Rapport de jury – Synthèse de texte ESCP 2018 Rapport de jury – Synthèse de texte ESCP 2018
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Les statistiques

8 357 candidats, 9,96 de moyenne (3,99 d’écart-type).

 

Le rapport

Barème, attentes du jury

L’épreuve de synthèse est une épreuve de culture générale, ce qui suppose que les candidats mobilisent leurs connaissances et leur culture (même s’ils ne disposent pas de documents) pour réfléchir à des problématiques liées aux programmes des classes EC.

L’épreuve est corrigée par des professeurs particulièrement attentifs à la correction de la langue, à la clarté, à la justesse et à l’élégance de la formulation. Il importe donc de retenir qu’à côté de la bonne compréhension des textes et de la maîtrise proprement dite de l’exercice de synthèse, une part de la notation valorisera ou pénalisera l’expression (songeons particulièrement aux énoncés convenus, maladroits ou répétitifs).

L’épreuve est régie par quelques conventions précises en termes de physionomie et de composition du texte à produire ; rappelons les principes et les aménagements qui ont été consacrés par la tradition au fil des ans :

  • le texte à produire commence par une question, la plus précise possible, mais aussi la plus apte à saisir l’unité du corpus ; toute autre forme d’introduction s’éloigne de l’attente des correcteurs ;
  • la conclusion qui viendrait clore le travail après le point de convergence et les trois points de confrontation est déconseillée ; elle ampute d’autant la restitution des idées du corpus et se limite souvent à des banalités convenues, ce qui est normal dans un aussi petit nombre de mots ;
  • les points de confrontation sont formulés sous forme de questions, ce qui correspond plus à un usage qu’à une stricte obligation ;
  • le respect de la fourchette imposée (300 mots, plus ou moins 10 %) est impératif. Le non-respect de cette règle entraîne des pénalités croissantes par tranches de mots manquantes ou excédentaires ; dans le décompte des mots, les noms des auteurs comptent pour un seul mot ;
  • le respect de l’orthographe est impératif ; certes, les pénalités ne frappent pas la copie dès la première faute et une « licence » d’une, deux, voire trois fautes est laissée à l’appréciation des correcteurs ; au-delà, la sanction est forte et appliquée de manière systématique.

 

Remarques de correction

Le corpus et sa cohérence
Le choix de la question

Pourquoi, en cette année 2018, associer un texte écrit en 1978 afin de commémorer le «  dixième anniversaire » de Mai 1968, avec deux autres textes publiés l’an dernier, l’un par Emmanuel Todd dans un ouvrage qui propose, pour sa part, rien de moins qu’une « esquisse de l’histoire humaine » dans son ensemble, et l’autre par Bruno Latour dans un essai qui, même s’il indique, dans un passage situé en amont de celui proposé aux candidats, vouloir seulement « saisir l’occasion de l’élection de Donald Trump le 11 novembre 2016 » (p. 9), n’en propose pas moins lui aussi de réfléchir aux liens unissant trois phénomènes globaux considérés par l’auteur comme les « symptômes d’une même situation historique » (p. 10) : la dérégulation, l’explosion des inégalités, la mutation climatique ?

Quel rapport donc entre deux extraits d’ouvrages récents évoquant une histoire globale d’une part, et un texte plus ancien évoquant, d’autre part, les implications franco-françaises d’événements auxquels on pense ne pas manquer de respect en soulignant que leur retentissement n’a pas été planétaire au sens strict de ce terme ? Pour aborder ce problème que les candidats n’auront pas manqué d’affronter, commençons par nous pencher sur l’intrus apparent dans la série, le texte le plus ancien signé Régis Debray, dont la seule actualité commémorative semble au premier abord justifier une présence que l’on va donc tenter d’argumenter en quelques mots.

