La Géante de Baudelaire : l’embellissement d’un corps monstrueux La Géante de Baudelaire : l’embellissement d’un corps monstrueux
“La Géante”, Les Fleurs du Mal, Charles Baudelaire   Le recueil Les Fleurs du Mal embrasse presque toute la production poétique de Charles Baudelaire,... La Géante de Baudelaire : l’embellissement d’un corps monstrueux

“La Géante”, Les Fleurs du Mal, Charles Baudelaire

 

Le recueil Les Fleurs du Mal embrasse presque toute la production poétique de Charles Baudelaire, poète symboliste du XIXe siècle. Les poèmes sont regroupés en différentes sections, mais tous évoquent principalement la modernité et l’esthétique singulière du “poète maudit”. La section qui ouvre le recueil, “Spleen et idéal”, est particulièrement significative à ce propos : les poèmes sont teintés d’une grande mélancolie et de méfiance quant à l’avenir. Le poète ne trouve son équilibre que dans un passé révolu, qu’il fait revivre dans ses poèmes. “La Géante” est le dix-neuvième poème de cette section. Ce poème en alexandrins est caractéristique de l’esthétique de la modernité : Baudelaire embellit la figure monstrueuse de la géante grâce à l’emploi du sonnet, forme classique, qui met généralement en lumière la femme aimée et le désir qu’éprouve le poète à son égard. Ainsi, nous nous demanderons quel rapport Baudelaire entretient avec le corps de la géante. Nous verrons tout d’abord que le poète et la Nature sont deux créateurs de formes imparfaites ; puis nous nous arrêterons sur le rapport de Baudelaire au gigantisme, avant de voir comment Baudelaire transforme ce gigantisme en Beau.

 

Du temps que la Nature en sa verve puissante
Concevait chaque jour des enfants monstrueux,
J’eusse aimé vivre auprès d’une jeune géante,
Comme aux pieds d’une reine un chat voluptueux.

J’eusse aimé voir son corps fleurir avec son âme
Et grandir librement dans ses terribles jeux ;
Deviner si son cœur couve une sombre flamme
Aux humides brouillards qui nagent dans ses yeux ;

Parcourir à loisir ses magnifiques formes ;
Ramper sur le versant de ses genoux énormes,
Et parfois en été, quand les soleils malsains,

Lasse, la font s’étendre à travers la campagne,
Dormir nonchalamment à l’ombre de ses seins,
Comme un hameau paisible au pied d’une montagne.

 

I) Deux créateurs de formes imparfaites : la Nature et le Poète

1) Création de la Nature de formes irrégulières et imparfaites

La Nature est créatrice tout comme le poète et Baudelaire la personnifie en lui octroyant une majuscule. Par ce procédé, le poète lui concède un statut à l’égal de l’homme, et plus précisément à l’égal du poète. En effet, la Nature, tout comme le poète, est dotée d’une capacité créatrice, sa “verve puissante” (vers 1). Le nom commun “verve” renvoie à la fantaisie, à l’imagination : la Nature a la capacité de créer des images tout comme le poète grâce aux figures de style ; la Nature “con[çoit]” (vers 2), comme une femme conçoit un enfant ou comme le poète conçoit un poème. Les images conçues par la Nature sont irrégulières comme le montre l’usage d’adjectifs péjoratifs tels que “sombre” (vers 9), “énormes” (vers 10) ou encore “malsains” (vers 11). La Nature crée des images, mais ces images sont imparfaites, elle offre “une jeune géante” (vers 3). En effet, le résultat du processus créateur de la Nature offre “une jeune géante” (vers 3), soit quelque chose de communément reconnu comme laid.

 

2) Le poète prend exemple sur la Nature pour créer à son tour

Le poète crée à son tour. Tout d’abord, par l’emploi du “je” poétique (“j’eusse” aux vers 5 et 9) le poète participe au processus de la création de la Nature : il en est le témoin. A travers le poème, Baudelaire tente d’imiter la Nature et de créer à son tour un poème à son image. L’emploi de la comparaison, aux vers 4 et 14, renforce cette idée d’imitation. Par ailleurs, cette figure de construction syntaxique se trouve au début et à la fin du poème. Le poète encadre la création de la Nature avec sa propre création.

