Dissertation de CG : le geste et la parole Dissertation de CG : le geste et la parole
Alors que la période des concours s’achève avec la publication prochaine des résultats d’affectation du SIGEM, Major-Prépa se tourne désormais vers les futurs étudiants... Dissertation de CG : le geste et la parole

Alors que la période des concours s’achève avec la publication prochaine des résultats d’affectation du SIGEM, Major-Prépa se tourne désormais vers les futurs étudiants en deuxième année, ex-bizuths et nouveaux cubes ! Cette année, le thème de culture générale est la parole. Voici donc une dissertation de culture générale sur le thème 2016-2017 de la parole. Pour commencer, un sujet très classique : “le geste et la parole” ! 🙂

 

Introduction :

« Les belles paroles ne beurrent pas les épinards » dit, empreint de l’humour national coutumier, un proverbe britannique. Celui-ci exprime bien le soupçon qui entoure communément la parole, à savoir qu’elle tend à ne pas être suivie d’effet, c’est-à-dire à rester à l’état de promesse (dont Jacques Chirac aurait joliment dit qu’elle « n’engage que celui y croit »). En effet, parler et beurrer des épinards constituent deux faits hermétiquement autonomes, comme en témoigne le plaisir pris par de nombreux solitaires à beurrer leurs tartines en silence le matin. Il est donc intéressant de se demander, plus généralement, dans quelle mesure le geste et la parole sont indépendants.

[NdA : l’accroche présente à la fois l’avantage d’être très pertinente par rapport à l’angle d’attaque choisie – le non-respect d’un engagement oral – et celui de pouvoir faire sourire le correcteur sans prendre aucun risque (c’est de l’humour anodin). Notez toutefois le soin pris, dans les phrases suivantes, à ne pas la faire dépasser du cadre du sujet.]

Par parole, on entend l’usage qui est fait du langage et de la langue dans un contexte particulier, et qui se distingue des communications orales diverses, comme les cris, les alertes ou les gémissements. Au sens précis, le geste désigne un mouvement du corps ou d’une partie du corps pour faire ou exprimer quelque chose. Il est utilisé pour appuyer la parole, et il peut même s’y substituer – il constitue alors un langage à part entière – comme dans le langage des signes. Au sens large, il s’agit d’une action généralement remarquable, ainsi que le suggèrent des expressions comme la « chanson de geste » (qui relate des exploits guerriers), « faire un geste », ou encore les « faits et gestes ». C’est cette dernière définition qui apparaît ici la plus fertile, car elle permet d’interroger le lien entre la parole et l’action.

[NdA : un premier carrefour se présentait ici à l’élève par rapport au sens, précis ou large, du mot « geste ». Nous recommandons par pragmatisme i) de choisir le sens le plus fertile (comment disserter quatre heures sur la manière dont les gestes affectent et sont affectés par la parole ?! c’est totalement inenvisageable, car beaucoup trop précis !) ; ii) de le préciser ; iii) de le justifier explicitement, dans le but de donner une preuve de maturité.]

Comme le montre le proverbe britannique, cette relation est assurément suspecte. Si la sagesse populaire demande de « joindre le geste à la parole », c’est bien qu’elle soupçonne qu’il existe entre les deux un gouffre, un abîme que l’individu rechigne trop souvent à franchir. Le mensonge, la tromperie, le manque de courage, ou plus simplement l’oubli sont malheureusement monnaie courante dans les relations humaines. Comment donc expliquer ce discrédit qui pèse sur la parole par rapport au geste ? Ne serait-il pas toutefois excessif ? À y regarder de plus près, en effet, il ne semble pas que la déloyauté soit systématique, que toute parole soit une « parole verbale » (c’est-à-dire une parole qui n’engage pas). Les exemples abondent même de situations dans lesquelles la parole engage le locuteur, jusque sur le plan juridique. Aux États-Unis, pays de common law, une simple parole de l’employeur tient par exemple lieu de contrat de travail, sans qu’aucune preuve écrite ne soit nécessaire. Quelle serait, dès lors, la nature de la dépendance qui peut lier la parole au geste ? La parole aurait-elle une fonction par rapport au geste ? Si tel est le cas, c’est alors le geste qui peut être dépendant de la parole. L’exploit du chevalier serait-il un « geste » sans la « chanson de geste » ? Qu’est le geste sans la parole ?