  • Il n’échappe aujourd’hui à personne qu’en ce printemps 2018 marqué par des manifestations et des grèves, la France est comme poussée à se souvenir d’événements similaires advenus il y a un demi-siècle, au cours d’un autre printemps parisien. Le choix du texte de Régis Debray qui, en 1978, célébrait ironiquement le « dixième anniversaire » des événements de Mai 68, était donc bien en partie imposé par une actualité immédiate, celle qui s’étale aux vitrines des libraires ou sur les plateaux de télévision. C’est une tradition de cette épreuve que de ne pas ignorer l’actualité immédiate, et elle est à nouveau honorée cette année.

Mais comme une simple lecture de ce premier texte permet aisément de le vérifier, il n’est pas question pour Régis Debray dans cet essai qui, lors de sa parution, n’obtint du public que l’accueil distrait réservé aux œuvres qui ont sans doute raison trop tôt, de verser dans la nostalgie épique, ni de proposer de ces événements de Mai 68 une énième (re)lecture en forme de variations sur la Révolution manquée, ou le Grand Soir qui aurait pu advenir. Dix ans seulement après le déroulement de faits dont il commente la signification avec un détachement et un recul (et une ironie) d’autant plus faciles à adopter qu’il n’y a pas participé (il était « empêché ailleurs », pour reprendre la litote qu’il utilise, dans une interview donnée au Figaro pas plus tard que le 1er mai dernier, afin de désigner ses années d’emprisonnement en Bolivie), Régis Debray réussit le tour de force d’éviter les ratiocinations nostalgiques ainsi que les références inscrites dans un imaginaire renvoyant aux mythologies révolutionnaires héritées du XIXe siècle. Au contraire, il nous présente une lecture étonnamment moderne des événements qu’il considère. Ne voyons pas dans Mai 68, nous dit-il, une dernière Révolution qui aurait échoué, voyons-y plutôt (pour rester dans une phraséologie d’époque) une contre-Révolution qui a réussi. Voyons-y un ajustement, une mise à niveau, une simple mise à jour comme le disent les métaphores modernes, une « adaptation de la réalité à son concept » qu’elle ignorait encore, et que Mai lui a révélé. Lointain continuateur d’un Tocqueville qui montrait en 1856, dans L’Ancien Régime et la Révolution, que cette dernière, loin de constituer la rupture radicale dépeinte par ses ennemis, avait à bien des égards poursuivi le travail d’uniformisation et d’homogénéisation accompli par l’appareil d’État de la monarchie absolue, Régis Debray affirme que Mai 68 n’a fait qu’opérer la liquidation de réalités, de valeurs et de comportements dont l’obsolescence a seulement été révélée, et accélérée, par les événements de Mai. Sous la fête révolutionnaire, ivre d’innovations et de ruptures radicales, il nous invite à percevoir la continuité de mouvements de fond déjà en cours d’exécution, quand bien même contemporains et acteurs immédiats n’en ont pas eu la moindre conscience sur le moment.

De simples ajustements en forme de rupture : c’est dans ces termes qu’il convient, selon Debray, de décrypter le spectacle offert par Mai 68. Sous les pavés de la Révolution, la plage de la tranquille continuité de mouvements de fond imperceptibles à l’œil nu et à la conscience des acteurs immédiats, mais parfaitement lisibles, avec le recul, à qui sait voir au-delà de l’écume des choses. Les hommes font l’Histoire, mais ils ne savent pas quelle Histoire ils font, comme le disait Marx au début du 18 Brumaire de Louis Napoléon Bonaparte (1852). Et comme Marx mettait en évidence les tendances de fond qui ont rendu possible l’avènement du futur Napoléon III, Régis Debray identifie des évolutions sur le long terme, des mouvements tectoniques qui ont préparé dans la longue durée des mutations que l’épisode révolutionnaire n’a fait qu’actualiser.

Mouvements tectoniques, mutations inscrites dans le temps long : là s’inscrit et se forge le sens de l’Histoire, loin de l’écume de l’événementiel. Dès lors, il est possible d’envisager globalement la question de la cohérence du corpus proposé aux candidats cette année. À l’événement singulier de Mai 68, Régis Debray applique en somme une grille de lecture semblable à celle mise en place par les deux autres auteurs trente ans après.