Tout comme la création de la Nature, son poème repose sur de nombreuses relations antinomiques. Par exemple, les rimes apportent une sensation de déséquilibre. Baudelaire fait rimer “monstrueux” (vers 2) avec “voluptueux” (vers 4). Ces deux adjectifs épithètes liés postposés semblent pourtant incompatibles. Baudelaire crée une corrélation entre ces deux termes, corrélation qui est d’autant plus frappante qu’elle se joue dans un entrecroisement des rimes : les rimes alternées (ABAB) des vers renforcent ce sentiment de déséquilibre. Cependant, la sonorité de cette rime, une voyelle aiguë, en [œ], allège l’effet effroyable de la géante et compense les disparités entre les deux termes. L’association de la volupté au monstrueux grâce à ce phonème ressemble  au phénomène du rêve : le sujet, ici le poète, assimile deux termes a priori antinomiques dans un tout unitaire qui suit un ordre logique, malgré des éléments disparates et singuliers. Ce phonème à la sonorité douce  et rêveuse conforte ainsi l’atmosphère onirique du poème.

 

II) Le rapport du poète à cette nature irrégulière : le gigantisme

1) La géante : corps libre et puissant

Le poème est structuré par la présence d’une “jeune géante” (vers 3). Le champ lexical du corps tisse l’intégralité du sonnet. Dans un premier temps, une succession logique de verbes renvoient directement aux différentes étapes de la vie humaine : “concevaient”(vers 2 ; naissance), “fleurir” (vers 5 ; enfance) et “grandir” (vers 6 ; évolution, période adulte), “dormir” (vers 12 ; mort). Dans un second temps, les noms communs “corps” (vers 5), “âme” (vers 5), “cœur” (vers 7), “yeux” (vers 9), “genoux” (vers 10) et “seins” (vers 13) agencent le poème comme ces organes agencent un corps humain. Le caractère démiurgique du poète apparaît et nous pouvons le lier avec la “verve puissante” de la Nature, qui renvoie elle-aussi à un Dieu-tout-puissant et créateur. Le poète compare la géante à un corps “libre” (vers 6) et “lasse” (vers 12). Ainsi, le poète montre en quoi cette géante n’est pas un corps effrayant, mais un corps qui au contraire appelle à la quiétude. C’est un corps qui ne présente pas de danger mais qui apaise le poète, il est en effet “paisible” (vers 14).

 

2) Le rapport femme/enfant de la géante au poète

Dans ce poème, il apparaît que la géante est bien moins monstrueuse qu’elle n’est désirable. Une grande douceur envers elle se dégage du poème. Baudelaire parle de la femme comme d’une “jeune géante” (vers 3), oxymore qui atténue la figure de cette dernière : tandis que l’on pourrait s’imaginer un monstre, il s’agit pour le poète de nous faire voir une géante plus petite (en âge ou en taille), l’adjectif adoucit l’image que l’on se fait de la géante. Le poète utilise des adverbes qui ne repoussent pas, qui ne sont pas cruels envers cette femme. Par exemple, il emploie les adverbes “librement” (vers 6) et “nonchalamment” (vers 13), qui expriment une certaine tranquillité, une certaine quiétude, et n’indiquent en aucun cas qu’il ne faut pas s’en approcher. Au contraire, le poète souhaiterait se sentir “Comme aux pieds d’une reine un chat voluptueux” (vers 4), soit près d’elle, voire accolé à elle. La géante est un corps aimé et désiré par le poète. L’image très enfantine du chat près d’une reine d’où naîtrait un bonheur tranquille ressemble plutôt à un amour maternel. La figure de la géante est associée à la figure de la mère, à cette enveloppe charnelle que l’on rencontre dans l’enfance. Le poète s’infantilise et désire les caresses et l’amour d’une mère. La rime en [ɛ] des vers 11 et 13 est tout à fait étonnante : “seins” rime avec “malsains”. Lier ces deux termes permet à Baudelaire de lier l’attirance érotique au rejet, exprimant fortement l’idée de cette tentation vis-à-vis d’un corps étranger que l’on n’a pas le droit de toucher et renforce davantage l’idée d’une géante comme figure maternelle.

