Pérou : lueur d’espoir après des années de corruption Pérou : lueur d’espoir après des années de corruption
Le 26 janvier dernier se déroulaient au Pérou des élections législatives (anticipées) d’une grande importance pour le pays andin. En plus de bouleverser la... Pérou : lueur d’espoir après des années de corruption

Le 26 janvier dernier se déroulaient au Pérou des élections législatives (anticipées) d’une grande importance pour le pays andin. En plus de bouleverser la vie politique (arrivée de nouvelles forces), l’issue du scrutin pourrait bien permettre au président actuel, Martin Vizcarra, de se débarrasser de la corruption.

À travers cet article, j’entends te présenter la situation péruvienne depuis l’accès à la présidence d’Alberto Fujimori, afin que tu sois en mesure de comprendre l’importance de l’élection de 2020. Tout au long de l’article, tu retrouveras le témoignage d’une Péruvienne qui a accepté de se confier sur la situation de son pays.

 

I – (1990-2018) : le Pérou face à la corruption

A) (1990-2000) : Alberto Fujimori et sa politique autoritaire

Pour bien comprendre le contexte dans lequel s’inscrivent les élections législatives du 26 janvier, il est nécessaire de revenir quelques années en arrière. Au début des années 1980, le Pérou semble être particulièrement endetté en raison de certains excès commis par la junte militaire du général Velasco. Face à ces créances, le pays est sommé de rembourser sa dette et d’appliquer une politique libérale. Quelque peu réticents, les gouvernements de l’époque s’éloignent graduellement de ces préceptes, alors même que l’inflation fait son apparition.

Lorsqu’Alan Garcia est élu en 1985, celui-ci met en place un strict contrôle des prix en vue de juguler l’inflation, déjà très importante (163 %). Face aux difficultés économiques (affaissement du prix des matières premières), il décide de mener une politique de relance en stimulant la demande interne (hausse des salaires…) et en dévaluant la monnaie. À court terme, cela semble être une réussite puisque la croissance augmente (de 2 à 9 % en un an) et le chômage diminue. En revanche, à long terme, le bât blesse.

Le gouvernement péruvien, qui venait tout juste de caper le remboursement de sa dette à 10 % des gains à l’exportation, se voit alors désavoué par le Fonds monétaire international qui stoppe l’octroi de crédits. Rapidement, la conjoncture se dégrade et le pays n’a d’autre choix que d’avoir recours (de manière excessive) à la création monétaire, conduisant le pays à connaître la pire hyperinflation de son histoire.

 198519861987198819891990
Inflation163 %78 %86 %667 %3 399 %7 482 %
Croissance annuelle (% du PIB)2,1 %9,4 %9,8 %-9,4 %-12,3 %-5 %

Au total, le mandat de Garcia aura été marqué par une inflation cumulée de près de 2 200 000 % et un accroissement de la pauvreté de 11 points de pourcentage (44 % à 55 %). Face à cette conjoncture économique désastreuse, c’est l’outsider Alberto Fujimori (droite populiste), qui, de manière surprenante, accède au pouvoir après avoir mis en ballottage le célèbre écrivain Mario Vargas Llosa.

Dès 1990, ce dernier renie ses promesses de campagne et met en place une libéralisation de l’économie de grande envergure : « le fujichoc ». En coopérant avec le FMI, celui-ci parviendra à réduire drastiquement l’inflation et permettra à l’économie péruvienne d’atteindre des niveaux de croissance inespérés (12,3 % en 1994). Sa politique a toutefois eu des répercussions dramatiques sur les inégalités : le surplus de croissance a été majoritairement capté par les plus fortunés, ce qui n’a eu d’autre effet que d’accentuer l’écart, déjà très marqué, entre les riches et les pauvres.