  • Derrière les barricades du Quartier Latin évoquées par le premier texte,
  • au delà des choix politiques et des opinions conscientes énoncées par les « métaphysiciens de la liberté » raillés par Emmanuel Todd dans le deuxième texte,
  • derrière les événements politiques et les résultats électoraux de circonstance (Brexit, élection de Donald Trump) sur lesquels s’appuie Bruno Latour dans le troisième texte,

il convient de percevoir d’autres influences qui s’exercent dans le temps long. Mutations idéologiques au long cours (Debray), influences de structures anthropologiques millénaires (Todd), bouleversement du rapport immémorial aux idées non seulement de patrie, mais aussi de sol et de planète (Latour) : autant de manières d’inscrire dans les textes la continuité de l’Histoire humaine sous l’influence de déterminismes divers, qui invitent à remettre en perspective le rôle des acteurs contemporains des événements et à interroger les valeurs qui guident, ou prétendent guider, même si elles ne les guident pas, leurs comportements.

 

Quelques pistes de lecture des trois textes
Debray

La réflexion se développe en trois temps.

  • Dans les trois premiers paragraphes, organisés selon la succession « Travail » (1er ), « Famille » (§ 2), « Patrie » (§ 3), Régis Debray énonce (que les dénonciateurs de la « chape de plomb gaulliste » se le tiennent pour dit) que le « développement du mode de production et de distribution capitaliste », tel qu’il s’organisait en profondeur, avait déjà rendu superflue/démodée la nécessité de l’allégeance à un triptyque traditionaliste qui n’avait déjà plus d’influence réelle sur les modes de vie.
  • Dans un deuxième temps du texte, l’auteur abandonne le terrain des valeurs au sens strict, pour ouvrir son propos à une méditation globale sur le devenir des sociétés, dont le mouvement (notion sur laquelle le texte joue abondamment dans ses choix lexicaux) est assimilable à celui d’un processus sans sujet (§ 4), où s’observe l’inscription progressive à bas bruit de l’ utopie au sein des réalités institutionnelles, sans que l’action des individus les plus impliqués y soit pour l’essentiel, ou à leur corps défendant (§ 5).
  • Les mutations de Mai doivent donc, dans un troisième temps du texte qui occupe les § 6 et 7, être appréhendées pour ce qu’elles sont, à savoir de simples ajustements du pays légal sur le pays réel (§ 6), dans un double mouvement de liquidation des humanités classiques au profit de la pensée technocratique d’une part, de transformation insidieuse des stratégies de domination d’autre part.

Le texte évoque donc :

  • des références et des valeurs du passé déjà déclinantes avant 68, et dont les événements de Mai ont simplement révélé et accéléré l’obsolescence : le triptyque traditionaliste Travail/Famille/Patrie, l’humanisme classique – remplacés par une pensée managériale et technocratique diffusant un autoritarisme honteux ;
  • l’idée que ces changements ne sont aucunement imputables à un volontarisme politique d’inspiration révolutionnaire : l’Histoire est un processus sans sujet, les structures agissent sans intervention humaine identifiable ;
  • la nécessité de renoncer aux illusions lyriques qui croient aux stratégies, aux projets, aux intentions.

 

Todd

La réflexion se développe également en trois temps.

