Dissertation de culture générale – Peut-on tout dire ? Dissertation de culture générale – Peut-on tout dire ?
Sur le site 1000 idées de culture générale a été publiée une dissertation de culture générale sur le thème de l’année, la parole, avec... Dissertation de culture générale – Peut-on tout dire ?

Sur le site 1000 idées de culture générale a été publiée une dissertation de culture générale sur le thème de l’année, la parole, avec pour sujet : Peut-on tout dire ? Nous reproduisons avec leur autorisation l’introduction et la première partie de cette dissertation :

 

Introduction

« On peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui ». Malgré son penchant pour la noirceur et la transgression, Pierre Desproges reconnaissait ainsi que l’humour devrait avoir certaines limites. Une plaisanterie ne serait pas bonne en toutes circonstances. Elle peut tout particulièrement ne pas être adaptée à l’auditoire si celui-ci présente une sensibilité spécifique. L’humoriste a toutefois expliqué que le véritable sens de son aphorisme était ailleurs : il voulait en réalité dire que l’humour est susceptible de déplaire aux puissants, et partant d’être réprimé, comme en Russie soviétique, où il avait refusé de se rendre pour une émission de télévision. Cette réflexion de Desproges invite à s’interroger, de manière plus générale, sur les limites de la parole.

[NdA : l’accroche ne brille pas par son classicisme, mais elle a l’avantage d’être originale tout en correspondant bien au sujet. Par ailleurs, elle permet de mettre d’ores et déjà en évidence la diversité des limites potentielles de la parole en évoquant à la fois la sensibilité d’autrui et la susceptibilité du pouvoir.]

 

Le verbe « dire » apparaît comme la version transitive du verbe « parler », lequel renvoie à la parole, c’est-à-dire l’usage qui est fait du langage et de la langue dans un contexte particulier, et qui se distingue des communications orales diverses, comme les cris, les alertes ou les gémissements. Ensuite, le verbe « pouvoir » signifie avoir une capacité qui peut être de différentes natures : physique, morale, légale, etc. « Pouvoir tout dire » s’entend donc comme la détention d’une parole sans aucune limite.

[NdA : deux difficultés survenaient ici : i) relier le verbe « dire » à la parole, ce qui peut être fait par l’intermédiaire du verbe « parler » (leur différence est que l’on « parle », mais que l’on « dit quelque chose ») ; ii) souligner les diverses dimensions du verbe « pouvoir », dont les principales sont la physique et la morale.]

 

Cette hypothèse apparaît évidemment excessive. En effet, toute l’expérience humaine abonde de preuves du contraire. Les contraintes imposées à la parole sont partout, de la conscience individuelle aux partitions de la diplomatie mondiale, en passant par la satire, où s’affranchir des limites peut se payer cher, comme le craignait Desproges. Elles semblent également éternelles, car elles font l’objet d’une certaine transmission. Apprendre à l’enfant à cadrer sa parole (conformément aux prescriptions de la langue, de la politesse, etc.) est par exemple un des enjeux de l’éducation. Comment expliquer l’abondance et l’omniprésence de ces limites imposées à la parole ? Si celle-ci en était débarrassée, elle ne serait pas pour autant libre dans le sens où le locuteur pourrait tout dire. Il peut plus simplement lui être impossible d’exprimer par la parole exactement et précisément ce qu’il a en tête ; les mots peuvent lui manquer pour décrire une réalité, une expérience, une sensation ou un sentiment – c’est là une expérience commune. La parole semble donc aussi être soumise à des contraintes qui ne sont pas artificielles. Quelles sont-elles et quelle est leur étendue ? Faudrait-il dès lors renverser la perspective proposée par le sujet, et voir la parole, avec ses limites naturelles et artificielles, comme une prison ? À l’évidence, non. De fait, il est possible de dire beaucoup de choses et de manières très variées ; il est même coutume, à propos des poètes ou des paroliers, par exemple, de faire l’éloge de la virtuosité du langage, que l’on imagine inépuisable. En quoi la parole offre-t-elle à l’homme un grand pouvoir d’expression ?

[NdA : le “tremplin” le plus facile de la réflexion est l’évidence : en imaginant devoir répondre à la question dans un autre contexte, le candidat doit réaliser que le problème ne réside pas dans l’existence de limites à la parole – chacun sait de manière évidente qu’il en existe – mais dans la nature et la diversité de ces limites. Dès lors, tout l’enjeu est de proposer une manière simple de classer ces limites – la nôtre (limites externes/internes au langage) n’est pas la seule valable. Notez, comme dans la dissertation précédente, l’alternance des phrases déclaratives et interrogatives qui rend la lecture du correcteur beaucoup plus digeste.]

La parole peut-elle être sans limites ?

 

Si la parole rencontre des limites artificielles (I), et, plus profondément, les limites afférentes au langage (II), elle permet tout de même d’exprimer une grande diversité de significations (III).

[NdA : l’énoncé étant une question fermée qui appelle, comme de bien entendu, un équilibre de positions, il n’est pas possible de focaliser entièrement la réponse sur les limites de la parole – cela aurait été en revanche le cas avec un sujet comme « Les limites de la parole ». Il est donc nécessaire de souligner dans une partie les potentialités de la parole.]

 

Première partie

L’expérience témoigne que la parole est contrainte par des limites extérieures au langage.