 199119921993199419951996199719981999
Inflation409 %74 %49 %24 %11 %12 %9 %7 %3 %
Croissance annuelle (% du PIB)2,2 %-0,5%5,3 %12,3%7,4 %2,8 % 6,5 % -0,4%1,5 %

Toutefois, Alberto Fujimori est rapidement accusé de dérives autoritaires. Dès 1992, celui-ci réalise un auto-coup d’État (autogolpe) afin de se débarrasser du parlement où il n’était pas majoritaire. Invoquant la lutte contre le terrorisme et la drogue, il dissout alors des partis d’opposition, instaure une censure et massacre plus d’une centaine de militants soupçonnés d’être maoïstes (massacre de La Cantuta). Pire encore, il stérilisera de force des milliers de femmes indigènes dans les zones rurales en vue de juguler la démographie. En raison de ces nombreuses atteintes aux droits de l’homme, celui-ci a été condamné, entre autres, pour crime contre l’humanité. Notons d’ailleurs qu’en 2004, Transparency International le citait comme l’un des dix anciens chefs d’État les plus corrompus au monde.

Malgré ces exactions, le président est resté (du moins un temps) largement soutenu par l’ensemble de la population (70 % d’opinions favorables). Beaucoup ont vu en lui le moyen de se débarrasser de la guérilla maoïste du Sentier lumineux. La capture de leur chef, Abimael Guzman, mettra d’ailleurs fin à des années de violence.

Encore aujourd’hui, beaucoup de Péruviens le créditent d’avoir mis fin à cette lutte armée ; ceci explique entre autres pourquoi le parti fujimoriste (Fuerza Popular) demeure encore si influent aujourd’hui, et ce malgré les crimes atroces commis sous sa présidence.

 

B) (2000-2016) : l’économie péruvienne et ses défis

À la fin de sa présidence, celui-ci souhaite briguer un autre mandat alors même que la constitution stipule que l’on ne peut être réélu. Fort heureusement, celui-ci sera rapidement condamné par la justice péruvienne en raison de scandales de corruption et de crimes commis lors de son mandat. Le Pérou tournera finalement la page avec l’élection en 2001 d’Alejandro Toledo, puis d’Alan Garcia en 2006 et enfin d’Ollanta Humala en 2011.

Sans être du même bord politique, les trois présidents mèneront (avec quelques nuances) une politique économique libérale visant à renforcer la compétitivité du pays. Il semble que ceci ait largement profité à l’économie péruvienne qui a connu une croissance moyenne de 6,8 % ces dix dernières années. Cette croissance s’est également conciliée avec un taux d’inflation globalement maîtrisé (toujours inférieur à 3 %) et un taux d’endettement très bas de 19,5 %.

Malgré une bonne santé macro-économique, le Pérou doit encore s’atteler à des défis de taille.

Le premier d’entre eux concerne les inégalités qui demeurent criantes au Pérou. Malgré une nette diminution de la pauvreté, près de 20 % de la population vit encore sous le seuil de pauvreté. De plus, grâce à l’indice de Gini, on constate que, là encore, le surplus de croissance n’a que très peu permis de réduire l’écart entre les plus riches et les plus pauvres.

L’une des explications les plus plausibles pouvant expliquer cet échec réside dans la grande faiblesse de l’État. Selon l’économiste Jose Oscategui (professeur à l’université), « l’État péruvien est faible, parfois complètement absent de certaines provinces. ». Selon lui, « le Pérou [n’aurait] donc pas la capacité de négocier avec les multinationales et de récupérer les impôts qui pourraient alimenter des programmes sociaux. »

 2001200220032004200520062007200820092010
Indice de Gini51,353,653,149,950,450,35047,54745,5

L’autre défi auquel devra s’atteler le Pérou est la lutte contre la corruption. En effet, alors même que les inégalités demeurent importantes, une grande majorité de la classe politique semble être corrompue, en attestent les scandales de corruption qui ont éclaboussé les trois présidents entre 2001 et 2015. Chacun d’entre eux a été inculpé dans l’affaire Odebrecht ; Alan Garcia s’est même donné la mort avant que l’on vienne l’arrêter à son domicile.

Pour rappel, l’affaire Odebrecht fait partie d’un large réseau de corruption appelé Petrobras (du nom d’une entreprise brésilienne de pétrole) qui avait comme objectif de verser des pots-de-vin (sobornos) à différents hommes politiques afin que ces derniers aident l’entreprise brésilienne à avoir accès aux différents services publics via des privatisations.