  • Dans les trois premiers paragraphes, organisés cette fois selon les termes d’une « topique freudienne » (conscient/subconscient/ inconscient), Emmanuel Todd livre une description générale de l’universelle dynamique de sociétés conditionnées et déterminées par leurs « couches profondes ».
  • Les paragraphes 4 à 7 fournissent l’occasion de développer une série d’exemples attestant de la pertinence de ce schéma général. Ainsi, la carte de la diffusion de l’idéologie communiste sur la planète recoupe celle de la domination d’un système familial spécifique (§ 5), chaque système politique s’implante et se diffuse en relation avec « une structure familiale sous-jacente » (§ 6), le dynamisme éducatif et modernisateur d’une société est fonction de la place accordée aux femmes dans les modèles familiaux (§ 7).
  • Le troisième temps du texte (§ 8 à 10) expose ironiquement les réticences suscitées par des conclusions qui devraient s’imposer comme des évidences à en croire l’auteur, qui retourne l’opposition de ses contradicteurs en argument pro domo, puisqu’il souligne que les réticences face à ses thèses mettant en évidence « l’action de la famille » sont justement niée[s] avec une vigueur particulière dans les sociétés individualistes, en France et dans le monde anglo-américain notamment », manière ironique de réitérer contre ses détracteurs mêmes la pertinence de l’idée d’une influence des structures anthropologiques profondes sur les décisions conscientes supposément libres, mais qui révèlent seulement l’exercice d’une liberté elle-même soumise à des déterminismes conséquents.

Le texte évoque donc :

  • le sentiment d’évidence qui doit conduire, à la vue d’une multitude d’exemples répartis sur toute la surface du globe, au fait d’admettre que les modalités d’organisation des sociétés, le régime politique qui les domine, la capacité qu’elles ont à évoluer relèvent non pas de l’initiative individuelle ou d’un amour plus ou moins grand pour la liberté, mais de l’influence de structures profondes ;
  • le fait que ces structures profondes, de par l’influence qu’elles exercent, permettent de décrire les sociétés comme relevant d’une topique freudienne (la référence à cette topique fournissant l’armature rhétorique des trois premiers paragraphes du texte) ;
  • la nécessité, au plan idéologique et théorique, de renoncer une fois pour toutes au fétichisme de la liberté et du choix individuels (on n’est pas libre de choisir la liberté, le choix de la liberté est lui-même déterminé, rappelle l’auteur), ainsi qu’à leur corollaire, le sacro-saint individualisme générateur d’un aveuglement comique sur le fonctionnement véritable des groupes humains ;

 

Latour

La réflexion se développe en quatre temps.

  • Dans les trois premiers paragraphes, les rappels d’une actualité avant tout anglo-saxonne, mais aux retentissements planétaires servent à établir l’idée que l’émergence de la question climatique a réduit à néant l’idée d’un monde commun habitable par tous. Il faut en prendre pour preuve aussi bien l’élection récente de Donald Trump que certains propos tenus par ses prédécesseurs.
  • Deux événements historiques récents (« le Brexit » et « l’élection de Trump ») sont évoqués (dans les § 4 à 6) pour illustrer cette idée de la sécession de certains pays hors du domaine commun.
  • Deux autres événements historiques, le « troisième » et le « quatrième » sont évoqués dans les § 7 à 12 (jusqu’à « alors plus personne n’a, comme on dit, de « chez soi » assuré ») pour justifier l’inanité et l’irresponsabilité des décisions qui ont engendré les deux premiers événements.
  • Le quatrième et dernier moment du texte (§ 13 à 17, de « Chacun de nous se trouve donc devant la question suivante » jusqu’à la fin) expose les enjeux véritables que le mouvement de fond des mutations climatiques a mis au jour : la nécessité de repenser la notion de « territoire habitable pour nous et pour nos enfants » d’abord ; celle d’abandonner les clivages obsolètes de « droite » ou de « gauche » ensuite ; celle enfin de prendre conscience de l’inscription du fantasme (et de la réalité) de la perte de sol fondateur dans l’ensemble des consciences humaines, qu’il s’agisse des consciences des futurs migrants qui vivent encore là-bas, à l’extérieur, ou des consciences des déclassés qui vivent ici, à l’intérieur.