[NdA : sur le fond, nous avons bien insisté sur la nécessité de partir du point de départ de la réflexion (la suspicion qui entoure la parole) et de le développer (de « Comme le montre… » jusqu’à « relations humaines. », soit un tiers du paragraphe). Sur la forme, nous avons tâché d’alterner les phrases déclaratives et interrogatives dans le but de rendre la lecture plus digeste pour le correcteur (qui peut lire et comprendre cinq, six questions à la suite ?!).]

Dans quelle mesure la parole est-elle indépendante du geste ?

 

S’il est souvent reproché à la parole d’économiser le geste (I), elle permet toutefois, en amont, de le préparer, voire de le déclencher (II), mais également, en aval, de lui donner un sens et une portée, en l’interprétant (III).

[NdA : nous avons opté, par commodité et par habitude, pour une annonce de plan type Sciences-Po/Prep’ENA – probablement plus élégante – mais trois phrases successives (commençant généralement par les verbes « voir », « montrer », « évoquer », « analyser », « étudier », etc.) auraient tout aussi bien fait l’affaire.]

 

I.

La parole tend à s’émanciper spontanément du geste qu’elle suggère pour plusieurs raisons.

En premier lieu, la parole n’est pas systématiquement suivie du geste auquel elle engage pourtant. Ayant la parole facile, l’homme évoque des actes, il étend dans l’esprit de son auditoire la sphère du possible ; il donne à voir, à rêver, il décrit les accomplissements futurs avec le plus grand réalisme, comme s’ils étaient déjà là ; mais il répugne aux actes, où résident le risque, l’effort et la difficulté. L’homme politique démocratique fait à cet égard figure de coupable idéal. Dépendant de l’assentiment du peuple, il s’efforce de le conquérir à grands renforts d’éloquence et de promesses. C’est ainsi que la démocratie étend le domaine de la démagogie, affirme Platon dans La République. Dans ce régime, la parole politique est incitée à flatter les plus bas instincts du peuple, soumis à l’apparence, au préjugé, et à la passion. Le démagogue est plus précisément pour le philosophe grec un sophiste, un servant dévoué et systématique du mode dégradé de connaissance que constitue l’opinion, c’est-à-dire la connaissance des apparences, qui est le mode de connaissance de la foule. Livré aux phénomènes de masse, le régime démocratique rend alors impossible la rationalité grâce à laquelle la parole se limite à évoquer les actes relevant du souhaitable et du possible. La concurrence entre les candidats alimente au contraire une surenchère de promesses qui rend d’autant plus difficile de joindre le geste à la parole.

[NdA : nous soignons tout particulièrement les introductions et conclusions partielles (celles des parties comme celles des paragraphes) car elles permettent de tenir la main du correcteur le long de sa lecture – or, tout ce qui facilite sa tâche fait gagner des points. Nous faisons aussi attention à bien relier la référence (qui ne doit pas venir trop tôt) à l’argument, à l’égard duquel elle n’a en réalité qu’un rôle subalterne : l’étayer, lui donner plus de force.]