 

C) (2016-2018) : la démission de Pedro Pablo Kuczynski

L’enjeu était donc de taille pour Pedro Pablo Kuczynski (PPK), candidat à la présidentielle de 2016 qui a logiquement concentré son programme sur la lutte contre la corruption. Sa campagne est loin de faire l’unanimité, mais celui-ci réussit à se faire élire de justesse avec 50,12 % des voix contre 49,88 % pour Keiko Fujimori (fille d’Alberto Fujimori).

Alors qu’il se devait de faire bonne figure, à peine un an plus tard, Pedro Pablo Kuczynski (PPK) est inculpé dans l’affaire Odebrecht. Alors qu’il avait nié tout contact avec l’entreprise brésilienne, c’est cette dernière qui a reconnu avoir versé entre 2004 et 2018, 4,8 millions de dollars à deux sociétés de conseil de PPK. Les fujimoristes (Fuerza Nacional), alors majoritaires au congrès, lancent différentes procédures de destitution qui aboutiront à la démission du président qui se savait condamné. Autrement dit, depuis la présidence d’Alberto Fujimori en 1990, l’ensemble des présidents ont été incriminés dans l’affaire Odebrecht, créant au Pérou une grande méfiance vis-à-vis du pouvoir en place.

 

II – (2018-2020) : l’espoir incarné par Martin Vizcarra

A) (2018-2019) : de maigres réformes, conséquence d’un blocage parlementaire

Conformément à la constitution, c’est donc son vice-président, Martin Vizcarra (centre droit), qui prend alors les rênes du pays en mars 2018. Contrairement à son prédécesseur, celui-ci dispose rapidement d’une bonne réputation auprès de la population. Auparavant ambassadeur au Canada, il semble non seulement avoir été épargné par toutes ces affaires (de par l’éloignement avec le pouvoir en place), mais semble être réellement disposé à lutter contre la corruption.

Lors de son serment, Martin Vizcarra a annoncé qu’il allait « placer tous [ses] efforts dans la lutte contre la corruption ». À cet effet, il décide, quelques mois après sa prise de pouvoir, de convoquer un référendum (décembre 2018) afin de rendre plus transparent l’ensemble des institutions. Il propose notamment de limiter le nombre de mandats et d’instaurer une limite de financement pour les campagnes.

– [Major-Prépa] : Penses-tu que Martin Vizcarra puisse, comme il le dit, incarner cette lutte contre la corruption ?

– [Témoignage] : Pas entièrement, mais c’est un bon début si l’on veut qu’il y ait de grands changements. Je pense qu’il y a encore des personnes haut placées dans le gouvernement qui voudront l’arrêter dans son projet de réforme.

L’issue de l’élection a été sans appel et une large majorité des Péruviens sont allés dans le sens du scrutin. Fort de ce succès, il décide de poursuivre ses réformes en vue d’accroître la transparence des institutions, mais il se heurte rapidement au blocage parlementaire des fujimoristes (Fuerza Nacional), force majoritaire au Congrès.

Alors en quête d’une majorité parlementaire, Martin Vizcarra (qui n’a de parti à proprement parlé) décide alors le 30 septembre 2019 de dissoudre le Congrès et de convoquer des élections législatives anticipées en janvier 2020. Cette annonce, totalement légale au regard de la constitution péruvienne, n’a toutefois pas plu aux forces majoritaires, incarnées par Fuerza Popular, qui très vite l’accusent de fomenter un coup d’État.

– [Major-Prépa] : Quelle a été ta réaction lorsque tu as appris que Martin Vizcarra avait dissous le Congrès ? Penses-tu que convoquer de nouvelles élections soit la meilleure des choses ?

– [Témoignage] : J’étais très contente, car actuellement les parlementaires (130 membres du Congrès) jouissent de nombreux privilèges, comme celui de ne pas être poursuivis et de ne pas être emprisonnés dès lors qu’ils sont membres du Congrès. La convocation de nouvelles élections, même si elle peut générer une certaine incertitude dans le pays, est, à mon sens, ce qu’il faut pour changer les choses et pour que la corruption cesse.

