Dissertation – La Parole – L’indicible Dissertation – La Parole – L’indicible
A quelques semaines du début des concours, Major-Prépa vous propose grâce à Romain Treffel une dissertation sur le thème de culture de l’indicible ; ce... Dissertation – La Parole – L’indicible

A quelques semaines du début des concours, Major-Prépa vous propose grâce à Romain Treffel une dissertation sur le thème de culture de l’indicible ; ce qui ne peut être dit.

 

Introduction :

« S’il est un chagrin dans ce monde qui ne peut être soulagé, c’est le poids au cœur de l’indicible » (Confessions d’un mangeur d’opium anglais). Cette sentence de Thomas de Quincey affirme que l’impossibilité de dire certaines choses est cause d’une tristesse immense, et surtout inconsolable. Elle présente donc l’indicible comme un ensemble éternel et éternellement inaccessible à la parole : l’homme tente bien de dire ce qui appartient à cet ensemble, mais ses efforts son vains ; seul le chagrin échoue sur la plage du langage, impuissant. Ainsi, la position de l’écrivain britannique condamne radicalement l’ambition de la parole à décrire exhaustivement la réalité. Il est intéressant de se demander si une telle radicalité est vraiment justifiée.

[NdA : il serait difficile de trouver spontanément une accroche pour ce sujet – sauf à utiliser le paragraphe tout cuit de Hegel sur l’ineffable – c’est pourquoi il est mieux de la connaître à l’avance. Il est également plutôt difficile, une fois l’accroche trouvée, de la relier au sujet : cela est dû au fait que l’énoncé est très court et qu’il n’est pas une question, c’est-à-dire que la problématisation n’est pas prémâchée. Dans cette situation compliquée, l’enjeu est d’anticiper légèrement sur la problématisation en insistant sur la pertinence de l’accroche par rapport au problème sous-jacent à l’énoncé (ici avec les phrases « Elle présente donc l’indicible comme un ensemble éternel et éternellement inaccessible à la parole (…) » et « la position de l’écrivain britannique condamne radicalement l’ambition de la parole à décrire exhaustivement la réalité »), sans non plus rendre l’étape de la problématisation inutile. Il ne suffit pas de trouver une accroche, il faut vraiment l’introduire de manière à donner l’impression qu’elle est très pertinente. Dans la citation de Quincey, la présence du nom commun « l’indicible » est bien évidemment un plus.]

Le mot « indicible » est d’abord un adjectif : est indicible ce qui ne peut pas être dit, c’est-à-dire ce qui ne peut pas être exprimé et transmis par la parole, définie comme l’usage qui est fait du langage et de la langue dans un contexte particulier, et qui se distingue des communications orales diverses, comme les cris, les alertes ou les gémissements.

[NdA : étant donné que le sujet ne consiste qu’en un nom commun, le travail de définition des termes est très limité. Nous avons redonné la définition de la parole, mais cela n’est pas forcément nécessaire. L’enjeu semble davantage, ici, de préciser que le mot « indicible » est un adjectif et non pas un nom commun.]

Cet adjectif est couramment employé pour caractériser la sensation provoquée par une circonstance extraordinaire, comme le sentiment qui submerge le sportif ayant accompli un exploit, ou celui que procure la contemplation de la beauté artistique. Dans ces cas, ce sont les circonstances qui privent l’individu de la maîtrise de la parole. Le recul redonne au vainqueur la capacité de décrire et d’interpréter l’événement, et l’harmonie à l’origine de la beauté artistique est décortiquée par les historiens de l’art. Évoquer « l’indicible » semble cependant conférer au mot une perspective supplémentaire – la substantivation de l’adjectif n’est pas anodine, tant s’en faut. Cette transformation présuppose en effet que l’ensemble de tout ce qui ne peut pas être dit constituerait une dimension à part du réel, lequel se diviserait en le dicible, d’une part, et l’indicible, d’autre part. Le sujet pose donc une hypothèse métaphysique qui limite de manière radicale la capacité du langage : il existerait dans la réalité une dimension possédant la caractéristique de ne pas pouvoir être décrite par la parole. Pourquoi cette hypothèse paraît-elle si radicale ? Passée la première impression, il semble toutefois possible de l’expliquer en mettant en lumière les raisons susceptibles de justifier la transformation d’une propriété isolée de certains phénomènes – ne pas pouvoir être dits – en la caractéristique fondamentale de tout un ensemble du réel. La parole ne peut-elle cependant pas fonder elle-même l’hypothèse sous-jacente au sujet ? Elle possède en effet des limites dont pourrait être induite l’existence de l’indicible. Il est toutefois à craindre que cela ne suffise pas à soutenir une telle hypothèse. Comment alors véritablement faire de l’indicible une dimension à part de la réalité ?