En deuxième lieu, le parleur tend à vouloir économiser le geste en réussissant à convaincre autrui d’agir à sa place (et peut-être même pour son compte). Bien maniée, la parole est effectivement un instrument, une arme ; elle confère un pouvoir sur celui qui écoute, qui est par exemple susceptible de « boire les paroles », et de « croire sur parole ». Le beau parleur est donc naturellement tenté de “sous-traiter” l’exécution du geste que brosse sa parole à l’auditeur sous l’emprise de son charisme oratoire – la parole est assurément un aspect de la domination charismatique au sens de Max Weber. La fable Le Corbeau et le Renard de La Fontaine illustre bien ce phénomène. Alléché par le fromage, Maître Renard adresse à Maître Corbeau une parole intéressée, caricaturalement louangeuse : « Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau ! », et l’efficacité de sa flatterie lui épargne de chercher lui-même sa nourriture, sa « proie » tombant à ses pieds. Ainsi, la parole a le pouvoir de satisfaire le besoin de reconnaissance de l’homme, permettant au sophiste d’en tirer profit. « Apprenez que tout flatteur / Vit aux dépens de celui qui l’écoute. », conclut Maître Renard. Le flatteur ne passe pas pour un homme d’action – c’est le moins qu’on puisse dire – ce qui témoigne de l’indépendance que la parole peut acquérir à l’égard du geste.

[NdA : notez comme l’argument est empreint de modération : le verbe « tendre » montre qu’il ne s’agit que d’une hypothèse et, ce faisant, le rédacteur exprime là sa maturité intellectuelle.]

Enfin, cette indépendance se manifeste également lorsque la parole se substitue au geste. Facile et mielleuse, la parole peut se laisser aller à n’avoir d’autre finalité que son propre épanouissement. Ainsi dit-on avec agacement de certains orateurs qu’ils « s’écoutent parler », alors que l’on souhaiterait, comme le préconise un proverbe togolais, « qu’ils aient pitié de ceux qui les écoutent ». Tel est le sentiment que provoquent par exemple les interminables discours de Fidel Castro, ou encore, plus simplement, les plus longs débats parlementaires. Au spectateur, la profusion de la parole fait entrevoir la stérilité du geste. C’est dans une certaine mesure en réaction à ce risque qu’est née la Ve République française. L’objectif était alors de remédier au « Queuillisme », du nom d’Henri Queuille, le symbole de l’inefficacité et du discrédit de la IVe République, empêtrée dans les combinaisons (en partie oratoires) des partis. L’homme politique avait résumé la passivité de l’époque d’une formule lapidaire : « Il n’est aucun problème assez urgent en politique qu’une absence de décision ne puisse résoudre. ». Les partis et leurs joutes verbales étaient coupables, estimait le Général de Gaulle, de l’apathie générale du système politique, d’où la nécessité de protéger le décideur suprême de la versatilité parlementaire, dans le but de rétablir l’équilibre entre la délibération et l’action.

[NdA : nous avons choisi de recourir dans ce paragraphe à des connaissances très diverses (adage africain, histoire récente, histoire politique française) parce que i) nous en avons le droit, la matière étant intitulée « culture générale » ; ii) c’est rafraîchissant pour le correcteur et différenciant par rapport aux autres candidats. Notez toutefois qu’il s’agit là d’une tactique qui vise surtout à bonifier une copie déjà bonne, et qui ne doit donc en cela pas être prioritaire par rapport aux fondations d’une bonne dissertation.]

 

La parole tend ainsi à économiser le geste parce qu’elle n’est pas forcément suivie d’effet, ou parce qu’elle a la faculté de déléguer l’exécution du geste, voire de l’évacuer purement et simplement. À y regarder de plus près, ce réquisitoire semble toutefois excessif. Le discrédit jeté sur la parole ne doit en effet pas conduire à négliger la possibilité qu’elle tienne un rôle positif à l’égard du geste.

 

Rendez-vous sur le site de notre contributeur Romain Treffel pour lire les deux autres parties de la dissertation : http://1000-idees-de-culture-generale.fr/index.php/2016/01/01/le-geste-et-la-parole/

Mehdi Cornilliet Fondateur

Ancien étudiant à HEC Paris après une prépa ECS au Lycée La Bruyère (Versailles) et fondateur de Major-Prépa.