Économie – Effet papillon : les maladies du passé à l’origine des écarts de développement présents Économie – Effet papillon : les maladies du passé à l’origine des écarts de développement présents
Mais d’où vient-elle, cette croissance ? Aujourd’hui, la plupart des économistes s’accordent sur le fait que les institutions jouent un rôle déterminant dans le... Économie – Effet papillon : les maladies du passé à l’origine des écarts de développement présents

Mais d’où vient-elle, cette croissance ? Aujourd’hui, la plupart des économistes s’accordent sur le fait que les institutions jouent un rôle déterminant dans le développement économique national. « Certes. Mais encore ? », rétorquerait un lecteur sourcilleux. En effet, il est complexe de dresser un portrait hagiographique de ces institutions sans s’interroger auparavant sur la manière dont celles-ci « apparaissent », et surtout, dans quelle mesure celles-ci conditionnent la croissance.

C’est précisément sur cette voie que s’engagent les économistes Acemoglu, Johnson et Robinson (2001) : pour théoriser ce rôle déterminant, ils s’appuient en effet sur les différences d’état de développement entre des pays autrefois colonies européennes. Ici, on va montrer grâce à leurs travaux que l’on peut historiciser l’apparition de ces institutions, en soulignant que des conditions naturelles peuvent être déterminantes.

 

Analyses et constat

Colonisation et maladies

Ces économistes partent d’emblée de trois analyses univoques. Tout d’abord, il y a eu plusieurs gammes de colonisation : ils opposent ainsi sommairement les « extractive states » (qu’on pourrait tenter de traduire par « État rapace »), avec en ligne de mire le Congo belge, aux « Néo-Europe », c’est-à-dire des pays où les colons ont reproduit, parfois presque à l’identique, les institutions de leur pays d’origine (les États-Unis étant un idéal type).

Une fois ce constat de pluralité de colonisations établi, car il y a bien sûr des nuances entre les deux modèles dressés plus haut, ils infèrent que les stratégies de colonisation ont été en fait largement déterminées par la facilité « concrète » de colonisation : ainsi, point central de leur analyse que l’on développera ensuite, la présence de maladies mortelles conduit plus ou moins directement à l’établissement « d’extractive states », caractérisés par des efforts quasiment nuls de développement d’institutions.

Enfin, ces institutions (ou précisément leur absence, comme on vient de le voir précédemment) ont survécu à leurs architectes : elles ont laissé de larges traces dans le paysage socio-économique des pays, même émancipés et indépendants.

À partir de ce triple constat, les auteurs parviennent à la conclusion que les différences actuelles de développement entre ex-colonies sont largement corrélées par les écarts entre les taux de mortalité des colons européens sur sol colonisé. Fascinant, n’est-ce pas ?

Par des analyses économétriques, on peut de fait estimer que « plaquer » les institutions chiliennes sur le Nigéria, conduirait, à long terme, à la multiplication par sept de son PIB (même si, au demeurant, le Chili resterait finalement plus riche).

 

Un lien entre taux de mortalité et développement des institutions ?

Comment expliciter ce lien ? S’il est bien réel, c’est d’abord précisément parce que les colons ont une idée bien nette des différences entre les colonies, l’exemple typique étant le choix des « Pilgrim Fathers », les Pères Pèlerins, de migrer en Amérique plutôt qu’en Guyane pour éviter les maladies qui y règnent (malaria, fièvre jaune).

De plus, la présence de maladies détermine largement l’horizon temporel des colons : la conscience de la mort favorise les solutions de court terme, et exclut donc par ricochet la mise en place d’institutions pérennes.

D’où les différences de structure en termes de colonisation. Par exemple, les travaux historiques soulignent que dans les colonies où une présence sur plusieurs générations pouvait être envisagée, les colons avaient tendance à calquer les institutions politiques et économiques de leur pays d’origine, comme des assemblées représentatives et les droits de propriété spécifiques, afin notamment de développer le commerce (le « doux commerce » de Montesquieu prend ici une occurrence étonnante). Ce calque, de manière presque amusante, peut d’ailleurs se faire contre la volonté de la métropole : comme l’Australie, où ce sont les colons qui ont délibérément refusé une « colonisation rapace », contre les vœux de l’Angleterre.

 

« L’Histoire a un poids »

Cette formule relève presque du truisme et de l’évidence tautologique. Pourtant, elle explique aujourd’hui largement les différences entre les pays colonisés. En effet, selon nos trois auteurs, ces structures coloniales ont survécu et paramètrent largement l’économie dans ces pays. Par exemple, en Amérique latine, lieu d’une colonisation rapace au départ (les fameuses conquêtes espagnoles et portugaises), s’est ensuite effectuée une colonisation de plus long terme. Cela explique le poids du secteur public dans ces pays. On ne peut donc s’étonner du fait que les économistes d’Amérique latine soient sans doute parmi les plus alertes face aux problèmes de corruption endémique qui rongent leur pays. Pensons par exemple à Hernando de Soto Polar, qui développe l’idée d’un « capital mort », faute d’institutions efficaces et de système solide de droits de propriété.

 

Conclusion

En somme, oui les institutions ont bel et bien un poids déterminant dans la croissance et le développement. Mais elles ne sortent pas de nulle part, à l’image de la fameuse « récurrence immédiate » ou du « théorème du cours » que sort le préparationnaire en colle de maths : il y a bien des conditions sociohistoriques, se greffant sur un élément biologique (les maladies), qui président à leur établissement.

 

Nous avons intitulé cet article sous la formule « d’effet papillon », que l’on connaît plus pour la chanson de Bénabar que pour ce qu’elle vaut vraiment, mais elle paraît coller. En tout cas, que les maux actuels de l’Afrique (sous-développement, etc.) soient imputables à des maladies d’il y a plusieurs centaines d’années, a quelque chose d’assez surréaliste. Vous ne trouvez pas ?

Paul Messeguem

Etudiant à HEC Paris et l'ENS Paris-Saclay.