Le locuteur semble tout d’abord subir la pression de sa propre conscience individuelle. En effet, celle-ci étant responsable de l’intégrité psychologique du sujet, elle trace en conséquence les frontières de l’acceptable et de l’inacceptable en matière de parole. Aux autres comme à lui-même, le sujet ne peut dès lors pas tout dire ; tant sa parole extérieure que sa parole intérieure sont limitées par le seuil de tolérance de son psychisme, et sont partant le résultat d’un processus de dissimulation. Freud montre ainsi que le mécanisme du refoulement met l’individu dans l’incapacité de tout dire (Introduction à la psychanalyse). Dans la lutte permanente de la conscience et de l’inconscient au sein de l’appareil psychique, la première ne cesse de rejeter le second ; elle censure toutes les informations venant de lui et l’empêche d’accéder à la parole. C’est en raison de sa soumission aux lois extérieures (principe de réalité, logique, espace-temps) et sociales (bienséance, morale) qu’elle juge le contenu de l’inconscient dangereux. De fait, celui-ci s’impose à elle en profitant de ses moments de faiblesse pour se faire remarquer, y compris par le biais du lapsus linguae. Chargée de maintenir une image du Moi qui ne soit ni désagréable ni menaçante, qui réponde aux lois du monde extérieur et rende possible la vie en communauté, elle impose alors une quarantaine aux énoncés qui feraient s’effondrer l’échafaudage psychique individuel. C’est ainsi que le locuteur s’empêche lui-même de tout dire.

[NdA : notez le soin mis à reprendre les termes du sujet pour donner la preuve de la pertinence de la référence : « elle trace en conséquence les frontières de l’acceptable et de l’inacceptable en matière de parole » ; « aux autres comme à lui-même, le sujet ne peut dès lors pas tout dire » ; « Freud montre ainsi que le mécanisme du refoulement met l’individu dans l’incapacité de tout dire » ; et la conclusion « c’est ainsi que le locuteur s’empêche lui-même de tout dire ». Le dissertateur montre ainsi qu’il a conscience du fait qu’une référence n’a aucune valeur en elle-même, mais uniquement dans sa capacité à étayer l’argumentation.]

 

Sa parole peut être de surcroît soumise à des limites d’ordre culturel. Dans la mesure où toute société se caractérise, au plan anthropologique, par une vision du monde et par des croyances, elle imposerait à ses membres d’y conformer leurs discours et leurs échanges verbaux. Cette culture propre forme plus profondément un cadre pour la parole parce qu’elle est d’abord un cadre pour la pensée – elle grave ses concepts dans les esprits en introduisant leurs dénominations dans la langue. Antonio Gramsci identifie ce processus comme une « hégémonie culturelle » de la bourgeoisie, dans le sens où celle-ci impose subtilement ses représentations et ses valeurs à la société tout entière (Carnets de prison). C’est en partant du constat que les révolutions prédites par Marx ne se sont pas réalisées qu’il formule l’hypothèse que le pouvoir bourgeois ne se maintient pas uniquement par la force, mais en réalité essentiellement grâce à son emprise sur les représentations culturelles de la masse des travailleurs. Cette emprise insidieuse réussit à amener les dominés à adopter le paradigme, puis la parole des dominants, en les acceptant comme « allant de soi ». La prospérité de cette idéologie s’explique par l’efficacité des foyers de diffusion que sont l’École, l’Église, les partis, les organisations de travailleurs, l’institution scientifique, universitaire, artistique, ou encore les moyens de communication. Ces vecteurs emprisonneraient ainsi la parole dans un carcan culturel.

[NdA : si la référence à Gramsci n’est pas la seule qui conviendrait ici, elle convient parfaitement en étant suffisamment justifiée. Le correcteur ne doit pas avoir à essayer de comprendre en quoi la réflexion d’un auteur illustre un argument, et c’est à l’élève de le lui éviter en raccrochant le plus clairement possible la référence à l’argument – cela est fait dans ce paragraphe de « dans la mesure » à « société tout entière ».]

 

En dernier lieu, il apparaît que les contraintes qui privent de pouvoir tout dire peuvent être de nature politique. Un gouvernement peut en effet exercer une censure plus ou moins sévère sur la parole orale comme écrite. Sous l’Ancien Régime, par exemple, la monarchie française contrôlait les livres et les journaux grâce à des centaines de lecteurs professionnels. Les publications dont le contenu déplaisait au pouvoir politique pouvaient être suspendues, et leurs auteurs arrêtés, voire emprisonnés. Tel fut par exemple le sort de Diderot : il fut enfermé à la prison de Vincennes en 1749 comme l’auteur de la Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient, où il expose sans détour sa vision matérialiste et athée. L’ouvrage a donc retenu l’attention des censeurs parce qu’il était de nature à remettre en question la fondation religieuse de la monarchie de droit divin, selon laquelle le roi de France reçoit son autorité directement de Dieu. La fiche signalétique du philosophe indiquait ainsi : « C’est un jeune homme qui fait le bel esprit et se fait trophée d’impiété, très dangereux ; parlant des saints Mystères avec mépris ». Imaginant être protégé par l’anonymat de la parution, l’encyclopédiste a renié la paternité de l’essai en vain, car ses éditeurs ont fini par commettre l’aveu contraire. L’expérience, pour lui très marquante, de la prison le conduira notamment à ne pas publier la totalité de ses ouvrages, afin de faire correspondre sa parole aux limites politiques de son époque.

[NdA : ce paragraphe se distingue par son originalité, car il mélange les connaissances philosophiques, littéraires et historiques dans une tonalité anecdotique rafraîchissante. Il peut contribuer à faire d’une bonne copie une très bonne copie.]

 

La parole tend donc à être limitée par des contraintes propres à la conscience du locuteur, à la culture dans laquelle il évolue, ou au pouvoir auquel il est soumis. Apparaissant comme les plus évidentes, elles ne suffisent pourtant pas à expliquer entièrement l’incapacité du locuteur à tout dire.

 

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Romain Treffel