 

B) Octobre 2019 : tentative de coup d’État par les forces fujimoristes

En réalité, suite à cette dissolution, ce sont les forces fujimoristes qui tentent un coup d’État en se rendant, dès le lendemain matin, au Congrès alors même qu’ils ne sont plus parlementaires. Lors de cette séance, ces derniers votent la destitution du président Vizcarra et nomment Mercedes Araoz comme présidente par intérim. Comme l’explique le politologue Fernando Tuesta, la suspension du président n’est de toute manière qu’un « acte symbolique [puisqu’il] jouit du soutien des forces armées, de la police ainsi que de l’opinion publique ». (Le monde)

Cette situation rocambolesque reviendra rapidement à la normale puisque dès le 5 octobre, Martin Vizcarra annonce que « cette confrontation avait été surmontée ». Les manifestations, l’armée et l’opinion publique auront donc suffi à stabiliser le pays alors en proie à une crise politique.

– [Major-Prépa] : Selon plusieurs analystes, les fujimoristes étaient très certainement impliqués dans de nombreux cas de corruption expliquant ainsi leur volonté de le destituer. Partages-tu ce point de vue ?

– [Témoignage] : Je suis totalement d’accord. De nombreux membres du Congrès pro-fujimoristes ont été impliqués dans des affaires de blanchiment d’argent (Odebrecht). C’est le cas de Cesar Hinostroza (juge suprême) et de Hector Becerril, lui aussi accusé d’avoir reçu des pots-de-vin.   

 

C) Janvier 2020 : les fujimoristes désavoués, mais un Parlement sans grande majorité

Les élections du 26 janvier étaient donc attendues par une majorité de la population. Comme l’on pouvait s’y attendre, les fujimoristes (Fuerza Popular) ont largement été désavoués pour avoir tenté de faire barrage aux réformes du président. Ceux qui étaient en 2016 l’une des forces majoritaires au Congrès, se sont effondrés et n’ont obtenu que 7 % des voix, devenant ainsi la sixième force du Congrès.

Ces élections ont également permis de totalement renouveler le paysage politique péruvien. La majorité des partis sont totalement nouveaux et certains ont fait des percées alors même qu’ils n’étaient que très peu connus. C’est le cas du parti messianique, Frente Popular Agricola del Peru (Frepap), qui a obtenu 8,4 % des voix, devenant la troisième force du pays. Globalement, même si aucune majorité claire ne s’est dégagée lors de ces élections, il semble que les partis les plus influents (Podemos Peru et Acción Popular) faciliteront le dialogue avec Martin Vizcarra. Il s’agit donc d’une opération réussie pour le président qui pourra, normalement, compter sur le soutien des partis de centre droit jusqu’en 2021.

 

III – Conclusion

L’arrivée au pouvoir de Martin Vizcarra pourrait bien être un tournant majeur pour la vie politique péruvienne. Bien que nous en soyons encore loin, le Pérou semble enfin prêt à lutter efficacement contre la corruption qui, pendant des années, a gangréné son économie. Dans un pays particulièrement marqué par les expériences libérales, il ne lui restera guère que la question des inégalités à résoudre puisque la santé macro-économique du pays ne reste plus à démontrer.

Dates Évènements
1985-1990Hyperinflation péruvienne lors du mandat d'Alan Garcia.
1990-2000Régime autoritaire d'Alberto Fujimori (cf. fujimorisme).
2001-2018Les quatres présidents qui se succèdent sont épinglés dans l’affaire de corruption Odebrecht.
2018Arrivée au pouvoir de Martin Vizcarra après la démission de PPK.
Septembre 2019Dissolution du Congrès par Martin Vizcarra afin de convoquer des législatives anticipées.
Octobre 2019Crise politique : tentative de putsch par les forces fujimoristes.
Janvier 2020Élections législatives marquées par l'effondrement du parti fujimoriste.

 

Yanis Bekhti

Après deux années de classes préparatoires au Lycée Gustave Flaubert (Rouen), je décide de privilégier un cursus universitaire et valide ma licence d'economie. Désormais étudiant à l'Institut des Hautes Études de l'Amérique Latine (IHEAL), je tente de vous partager ma passion pour le continent sud-américain.