 

III) Transformation par le poète de la Nature en Beau

1) Le Beau chez Baudelaire

Dans son Eloge du maquillage, Baudelaire explique ce qu’est pour lui la Beauté. Le Beau peut se trouver dans l’irrégularité. Il n’est pas nécessaire de lisser son grain de peau, de se mettre du noir sur les yeux ou de la poudre de riz sur le visage car cela nous rend “comme les autres” et ne nous apporte rien. Selon le poète, le Beau peut surgir de la Nature, et l’artifice n’embellit pas la laideur. Dans ses Curiosités esthétiques, Baudelaire explique son objectif : il cherche à trouver l’extraordinaire dans la banalité. Les Fleurs de Mal abonde de poèmes où le poète tend à déceler “le merveilleux qui nous enveloppe et nous abreuve comme l’atmosphère” ; Baudelaire choisit un objet qui provoque habituellement le dégoût (une charogne, une géante, etc.) et perçoit dans ceux-ci une beauté hors-du-commun. Le Beau peut surgir de toutes figures, même d’une charogne ou d’une géante. C’est d’ailleurs dans ses Curiosités esthétiques qu’il énonce : “le Beau est toujours bizarre”.

“La Géante” renvoie aussi à la tératologie, c’est-à-dire l’étude des monstres et autres corps monstrueux (anomalies congénitales ou héréditaires, etc.), dont le gigantisme fait partie. Cette science apparaît au XVIIIe siècle et le terme “tératologie” est attesté en 1832. C’est une science qui intrigue et rebute nombre de personnes. Dédier un poème à l’un de ces phénomènes monstrueux est une manière de relativiser, et de ne pas rejeter autant les malades.

 

2) Le sonnet : forme classique pour donner une vision moderne de la beauté

Le sonnet est une forme de poème très codifiée et qui remonte à l’Antiquité. A l’origine, c’était une poésie chantée (voir par exemple les Canzionere de Pétrarque). Le plus souvent, il sert un éloge de la femme aimée, ou l’amour d’un poète à une dame (Ronsard). Baudelaire emploie le sonnet pour parler d’une géante. Il reprend une forme poétique classique pour donner une nouvelle vision du Beau et de l’amour. Il s’agit pour le poète de faire l’éloge d’un sujet considéré comme laid, de louer la Beauté d’un sujet a priori rebutant. Le poète fait donc l’éloge de la géante, de sa grandeur. Les divers termes péjoratifs sont annihilés par de nombreux adjectifs mélioratifs qui rendent à la géante sa beauté malgré un corps anormal.

 

3) Onirisme : le corps rêvé/fantasmé

Alors, le laid est désirable pour Baudelaire (désir maternel, cf. partie 2). Ce désir s’accomplit dans un temps passé, voire un temps qui ne s’est pas produit mais qui est fortement rêvé par le poète. En effet, le poème est doté d’une atmosphère onirique propice à la naissance d’un désir puissant. Le poète aurait souhaité quelque chose : l’emploi du conditionnel passé deuxième forme au vers 3 et 5 pour “j’eusse aimé” rappelle la valeur hypothétique de ce qu’il raconte : ce qu’il nous dit sont des faits inaccomplis et impossibles à l’heure où le poète écrit. La répétition à un vers d’intervalle rappelle l’obsession du poète pour cette figure féminine hors-norme. Cette forme de conditionnel passé nécessite ensuite, en complément d’objet direct, des verbes à l’infinitif. Baudelaire ne répète plus la forme conjuguée de son souhait, mais fait une accumulation de désirs à l’infinitif. Les verbes à l’infinitif provoquent une certaine indétermination : il n’y a pas de temps pour conjuguer le verbe, il n’y a donc pas de temporalité exprimée. Le lecteur, tout comme le poète, est perdu temporellement. Le conditionnel montre l’inassouvissement de ses désirs grandissants avec le temps. Le poète crée alors une atmosphère onirique, un rêve, un fantasme inexistant, inassouvi, ou passé. C’est une réelle “gravure fantastico-fantaisiste” (Alain Vaillant) que nous propose Baudelaire dans ce poème.

 

Bibliographie :

Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, Paris, Editions Gallimard, 1996

Charles Baudelaire, Curiosités esthétiques. L’art romantique et autres oeuvres critiques, Paris, Garnier frères, 1962

Charles Baudelaire, Eloge du maquillage, en ligne

Alain Vaillant, Baudelaire, poète comique, Rennes, PUR, 2007

 

Capucine Laroche