[NdA : préciser dans la définition des termes qu’« indicible » est un adjectif, et non pas un nom commun est d’autant plus important que le point de départ de la réflexion en découle : quel est le sens de cette substantivation ? Elle repose sur une hypothèse métaphysique forte, dont il faut alors interroger la pertinence. Alors certes, cette problématisation n’est la plus simple qui soit, mais les concepteurs des sujets s’en accommodent bien, car cela facilite la discrimination entre les candidats. Voici nos recommandations pour être capable de traiter un sujet de cette difficulté : 1° réfléchir davantage que pour les sujets plus faciles ; 2° réfléchir très clairement et très logiquement (que les pensées ne partent pas dans tous les sens) ; 3° s’entraîner à traiter beaucoup de sujets. Pour un tel sujet (probablement de niveau parisiennes), la problématisation est vraiment l’enjeu primordial : la très grande majorité des candidats échoueront très certainement à mettre en évidence un véritable problème à partir d’un seul nom commun, encore plus avec « l’indicible » (c’est effectivement difficile…), si bien que l’accession au seuil d’admissibilité dépendra probablement de cet enjeu. Une copie bien problématisée avec un plan honnête, quelques références et un style efficace sera forcément notée au-dessus du seuil. Comme nous l’expliquons dans le pack « 10 dissertations sur la parole », un sujet plus difficile implique un décalage des enjeux : la problématisation a plus de valeur, les références beaucoup moins.]

« Indicible » ne devrait-il pas rester un adjectif ?

Si l’indicible paraît de prime abord s’expliquer par des circonstances qui oblitèrent la maîtrise de la parole (I), il semble cependant lui être en partie inhérent (II), et il pourrait aussi être inhérent à la réalité, dont il constituerait alors une dimension à part entière, un au-delà de la parole (III).

[NdA : comme d’habitude, nous avons formulé le plan à la manière Sciences-Po/ENA : n’en soyez pas décontenancés, il n’y a là aucun enjeu. Ce plan correspond aux exigences parce qu’il est clair, structuré logiquement (lien d’opposition avec « cependant », puis lien d’addition avec « et » et « aussi ») et progressif (la réponse s’approfondit au fur et à mesure). Enfin, c’est par commodité qu’il ne reprend pas les considérations de syntaxe de la problématisation, car cela allongerait la phrase et alourdirait probablement le style.]

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Première partie :

Il apparaît tout d’abord que ce sont certaines conditions d’élocution qui placent l’individu dans l’incapacité de dire ce qu’il souhaite exprimer.

En premier lieu, le locuteur ne peut pas dire ce qu’il n’a pas appris à dire. En effet, la maîtrise de la parole résulte d’un apprentissage qui réduit progressivement la sphère de l’indicible. Elle se développerait chez l’humain pendant l’enfance, par mimétisme, au contact des semblables qui en sont déjà doués. Dans le premier tome de son autobiographie, intitulé Biffures, Michel Leiris décrit l’acquisition du langage comme un moment charnière dans l’enfance, celui de l’expansion du dicible. Il y relate notamment une expérience de langage à valeur de révélation symbolique : le petit Leiris fait tomber l’un de ses jouets qui, par bonheur, ne se brise pas dans la chute ; tout à sa joie, l’enfant s’écrie : « …reusement ! », avant qu’un adulte n’intervienne pour le corriger : « L’on ne dit pas « …reusement », mais « heureusement » ». Apparemment minime, cette rectification suffit à polariser l’expérience du sujet-narrateur entre, d’une part, le monde (droit) de la règle et du dicible ; et, d’autre part, le monde (gauche) de l’enfance, du jeu, et du langage propre pour désigner (maladroitement) ce qui n’est pas encore dicible. « De chose propre à moi, écrit Leiris, [le langage] devient chose commune et ouverte. […] tissu arachnéen de mes rapports avec les autres, [qui] me dépasse, poussant de tous côtés ses antennes mystérieuses ». Autrui est donc le médiateur de l’apprentissage du dicible. Ainsi, est d’abord indicible ce que le locuteur n’a pas encore appris à dire.