Dès lors, on retrouve dans ce troisième texte les principaux axes déjà identifiés dans les deux précédents :

  • l’idée que les évolutions en cours font disparaître des repères et des références autrefois perçus comme évidents, essentiels et indestructibles : ici c’est de la possibilité même de disposer d’un sol et d’une planète commune que les hommes se voient peu à peu privés ;
  • l’idée que la prétention d’apporter à ces évolutions en cours des réponses séparées et isolées relève au mieux de prétentions indécentes et ridicules ;
  • l’idée que la situation impose des renoncements : ici, il s’agit de renoncer à des clivages politiques obsolètes (le clivage droite/gauche, inopérant face au défi nouveau), ainsi qu’à l’idée d’un monde confortablement clivé, dans lequel certains pourraient encore nourrir l’illusion d’être protégés des dangers auxquels sont exposés les autres. Tout au contraire, chacun se retrouve dorénavant sommé d’éprouver les angoisses communes suscitées par les évolutions en cours.

 

Respecter le sens des textes et prouver un minimum de culture générale

Les candidats, déstabilisés par les textes, ont souvent eu le réflexe de plaquer sur le corpus un questionnement inadapté, car stéréotypé et bien général : les exercices d’entraînement, tout au long de leurs années de préparation, les ont sans doute conduits à penser ainsi ; c’est une erreur. Le psittacisme, s’il est rassurant, ne saurait remplacer une lecture personnelle et courageuse qui affronte et confronte les textes en cherchant à en dégager les congruences et les lignes de force, mais aussi les spécificités. Malheureusement, les « ficelles » c’est-à-dire ce que l’on estime être des recettes miraculeuses nuisent plus qu’elles n’aident. Aussi les copies finissent-elles par se ressembler, sans souci réel ni des textes distribués ni de leur cohérence interne : le corpus proposé semble n’être plus qu’un alibi, permettant aux candidats de livrer un devoir passe-partout, qui subsume en une copie les exercices effectués en cours. La problématique formule dès lors une vague question relative à la mondialisation ou au libéralisme et les points de confrontation se suivent avec une désespérante monotonie, selon le patron suivant :

1- Que constate-t-on aujourd’hui ?

2- Quelles en sont les causes (ou les conséquences) ?

3- Quelle remédiation proposer ?

 

Ce parcours nous éloigne de l’identité profonde de la synthèse et ne prouve en aucune manière la compréhension réelle des textes.

Plus grave : on oublie que l’épreuve de la synthèse de textes est une épreuve de culture générale, qui mobilise à ce titre les connaissances acquises par les candidats au cours de leur scolarité. On est donc en droit de s’interroger quand on lit, sous la plume de maints d’entre eux, que le capitalisme naît en 1968. Que le texte de Régis Debray ait pu être mal compris est une chose ; qu’il donne lieu à de telles formulations de la part d’étudiants en économie et en histoire contemporaine en est une autre qui, assurément, laisse perplexe.

Trouver le point de convergence des trois textes ; viser la cohérence et la progression dynamique du plan

La difficulté majeure perçue à la lecture des copies tient cette année visiblement à l’articulation des trois textes au sein d’une problématique commune.

La question d’ensemble qui ouvre la synthèse doit être à ce titre mieux travaillée, afin de réellement englober les traits saillants des trois textes, et de ne pas partir dans des directions que l’on a peine à suivre. Or trop souvent les candidats se sont perdus dans des rapprochements hasardeux, la plupart du temps très mal formulés. Ainsi peut-on lire des formulations très générales et loin des textes :

  • « Quelles sont les origines de la société ? »
  • « Peut-on parler d’égalité dans le monde ? »
  • « Comment l’histoire humaine a-t-elle évolué ? »
  • « Dans quelle société vivons-nous ? »
  • « Un individu se construit-il tout seul ? »
  • « Les sociétés libres, un réel enjeu ? »

D’autres font preuve d’une grande maladresse tant dans les pistes qu’elles semblent vouloir ouvrir que dans l’expression :

  • « Comment est-ce que nos différences peuvent nous désunifier ? »
  • « L’évolution de l’espèce humaine est-il un processus réalisable ? »
  • « La tendance est-elle en faveur des origines et leur persistance ? »

La cohérence et la progression dynamique du plan proposé constituent un facteur de lisibilité et un critère d’évaluation important des copies.

