Rousseau – Le désir dans l’imagination Rousseau – Le désir dans l’imagination
Dans cet article, nous allons nous intéresser à la théorie du désir de Rousseau.   Quelques mots sur Rousseau et son ouvrage Nous allons... Rousseau – Le désir dans l’imagination

Dans cet article, nous allons nous intéresser à la théorie du désir de Rousseau.

 

Quelques mots sur Rousseau et son ouvrage

Nous allons nous pencher sur un texte de Rousseau, philosophe et écrivain français du XVIIIe siècle. Ce texte se trouve dans le roman épistolaire Julie ou la Nouvelle Héloïse, plus précisément en IV, VIII. Il s’agit d’un extrait d’une lettre écrite par Julie, personnage principal du roman.

Il est possible d’extraire ce passage du roman et de le considérer du strict point de vue philosophique. Les œuvres littéraires de Rousseau présentent toujours de tels développements, pourvus d’une valeur philosophique intrinsèque.

 

La question philosophique posée dans ce texte

Rousseau pose la question suivante : le bonheur se trouve-t-il vraiment dans la satisfaction du désir ?

 

Les enjeux de la question

Pour bien comprendre l’intérêt de la question, il faut saisir ses enjeux : la conception traditionnelle du désir présente celui-ci comme un manque douloureux et définit le bonheur comme satisfaction de nos désirs. C’est cette conception traditionnelle que Rousseau entend ici contester, d’une manière d’ailleurs très paradoxale, c’est-à-dire en montrant que le désir est plénitude, et que la satisfaction du désir est malheureuse.

 

La thèse de Rousseau

La thèse défendue par Rousseau est la suivante : le désir, en stimulant l’imagination, est producteur d’illusions agréables ; la satisfaction du désir, au contraire, dissipe ces illusions et l’espèce de bonheur qui leur est liée.

 

Le plan du texte

Le texte s’ouvre sur l’apologie du désir, dont la puissance de l’imagination fait une passion heureuse. C’est dans le désir que se trouve le vrai bonheur.

La deuxième partie du texte consiste à montrer qu’à l’inverse, le prétendu bonheur, qui consiste dans la satisfaction du désir, est un état décevant et, paradoxalement, malheureux.

Dans une troisième et dernière partie, Rousseau montre que l’imagination est une faculté accordée à l’homme par la Providence divine pour combler l’écart entre l’ampleur de son désir et l’inaccessibilité de la satisfaction.

 

I – Le vrai bonheur = désir + imagination

L’argumentation de Rousseau se déploie sur la base de deux paradoxes complémentaires.

 

1) 1er paradoxe : « L’on est heureux qu’avant d’être heureux. »

À rigoureusement parler, cette affirmation est plus qu’un paradoxe, c’est une contradiction. Cependant Rousseau n’a pas coutume de sacrifier la précision philosophique à l’élégance littéraire : Il ne s’agit pas simplement d’une formule habile mais philosophiquement vide. Il nous faut donc la retraduire dans une formulation plus rigoureuse philosophiquement. Ce que Rousseau affirme ici est l’idée suivante : il existe une sorte de bonheur qui précède la satisfaction du désir ; il se trouve dans le temps du désir lui-même.

 

 
2) L’imagination fait du désir une passion heureuse
Il faut à présent envisager la manière dont Rousseau justifie cette idée paradoxale. Dans la conception philosophique traditionnelle, rappelons-le, le désir est conçu comme un manque douloureux et le bonheur advient dans la satisfaction des désirs, qui comble ce manque. Rousseau s’oppose à la conception traditionnelle sur ces deux points.

Selon Rousseau en effet, s’il est vrai que le désir est bien initialement un manque douloureux, une « inquiétude », ce manque se trouve véritablement comblé non pas par sa satisfaction effective, mais plus tôt, par les plaisirs imaginatifs qu’il suscite :

 

si le bonheur ne vient point, l’espoir se prolonge, et le charme de l’illusion dure autant que la passion qui la cause

 

Retraçons précisément le processus qui mène à cette satisfaction imaginative du désir, qui précède la satisfaction réelle. D’abord, le désir apparaît. Ensuite, l’absence de satisfaction réelle suscite un travail de l’imagination visant à procurer une satisfaction fantasmatique. Enfin, donc, un plaisir de substitution apparaît, le plaisir pris à l’imagination de la manière dont la satisfaction pourrait avoir lieu.

Le désir, et c’est là un autre paradoxe du texte lié au premier, cesse donc d’être un manque douloureux pour devenir plénitude au double sens du terme, c’est-à-dire à la fois un remplissement (le mot « plénitude » vient de l’adjectif « plein ») et un bonheur. C’est un remplissement, parce que le manque de l’objet réel est comblé par les projections de l’imagination. Mais c’est également un bonheur, car ce travail fantasmatique produit une satisfaction authentique, quoique distincte de la satisfaction réelle.

Dans cette conception alternative du bonheur, ce n’est plus la suppression du désir par la satisfaction réelle qui produit le bonheur, mais le désir lui-même : pour connaître ce plaisir fantasmatique en effet, il faut non pas que le désir cesse mais au contraire qu’il perdure. La conception traditionnelle du bonheur est donc, au fond, hostile au désir, en tant qu’elle vise à sa disparition dans la satisfaction ; la conception rousseauiste au contraire est une véritable apologie du désir en ce qu’elle veut sa perpétuation, et lui accorde une place véritablement positive.