[NdA : l’argument du nécessaire apprentissage de la parole pourra aisément être repris avec profit dans beaucoup de sujets : ici, par exemple, certaines choses sont indicibles tout simplement parce que le locuteur n’a pas encore appris à les dire ! Nous avons bien pris soin, dans ce paragraphe issu des « 50 paragraphes tout cuits » retravaillé et adapté au sujet, de placer à divers endroits les adjectifs « dicible » et « indicible » pour produire une impression de pertinence (qui n’est pas incompatible avec une pertinence réelle). Dernière précision : étant donné que la première grande partie vise à remettre en cause l’existence d’une dimension de l’indicible, nous avons fait attention à utiliser l’adjectif et non pas le nom commun – c’est toutefois une précaution, quoique pertinente, de moindre importance dans un devoir de 4 heures.]

Ensuite, les circonstances peuvent rendre indicible sur le moment ce qui était pourtant dicible. C’est notamment le cas quand la maîtrise de la parole est perturbée par la passion. Submergé par un mouvement de l’esprit, le sujet trouve moins facilement les mots pour décrire sa pensée. En particulier, les passions les plus fortes, tels l’amour ou la haine, sont parfois vécues dans le silence le plus absolu. L’amoureux transi, par exemple, est souvent bien incapable de dire quoi que ce soit à l’objet de son adoration, comme paralysé par l’intensité de son sentiment. Henri Troyat décrit ainsi dans sa biographie de Dostoïevski à quel point le génial écrivain perdait ses moyens dans les salons mondains. Le romancier russe craignait en effet de ne pas être à la hauteur de sa réputation littéraire. « Dès qu’il n’est plus seul en face de son papier, écrit le biographe, il retourne à sa timidité primitive. Il a peur d’être indigne du personnage qu’on lui fait jouer. Il a le sentiment de tricher maladroitement, et que chacun remarque son manège et s’en moque » (Dostoïevski). Les témoins étaient étonnés de constater combien sa gaucherie orale, où ils décelaient un faux amour-propre excessif de débutant, contrastait avec son éloquence littéraire. Réflexe de timide, il attaque par crainte d’être attaqué ; il se rengorge par crainte d’être abaissé ; il croit être brillant et spirituel, mais il est insupportable. L’angoisse éprouvée par sa nature solitaire et introvertie lui fait perdre sa verve. Ainsi, le dicible peut devenir indicible sous le coup de la passion.

[NdA : il s’agit là d’une référence originale (le paragraphe a été envoyé aux abonnés de la newsletter La parole – Prépa HEC) dont il serait certes peu probable qu’un candidat la mobilise le jour de l’épreuve… d’où l’importance de bien connaître et maîtriser les références, et encore mieux les paragraphes tout cuits !]

Enfin, l’incapacité à dire quelque chose pourrait résulter de l’incapacité à la penser clairement. La maîtrise de la parole serait alors dépendante de la bonne conduite de la pensée, elle-même assise sur la parole. En effet, la pensée n’existerait véritablement qu’en ayant une forme objective, c’est-à-dire lorsqu’une certaine extériorité manifeste ce qui est purement intérieur. Or, le mot constitue cette extériorité. Dès lors, il ne serait pas possible de croire que les pensées supérieures ou transcendantes auraient la caractéristique de ne pouvoir s’exprimer par la parole. C’est pourquoi Hegel affirme que c’est une erreur d’accorder trop d’importance à l’indicible (ce qui ne peut pas être exprimé), car il correspond en fait à la pensée obscure, en fermentation ; à la vérité, c’est « le mot [qui] donne à la pensée son existence la plus haute et la plus vraie » (Encyclopédie des sciences philosophiques. Philosophie de l’esprit). Pour le philosophe, en réalité, il n’est pas de pensée sans langage : l’intuition et l’indicible doivent s’incliner devant la pensée conceptuelle claire qui s’exprime dans le langage. L’intuition, écrit-il, est une « nuit où toutes les vaches sont noires ». L’individu n’a donc de véritables pensées que lorsqu’il les exprime par le langage et la parole, car il n’est pas de pensée antérieure au langage réfléchi. « C’est le son articulé, le mot, qui seul nous offre une existence où l’externe et l’interne sont si intimement unis. Par conséquent, vouloir penser sans les mots est une entreprise insensée ». Est ainsi également indicible ce que le locuteur échoue à penser clairement, si bien qu’un effort de réflexion peut le rendre dicible.

L’hypothèse posée par l’énoncé paraît donc radicale dans la mesure où ce seraient surtout les circonstances d’élocution qui mettraient l’individu dans l’incapacité de dire certaines choses. Pour autant, cette incapacité peut aussi bien être due à la parole elle-même, ce qui justifierait alors davantage de substantiver l’adjectif « indicible ».

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Romain Treffel