On peut regretter que certains candidats proposent des plans peu cohérents, dont la logique progressive n’apparaît pas ou peu, et qui compromettent la richesse des confrontations attendues entre les textes du corpus.

Dans le plan suivant, il est difficile non seulement de comprendre la pertinence de la problématique, mais aussi son articulation avec les trois questions qui suivent : Problématique : comment conserver l’unité d’une société ?

  1. Quel est le moteur du développement d’une société ?
  2. Quels sont les freins de ce développement ?
  3. Que faire pour se libérer de ces fardeaux ?

Dans cet autre plan, l’articulation entre la problématique et les trois questions qui suivent reste énigmatique, autant que la progression des questions posées : Problématique : quelle est la place des idéaux fondateurs ?

  1. Le cadre familial est-il important ?
  2. Le rôle de l’État est-il central ?
  3. Sommes-nous prêts à lutter pour la liberté ?

 

En revanche les correcteurs ont eu le bonheur de rencontrer des plans heureusement articulés :

Problématique : en quoi et par quoi les dynamiques des sociétés modernes sont-elles déterminées ?

  1. Quels dynamismes animent les sociétés modernes ?
  2. Quels facteurs semblent à l’origine de ces mouvements ?
  3. Mais quels en sont en réalité les moteurs dont nos sociétés sont plus ou moins conscientes ?

 

Problématique : Quel rôle jouons-nous dans les mutations qui touchent le monde contemporain ?

  1. Quels sont les changements qui caractérisent le monde contemporain ?
  2. Dans quelle mesure sommes-nous à l’origine de ces changements ?
  3. Dès lors, sommes-nous libres et conscients de ces mutations ?

 

 

Maîtriser la langue française

Comme les autres années, nous remarquons encore dans quelques copies trop de fautes d’orthographe, trop d’erreurs sur la syntaxe de la phrase interrogative, avec des phrases affirmatives transformées par simple ajout d’un point d’interrogation, ou encore des cas de double inversion, la locution « est-ce que… » étant suivie d’une inversion. Les compétences syntaxiques fondamentales doivent être maîtrisées par les candidats.

On attend bien évidemment une expression dépourvue de toute faute caractérisée, mais qui vise de surcroît la clarté et l’élégance ; Celle-ci est atteinte dans les meilleures copies, notées entre 17 et 20, qui parviennent à conjuguer une compréhension fine des textes, un travail cohérent de confrontation et d’organisation des idées, et une expression précise et élégante.

Invariablement, les fautes lourdes en matière d’expression concernent principalement les copies qui manifestent par ailleurs une compréhension superficielle des textes, la maîtrise active de la langue étant le préalable à la lecture avertie de la pensée d’autrui. Pourtant, même dans les copies satisfaisantes, on rencontre quelques maladresses qui devraient être proscrites.

La maîtrise du lexique est un domaine de compétences souvent oublié des étudiants et ceux qui sont les plus fragiles dans ce domaine encourent une double peine, puisque la compréhension du texte et sa restitution sont simultanément affectées. Les candidats doivent donc prêter attention au vocabulaire qu’ils emploient et veiller à être le plus précis possible.

 

Soulignons quelques erreurs fréquentes cette année :

  • Les participes passés (orthographe de la forme de base / accord avec le sujet / avec le COD placé avant le verbe en cas d’auxiliaire avoir…) ; par exemple : « après avoir investit* », « une vision mal accueillit* », « les rapports ont disparus* », « l’urbanisation a brisée* le déterminisme social » etc.
  • Les phrases séparant artificiellement la principale de la subordonné En voici un exemple : « Bruno Latour estime que la question environnementale est déterminante. Tandis que Régis Debray, lui, évoque plutôt l’économie ».
  • L’orthographe lexicale : les adjectifs « social/e », et « familial/e », ont été particulièrement malmenés ; notons : « le schéma familiale* », « le modèle familliale* », « l’environnement sociale* ». Les mots devant doubler la consonne n également : « isolationisme* », « protectionisme* », « actionarial* ». Sinon on aura trouvé quelques perles comme « obselète* », « patriarchale* », « authoritaire *», « psychanalétique* ».
  • Il convient de faire attention à la coupure des mots à la fin de la ligne, celle-ci devant se faire à la syllabe écrite.
  • Il convient également d’éviter la virgule après le « mais » qui rend la phrase incorrecte et n’apporte rien : « Mais*, quelles sont les conséquences de ces changements ? »
  • Le lexique est souvent malmené : beaucoup de copies ont cru bon d’utiliser le terme « sociétal » au lieu du terme sans doute considéré trop simple de « social ». Rappelons que le terme « social » renvoie à l’analyse des conditions de vie liées à la situation économique et aux lois qui régissent le travail. Le terme « sociétal » est un néologisme, inspiré de l’anglais « societal », dont le sens n’est pas encore tout à fait fixé, qui réfère davantage aux questions des mœurs de la vie en société. Le social touche à la vie collective, la vie commune ; le sociétal touche davantage à la vie privé Cette tendance semble signaler une forme de manque de confiance de l’étudiant dans son propre raisonnement, éprouvant le besoin de briller dans sa copie par des termes savants perçus comme plus nobles et valorisants.

 

Conseils aux futurs candidats

Respectez les règles de l’exercice, interdisez-vous la juxtaposition de trois résumés, évitez l’absence de décompte des mots ou les erreurs de décompte.

Respectez le sens des textes et évitez les plans tout faits.

Faites un bon usage de votre culture générale.

Essayez de trouver les points de convergence des trois textes sans oublier leurs dissemblances.

Exprimez-vous dans une langue correcte, claire, rigoureuse en évitant les effets de style grandiloquents ou la copie intempestive des expressions savantes des textes.

Veillez à la cohérence interne, à la lisibilité et à la bonne intelligence de votre propos.

Veillez à la correction orthographique de la synthèse.

Proposez une copie soignée, à l’écriture lisible et respectueuse des règles de présentation de la synthèse. Ratures, renvois, repentirs et « blancs » (dus aux effaceurs, mais non comblés) font d’emblée mauvaise impression.

 

 

Corrigés

1re proposition de corrigé

La proposition de rédaction développée ci-dessous reprend les perspectives successivement développées dans les analyses qui précèdent.

On attirera l’attention sur le choix de l’adverbe sérieusement employé dans le point de convergence. L’emploi de ce terme s’explique par la volonté de rendre compte d’emblée d’une caractéristique commune aux trois textes, qui est de déconsidérer explicitement (par l’ironie dans le cas de Debray et Todd, par le recours à un registre plus solennel dans le cas de Latour) toute prise de position contraire à la leur comme manquant précisément d’intelligence et de sérieux. Le choix récurrent d’un registre polémique va également dans ce sens, et on pouvait attendre des candidats qu’ils entendent ces tonalités-là.

Les trois points de convergence articulent ensuite les thématiques dominantes déjà recensées plus haut : obsolescence de références, d’idées et de valeurs (I) dont il convient (II) de cesser de croire qu’elles correspondent à des évolutions « pilotables » par des acteurs isolés bien identifiés, ce qui conduit (III) à renoncer à un certain nombre d’illusions.

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Structures profondes ou initiative humaine : à qui convient-il sérieusement d’attribuer la dynamique des mutations politiques et civilisationnelles ?

Quelles références, quelles certitudes cette dynamique a-t-elle définitivement condamnées ? Selon Debray, Mai 68 accéléra l’obsolescence du triptyque Travail Famille Patrie, et liquida les humanités classiques au profit d’/ un technocratisme et d’un autoritarisme honteux. Pour Todd, les choix individuels doivent cesser d’expliquer le ralliement des groupes humains à des systèmes politiques collectivistes ou libéraux. Latour, alarmiste, signale que c’est la certitude même de disposer d’une planète fournissant un point d’appui universel que le /changement climatique nous dérobe dorénavant.

