Le nu dans la peinture au début du XXe siècle : Egon Schiele et Henri Matisse Le nu dans la peinture au début du XXe siècle : Egon Schiele et Henri Matisse
Egon Schiele, un génie qui dérange Egon Schiele naît près de Vienne dans cette fin de siècle où l’effervescence culturelle et artistique de l’Empire... Le nu dans la peinture au début du XXe siècle : Egon Schiele et Henri Matisse
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Egon Schiele, un génie qui dérange

Egon Schiele naît près de Vienne dans cette fin de siècle où l’effervescence culturelle et artistique de l’Empire austro-hongrois atteint son apogée. La société viennoise, multiculturelle, voit se développer une bourgeoisie importante, née de l’essor industriel du XIXe siècle. La collision entre un pouvoir politique rigide et archaïque et une société bigarrée donne naissance à « l’Apocalypse joyeuse » (Hermann Broch) de Vienne et, dans la lignée des travaux de Freud, à un questionnement psychanalytique sur le moi : l’œuvre d’Egon Schiele s’en ressent.

On peut éclairer les travaux de Schiele à la lumière des grands courants artistiques qui ont traversé son époque : l’influence de Gustave Klimt (dans le mouvement de la Sécession) est prédominante dans les premières oeuvres de Schiele, et celle de l’expressionnisme, qui se développe au début du XXe, en Allemagne en particulier. Les artistes de ce mouvement (qui ne sont pas nécessairement des peintres, mais aussi des architectes, des compositeurs, des chorégraphes, des auteurs, etc.) projettent leur subjectivité pour inspirer au spectateur une forte émotion : la réalité est donc déformée au profit d’une expression, d’une traduction des sentiments des artistes. Le traitement des corps s’en ressent : coloré selon le choix de l’artiste, ses traits sont exacerbés et ses contours contrefaits.

Revenons-en à Schiele !

Elève médiocre, Schiele entre à l’Académie des Beaux-Arts de Vienne à seize ans et fonde le Neukunstgruppe (Groupe pour le nouvel art). Les tableaux de Klimt exercent une influence considérable dans ses premières œuvres ; mais rapidement, il s’émancipe des fonds décoratifs de ce dernier pour privilégier des fonds unis, blancs, qui soulignent l’isolement des sujets humains, et prend ses distances avec le mouvement de la Sécession. Deux questions prédominent dans l’œuvre de Schiele : la quête identitaire (il est son sujet principal de dessin, par de nombreux autoportraits), et la réponse au désir sexuel. C’est ce second point qui va valoir à l’artiste sa réputation sulfureuse : il est en effet mal accueilli dans différentes villes où il part s’installer avec sa compagne, Wally Neuzill, et est même arrêté en 1912 à cause de ses peintures, qui choquent l’opinion publique par leur caractère érotique, et d’un soupçon de détournement de mineurs.

L’œuvre de Schiele

Egon Schiele est un artiste prolifique, qui nous a laissé de nombreuses peintures, dessins, aquarelles et gouaches. Ses œuvres sont graphiques : le trait noir y tient une place importante ; il est énergique, voire violent. Il le complète avec un coloriage de gouache ou d’aquarelle, au trait parfois dégoulinant : la transparence de la couleur permet de ne pas masquer le squelette du sujet. L’anatomie occupe en effet une part importante des sujets du peintre, souvent peints dans des positions grotesques, ou quasiment désarticulées (certains de ses modèles étaient en asile psychiatrique). En particulier, les mains des personnages représentés sont souvent osseuses et décharnées, comme des squelettes. En résulte un sentiment d’angoisse et de quête existentielle, profondément liée chez Schiele à la question sexuelle : son père est en effet mort de la syphilis alors qu’il était adolescent, et ce décès l’a profondément marqué.

 

Le corps chez Schiele, un support artistique à son angoisse existentielle

Nu féminin, 1910 (cliquer sur le nom de l’oeuvre pour voir le tableau) 

Sur ce nu féminin apparaissent plusieurs caractéristiques de l’œuvre de Schiele : un corps de femme, nu, dans une position désarticulée, qui présente une main cadavérique ; le fond laissé uni, renforcé par le halo blanc qui entoure le corps du modèle, renforce sa solitude. La position, les yeux mi-clos et la main qui font presque penser à une figure mortuaire rappelle le rapprochement fort qui existe pour Schiele entre la sexualité et la mort. Contrairement aux tableaux traditionnels, le nu de Schiele est ici tout-puissant : sa main, prête à agripper le spectateur, ses yeux qui semblent lui jeter un sort, la lumière qui en émane font de cette œuvre une pièce inquiétante devant laquelle on ne peut rester indifférent.

Le nu n’est d’ailleurs qu’à demi dévoilé : les jambes de la femmes disparaissent sous ce qui semble être un tissu, et donnent alors l’impression que son corps disparaît dans un gouffre. La femme est allongée, et l’artiste la peint depuis un point de vue qui la surplombe ; il est par rapport à elle en position de domination physique. Schiele joue sur ce paradoxe, qui renforce l’érotisme qui se dégage de la scène : le nu renvoie un sentiment de toute – puissance inquiétant, puisqu’il flirte avec la mort et glisse dans la entrailles de la terre, mais la position de contre-plongée de la femme permet au spectateur de la dominer du regard et renforce la vulnérabilité de son corps maigre.

Que retenir sur Schiele par rapport au thème du corps ?

  • Il faut rattacher les nus de Schiele au courant de l’expressionnisme, qui rend au spectateur une réalité déformée par la vision de l’artiste. Ce courant est inspiré par la psychanalyse, qui prend son essor à l’époque.
  • Le nu est pour Schiele le vecteur de son l’angoisse existentielle ; ses sujets traduisent l’ambivalence du corps, à la fois source des pulsions sexuelles et symbole mortuaire.
  • Le corps de la femme dans Nu féminin traduit l’ambivalence entre la vulnérabilité du corps féminin (le sujet est regardé en contre-plongée, et est allongé, nu, mince) et sa puissance : désir sexuel et proximité avec la mort animent le tableau.

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Lorraine Félix

Ancienne élève de Sainte-Geneviève, je suis en première année à HEC.