ont contribué à sortir le corps de ses mouvements naturels par la grâce, par des mouvements en cinq temps, codifiés pour son esthétique. Enfin, pour confirmer cette idée, Marcel Mauss dans sa conférence à l’entre deux guerres, Les Techniques du corps¸ démontre que notre corps est un héritage de pratiques et de gestes anciens : l’heure du coucher, la façon de manger, autant d’éléments qui codifient le corps. Un corps est humain car il s’élève de la nature.
Avant d’entamer notre ultime partie, il convient de noter qu’il nous rester à traiter une notion décisive, celle du corps dans l’expérience d’autrui, qui sauré déceler des vérités plus profondes du corps et de son être.

 

 

Un corps est enfin humain car il fait de son existence une expérience humain, pleine d’humanité. Dans ses rapports à autrui et à lui-même, sa considération dans le monde lui confère cette réalité particulière.
La conscience d’autrui en lui-même fait qu’un corps est humain. Faire de sa vie une expérience éthique est tout bonnement un des principes de l’humanité. Dans le volume II de Ideen et dans le chapitre V des Méditations Cartésiennes, Edmund Husserl avance que l’on ne peut sentir sans sentir. Ces « aperceptions » régissent notre existence, et initient le corps à une double conscience. Cette dernière se retrouve doublée des observations de son élève Emmanuel Levinas, et de Maurice Merleau-Ponty, qui dans Ethique et Infini et la Phénoménologie de la perception rajoutent une dimension spatiale du corps, en reprenant le cas Schneider et le problème du bras fantôme. Un corps est humain car il vit pour et par autrui. « Aimer c’est la moitié de croire » disait Victor Hugo : aimer c’est courir après ce qui nous échappe chez autrui. Ce rapprochement des corps par leur humanité leur ouvre la voie à une existence plus profonde et plus humaine dans la relation entre les corps.

Cette relation entre les corps nous permet d’adopter un point de vue inverse et de considérer les rapports entre les corps humain et soi. Cette démarche nous permettra de mieux comprendre l’intégralité des rapports au corps. Faire une expérience humaine, c’est, en plus d’aller et de vivre par l’autre, aussi se recentrer sur soi pour mieux se comprendre. On l’a vu, cette remise en question est propre à l’homme et à l’humain. Reprenant la thèse de St Jean Cassien, qui comparait les troubles du corps et ses pulsions à la gourmandise, Michel Foucault dans les Aveux de la chair, entendait, dans les années 1970 montrer que ces pulsions néfastes venaient du corps lui-même, et qu’il fallait les contrôler par sa propre remise en cause, une expérience spirituelle. Ce processus, appelé « subjectivation » permet de penser un nouveau rapport au corps. Être humain, c’est savoir se remettre en cause pour le bien de la communauté. Ce processus s’appliquant ainsi au corps pour Foucault, cette maitrise nous apporte une nouvelle vision du corps humain, celui conscient de la finitude de son être.

Mais enfin, le corps à l’expérience de l’humanité le confirme dans sa propre définition. Interrogeons-nous autour d’un corps difforme, celui-ci est-il inhumain ? Dans la préface de Cromwell, Victor Hugo entendait « passer du grotesque au sublime », en dépeignant des personnages repoussants mais à grande âme. Ainsi, Fantine, mère de Cosette dans Les Misérables, ne doit pas être jugée par son absence de dents ou de cheveux, mais plus par sa grandeur d’âme, celle lui ayant permis de se sacrifier pour sa fille. Et vécu de l’intérieur, la difformité du corps lui permet de remettre en cause l’humanité des autres. David Lynch dans Elephant Man s’inspirait d’une histoire vraie pour montrer la détresse d’un homme difforme, véritable bête de foire, enlevé et capturé pour faire de l’argent. Ce corps méprisé ne voit d’humanité ni dans lui-même ni dans le regard d’autrui. Alors, bien que les corps qui le jugent sont des corps humains, car étant ceux d’hommes, ces corps ne sont pas pour autant humains, n’ont pas d’humanité car ne tolèrent pas la différence. Cette réalité illustre le rapprochement des corps sous des normes communes, mais nous rappelle aussi qu’un corps est humain en faisant preuve d’humanité et en acceptant autrui.

 

 

« Le corps est le bon chien de notre âme aveugle » pour Jules Renard dans Journal du 26 décembre 1900. Finalement, Renard loue des qualités pleines d’humanité, celle du bon chien d’aveugle, à un corps qui était paradoxalement un « enfant entêté » pour Barthes. Un corps est humain par ses attributs singuliers offerts par la nature puis construits par sa culture. Cette double réalité met au défi perpétuel le corps de faire preuve d’humanité, à l’être d’évoluer avec lui et par lui avec tolérance et respect. Même mort, un corps reste celui d’un humain, et est traité selon les mêmes principes que tout être humain doit recevoir, et respecter sa dignité.

Paul Diacquenod

Etudiant en première année à l'Essec après 2 ans à Ste Geneviève