Des acteurs isolés et conscients peuvent-ils conduire, voire contrecarrer les grandes mutations ? Latour déplore que le Brexit et l’élection de Donald Trump révèlent, dans leurs indécentes aspirations à l’isolationnisme, le caractère dérisoire des prétentions d’un pays à apporter seul une réponse / pertinente aux enjeux géopolitiques globaux. Debray et Todd, également sceptiques sur ce point, décrivent, pour l’un, le mouvement historique comme un processus sans sujet mû par des structures productives ignorant toute idée de stratégie consciente appliquée par des avant-gardes éclairées, tandis que l’autre convoque la psychologie freudienne / pour évoquer des sociétés moins agissantes qu’agies par des structures profondes familiales ou religieuses.

A quels renoncements consentir alors ? L’influence des modèles familiaux et religieux en matière d’organisation sociale devrait, selon Todd, conduire à reconnaître le poids des déterminismes, et à en finir avec une mythologie individualiste / comique dans ses aveuglements. Tout aussi ironique, Debray sonne le glas des illusions lyriques révolutionnaires : les structures capitalistes et elles seules modifient à bas bruit et en profondeur la réalité sociale. Latour, solennel, nous invite à oublier le clivage droite/gauche, et l’idée d’un monde distinguant enracinés sûrs / de leur fait et déracinés d’ici ou d’ailleurs : chacun va éprouver l’angoisse suscitée par la perspective que disparaisse la possibilité d’habiter un lieu commun.

328 mots

 

2e proposition de corrigé

La seconde proposition ci-dessous met l’accent sur le principe de causalité historique, en interrogeant à la fois la possibilité d’identifier les causes du mouvement de l’histoire, et la possibilité d’en être l’acteur.

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Quel est le rôle des sociétés dans les grandes mutations historiques ?

De quelles mutations s’agit-il ? Allant du général au particulier, Todd interroge en anthropologue les mutations socio-politiques pour rendre compte par exemple de l’avènement du communisme dans les pays de l’Est. Latour se place sur un / terrain géopolitique pour constater que notre rapport à la notion de sol connaît actuellement une révolution consécutive à une double crise écologique et migratoire. Debray enfin porte son regard sur la France de mai 68 qui, loin des idéaux soixante-huitards, a surtout donné lieu à une modernisation du capitalisme traditionnel / et de la vie politique.

Ces mutations sont-elles imputables à des causes identifiables ? Latour invoque des causes conjoncturelles, politiques et économiques, en l’occurrence la tendance au repli égoïste des anciennes puissances impérialistes (États-Unis et Grande-Bretagne). Todd et Debray mettent en avant des causes bien moins immédiatement / perceptibles. Todd mobilise le modèle freudien pour montrer que les mutations historiques résultent de strates de déterminations plus ou moins conscientes et admises : l’économie et la politique certes, mais aussi l’éducation et les structures familiales. Pour Debray, la seule cause identifiable est l’air du temps, qui en / mai 68 était au mouvement. Le capitalisme n’a fait que lui emboiter le pas pour se moderniser.

Les sociétés ont-elles dès lors une emprise sur les mouvements de l’histoire ? Pour Latour, les grandes puissances ont les cartes en main : ou bien réinventer les conditions d’une terre habitable pour tous, ou bien rester dans le déni. Todd et Debray sont plus fatalistes. Todd distingue deux types de sociétés : celles qui admettent leur déterminisme et celles qui, au nom d’un idéal volontariste, refusent de voir que ce rapport à la liberté est lui-même déterminé. Pour Debray, la raison de / l’histoire est cynique et échappe à la volonté de ses acteurs : de fait, les militants de mai 68 ont ouvert la voie au capitalisme moderne, bien malgré eux.

329 mots

Flore Deghaye