Nietzsche, le corps comme maître de l’âme (1) Nietzsche, le corps comme maître de l’âme (1)
Dans la tradition philosophique, que ce soit chez Platon ou dans la pensée chrétienne, l’âme et le corps forment deux parties distinctes chez l’homme.... Nietzsche, le corps comme maître de l’âme (1)
  • Dans la tradition philosophique, que ce soit chez Platon ou dans la pensée chrétienne, l’âme et le corps forment deux parties distinctes chez l’homme. De plus, cette tradition philosophique confère à l’âme une supériorité aux corps.
  • La pensée de Nietzsche s’oppose à cette hiérarchisation traditionnelle du corps et de l’âme. L’aspect novateur et particulier à la pensée de nietzschéenne vient surtout de sa remise en question de cette division entre  corps et âme.
  • Si bien souvent on assimile la pensée de Nietzsche à une simple revalorisation du corps par rapport à l’âme, sa pensée reconsidère intégralement le concept de corps puisqu’il interroge la division classique de l’âme et du corps.

 

Le corps est réel

  • La pensée de Nietzsche du corps se fait en parfaite opposition à la tradition philosophique antique et chrétienne : ses textes s’opposent aussi bien à Platon (pensée antique), au Christ (pensée catholique) qu’à la bêtise de “la foule” et son ignorance.

“Aussi loin que quelqu’un puisse pousser la connaissance de soi, rien pourtant ne peut être plus incomplet que son image de l’ensemble des instincts qui constituent son être. A peine s’il peut nommer les plus grossiers par leur nom.”

[Aurore, II, §119 (in OPC, IV, trad. J. Hervier, Paris, Gallimard, 1980]

  • L’être humain est seulement constitué d’instincts, (voir plus bas définition).  Nietzsche affirme que la foule et les philosophes ignorent les instincts – ces derniers (platoniciens et chrétiens) n’ont jamais tenté de les connaître. Cette ignorance est la cause d’une perpétuation de préjugés faux voire nocifs, celle qui établit la supériorité de l’âme par rapport au corps. 
  • L’âme représente la permanence et le corps la mutabilité dans la tradition philosophique. Les Antiques comme Saint-Augustin, la tradition chrétienne et la foule établissent comme critère de valeur la permanence pour hiérarchiser les choses : plus une chose est permanente et immobile, plus elle est valorisée. C’est pour cette raison que l’âme est supérieure au corps dans la tradition philosophique. Plus encore, comme l’âme est plus fiable que le corps, car elle est permanente – tandis que le corps est mobile, la conclusion que tirent la foule et ces philosophes de cette idée est que l’âme serait plus réelle que le corps, ce qui justifie à nouveau sa supériorité sur le corps.
  • Nietzsche va entièrement contredire cette affirmation selon laquelle l’âme serait supérieure au corps. D’une part, il abandonne le critère de la permanence comme critère de valeur, et revalorise la mutabilité et le mouvement à la place. D’autre part, il contredit également cette hiérarchie entre âme et corps en affirmant que l’idée qui justifie cette hiérarchie, c’est-à-dire l’âme est plus réelle que le corps, est pour lui un préjugé faux et nocif. Selon Nietzsche, c’est tout le contraire : le corps est plus réel que l’âme.  Le corps n’est pas responsable de la mauvaise interprétation que l’on fait de la réalité : si nous faisons une erreur de jugement sur le réel c’est au contraire l’âme qui est à blâmer. Lorsque l’âme interprète le réel, c’est-à-dire lorsqu’elle  insère une constance, de la régularité qu’elle trahit le réel : elle ajoute des éléments que la réalité ne possède pas.
  • L’essence de la réalité est justement d’être dépourvue de constance et de régularité : la réalité est changement et irrégularité.  L’âme, elle, par essence souhaite introduire de la constance, en définissant par exemple des lois qui gouvernent le réel et de la régularité : elle conceptualise, en créant par exemple des catégories pour découper le réel afin de l’analyser et de l’expliquer. Ce sont certains instincts qui expliquent cette essence de l’âme, et qui donc sont responsables de cette déformation du réel. C’est notamment l’instinct de sécurité qui nous pousse à rationaliser le réel puisque cela nous permet de maîtriser le réel, de devenir “maître et possesseur de la nature” (Descartes). :En somme, l’âme par essence intellectualise le réel afin de lui donner une constance, une régularité, pour lui soustraire toute l’ambiguïté qui le compose. Ainsi, par son essence même, qui la conduit à insérer de la constance là où il n’y en a pas, l’âme (et les instincts qui la dirigent) nous trompe sur le réel.