 

II – Le faux bonheur = la satisfaction des désirs

Rousseau toutefois ne se borne pas à revaloriser le désir en promouvant les plaisirs fantasmatiques qu’il suscite. Il va jusqu’à juger cette satisfaction alternative supérieure à la satisfaction réelle. C’est ce que nous allons voir en examinant le second paradoxe du texte.

 

1) 2ème paradoxe : « Malheur à celui qui n’a plus rien à désirer ! »

L’état sans désir qu’évoque Rousseau dans cette phrase est ce que l’on appelle traditionnellement le bonheur : c’est l’état dans lequel nous n’avons effectivement plus rien à désirer parce que nous avons satisfaits tous nos désirs. Rousseau semble donc ici affirmer que le bonheur est malheureux, que le bonheur est un malheur. Encore une fois, il s’agit, pris à la lettre, d’une contradiction, mais en mettant l’élégance littéraire à distance, on peut aisément reformuler cette affirmation d’une manière philosophiquement sensée. Rousseau suggère en réalité deux choses : premièrement, que la satisfaction réelle met fin à la satisfaction imaginative et deuxièmement, que la première nous apporte moins de bonheur que la seconde.

 

2) Le bonheur est dépossession des plaisirs de l’imagination

Voyons comment Rousseau justifie ce deuxième paradoxe. La première idée est que la satisfaction réelle met fin à la satisfaction fantasmatique. Il faut expliquer précisément pourquoi, ce que fait Rousseau dans le passage suivant :

 

tout ce prestige disparaît devant l’objet même ; rien n’embellit plus cet objet aux yeux du possesseur ; on ne se figure point ce qu’on voit ; l’imagination ne pare plus rien de ce qu’on possède ; l’illusion cesse où commence la jouissance.

 

Le texte est clair : la satisfaction effective d’un désir fait cesser le travail de l’imagination qui visait à procurer une satisfaction fictive. La possession effective de l’objet désiré rend impossible le travail de l’imagination. La présence de l’objet supprime la possibilité du fantasme.

Toutefois, si la satisfaction réelle était supérieure à celle du fantasme, il n’y aurait là rien de regrettable. Mais Rousseau, et c’est là la profonde originalité de sa position, considère justement que la jouissance dans le fantasme rend plus heureux que la jouissance réelle. L’imagination en effet avait « paré » l’objet désiré, c’est-à-dire l’avait embelli. La possession effective au contraire nous livre l’objet brut et réel, toujours décevant par rapport à son équivalent fantasmatique. Le bonheur au sens traditionnel est donc fondamentalement et paradoxalement une dépossession : en nous procurant l’objet désiré, il nous dépossède d’un fantasme qui rend plus heureux.

Rousseau ne se contente donc pas de revaloriser le bonheur du fantasme ; il va jusqu’à le situer au-dessus du bonheur traditionnel, c’est-à-dire de la satisfaction réelle du désir :

 

Le pays des chimères est en ce monde le seul digne d’être habité

 

III – L’imagination, faculté providentielle

1) La disproportion entre le désir et la satisfaction réelle

Rousseau, au milieu de notre extrait, apporte une précision importante sur la raison d’être de l’imagination, en lien avec l’apologie du désir que nous venons d’étudier :

 

l’homme, avide et borné, fait pour tout vouloir et peu obtenir, a reçu du ciel une force consolante qui rapproche de lui tout ce qu’il désire

 

Considérons d’abord la première partie de la phrase, qui expose une caractéristique importante de la nature humaine qui consiste dans la tension suivante : les désirs de l’homme sont illimités (l’homme est « avide », « fait pour tout vouloir »), tandis que les possibilités de satisfaction sont limitées (l’homme est « borné », fait pour « peu obtenir »). Dans ces conditions, l’homme semble par sa nature même condamné au malheur : ses frustrations seront toujours infiniment plus nombreuses que ses satisfactions.

2) L’imagination comme remède providentiel

Cependant, l’homme est pourvu d’une faculté importante qui constitue un remède à cette disproportion entre désirs et possibilités de satisfaction, à savoir l’imagination. Celle-ci, en effet, comme nous l’avons vu, permet à l’homme de ne pas souffrir de ses désirs insatisfaits, et même au contraire d’y puiser un bonheur supérieur à celui qu’on trouve dans la satisfaction réelle.

On notera que le texte prend ici une dimension religieuse : ce remède à notre malheur vient « du ciel » ; il est donc fourni à l’homme par Dieu pour pallier les lacunes de sa nature.

 

Pour résumer ce texte de Rousseau

  • Le désir suscite un travail de l’imagination qui débouche sur une satisfaction fantasmatique. Le désir est donc par lui-même source de bonheur.
  • Ce bonheur illusoire est paradoxalement supérieur au bonheur réel.
  • Il y a disproportion entre les désirs illimitées de l’homme et les possibilités limitées de satisfaction.
  • Dieu a donc donné l’imagination à l’homme, qui lui permet de jouir dans la frustration.

 

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Bruno Bonnefoy