“[Les sens] ne mentent pas du tout. C’est ce que nous faisons de leur témoignage qui y introduit le mensonge, le mensonge de l’unité, le mensonge de l’objectivité, de la substance, de la durée… C’est la “raison” qui est cause de ce que nous falsifions le témoignage des sens. Tant que les sens montrent le devenir, l’impermanence, le changement, ils ne mentent pas…”

[Crépuscule des idoles, “La “raison” dans la philosophie”, §2 (in OPC, VIII, trad.J-C. Hémery, Paris, Gallimard, 1974]

  • Nos sens, qui nous permettent d’avoir une approche première de la réalité, sont trahis par notre âme : “C’est la “raison” qui est cause de ce que nous falsifions le témoignage des sens”.
  • Ainsi, le préjugé qui attribue à l’âme d’être plus réelle que le corps, du fait de sa constance et de son caractère éternel, est faux. Le corps est réel à l’opposé de l’âme, puisqu’en étant soumis au changement et à l’irrégularité il est plus proche de la réalité, elle-même soumise au changement et à l’irrégularité.

 

L’être est corps et l’âme n’est qu’une partie du corps

  • Nous venons de voir que Nietzsche remet fondamentalement en cause le postulat que l’âme serait supérieure au corps. En effet, c’est bien souvent en s’appuyant sur le préjugé que l’âme est plus réelle que le corps que l’on établit ensuite une hiérarchie entre ces deux parties de l’être. Par ignorance, la foule et les philosophes platoniciens et chrétiens clament en choeur la supériorité de l’âme sur le corps.
  • Nietzsche ne se contente pas seulement de critiquer cette hiérarchie entre âme et corps : il va plus loin, et remet en cause cette dualité de l’être entre âme et corps.
  • Pour Nietzsche, l’âme n’est qu’une partie du corps : en somme, l’être n’est que corps. Zarathoustra, le poète-prophète et personnage principal de l’oeuvre emblématique de Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra affirme cette appartenance de l’âme au corps dans cet extrait :

 

“Corps suis tout entier, et rien d’autre, et âme n’est qu’un mot pour désigner quelque chose dans le corps.”

[Ainsi parlait Zarathoustra, “Des contempteurs du corps” (in OPC, VI, trad. M. de Gandillac, Paris, Gallimard, 1971]

  • Pourquoi l’être n’est-il fait que de corps ? Comment expliquer que toutes ces choses comme la “raison”, la conscience, l’esprit, la pensée, l’intelligence, etc., qui habituellement sont rangés dans la catégorie “âme” appartiennent ainsi au corps ? La réponse que nous apporte Nietzsche est la suivante : puisque l’homme n’est fait que d’instincts et de volontés – le plus souvent inconscients – tout ces phénomènes que l’on nomme “raison, esprit, conscience, etc.” ne sont que des manifestations du corps.
  • Le corps, n’étant fait que désir, pulsions, instincts et volontés inconscientes, conduit et dirige toutes nos pensées : celles-ci ne sont que le produit de pulsions organiques. Il n’y a pas d’âme autonome du corps : toutes nos pensées ne sont que le produit de nos instincts, les serviteurs de nos instincts. Or, notre être n’est constitué que d’instincts, et s’il n’y a pas d’âme, de raisons, etc., alors il n’y a que du corps. Le corps est instinct, les instincts dirigent, que ce soit conscient ou non, nos pensées, nos idées, l’analyse que l’on fait de la réalité. (Nous avons pris l’exemple de la rationalisation du monde : c’est l’instinct de sécurité qui a motivé ce comportement, ainsi c’est le corps qui a décidé de rationaliser le monde.)  Ainsi, poursuit Zarathoustra :

 

Derrière tes pensées et tes sentiments, mon frère, se tient un puissant maître, un inconnu montreur de route – qui se nomme soi. En ton corps il habite, il est ton corps.”

[Ibid.]

 

Le corps doit être le seul objet d’étude

  • Nous avons donc vu que même en conservant ce dualisme entre corps et âme, le corps est plus réel que l’âme et plus encore donc, que ce dualisme est absurde puisque tout est corps et l’âme n’est qu’une partie du corps. Ainsi, pour Nietzsche ce qu’il faut étudier, ce qui doit être en premier objet de philosophie, c’est le corps.
  • Ce n’est pas l’âme qu’il faut étudier en premier, ce n’est pas la pensée qu’il faut étudier : il faut étudier la cause des causes de ce phénomène, qui en l’occurrence sont les instincts. La pensée n’est que la conséquence des instincts, des pulsions qui émanent du corps : c’est pourquoi le philosophe se doit d’étudier le corps en premier et non l’âme.

 

A retenir :

 

  • La tradition philosophique, de Socrate aux penseurs chrétiens et la foule déprécient le corps au profit de l’âme. Pour justifier cette affirmation, d’une part, ils s’appuient sur le critère de la permanence pour établir une telle hiérarchie : puisque l’âme est permanente et le corps est mobile, alors l’âme est supérieure au corps ; d’autre part, puisque l’âme est permanente – ce qui n’est pas le cas du corps, alors elle est plus fiable et donc elle est plus réelle que le corps. Nietzsche s’oppose radicalement à cette idée que l’âme est supérieure au corps. D’une part, il prend comme critère la mutabilité des choses pour établir une hiérarchie (et donc inverse cette hiérarchie traditionnelle) et d’autre part, il considère que l’idée de la “fiabilité de l’âme” pour attester qu’elle est plus réelle que le corps est fausse. Pour Nietzsche, puisque l’essence de la réalité est d’être mobile et changeante, tout comme le corps, et que l’âme quant à elle, par essence souhaite introduire de l’immobile et de la constance alors le corps est plus réel que l’âme.
  • Nietzsche va plus loin, et s’oppose même au dualisme classique que l’on effectue entre âme et corps : l’être n’est que corps puisque l’être n’est que instinct. L’âme n’est qu’une partie du corps : toutes nos pensées, nos idées, etc., (ce que traditionnellement nous attribuons à l’âme), ne sont en fait guidés que par les instincts. Ainsi, l’âme n’est qu’une partie du corps : elle est un serviteur du corps, elle obéit à ses instincts.
  • C’est à partir de ces deux affirmations, la supériorité du corps à l’âme et l’âme comme partie intégrante du corps, que Nietzsche explique que le premier objet de la philosophie doit être le corps et non l’âme. Il ne faut pas étudier la pensée, puisqu’elle n’est qu’une conséquence des instincts : il faut donc étudier les instincts, c’est-à-dire le corps, qui sont cause de la pensée.

Définition d’instincts :

Je vous fournis là une première définition un peu abscons des instincts chez Nietzsche, mais globalement vous comprendrez petit à petit dans cette série d’articles consacrée à Nietzsche ce qu’ils sont. Si l’on souhaitait donner une définition synthétique des instincts, on pourrait dire qu’ils forment des processus, des choses en mouvement, qui permettent d’accroître sa puissance : toutes choses réelles (que ce soit les hommes, les pierres, les feuilles, etc.) sont constituées d’instincts et désirent accroître sa puissance.

Bibliographie

  • Jeanne-Marie Roux, Le corps de Platon à Jean-Luc Nancy, édition “Petite philosophie des grandes idées”.
  • Wotling, La philosophie de l’esprit libre

Assia Hadj-Ahmed

Étudiante à l'ESSEC en deuxième année, anciennement élève au lycée Montaigne (75) en ECE, je suis référente au pôle CG/Philo du site.

No comments so far.

Be first to leave comment below.

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *