« Vénus anadyomène » de Rimbaud, ou l’art de célébrer la laideur du corps « Vénus anadyomène » de Rimbaud, ou l’art de célébrer la laideur du corps
Vénus anadyomène Comme d’un cercueil vert en fer blanc, une tête De femme à cheveux bruns fortement pommadés D’une vieille baignoire émerge, lente et... « Vénus anadyomène » de Rimbaud, ou l’art de célébrer la laideur du corps

Vénus anadyomène

Comme d’un cercueil vert en fer blanc, une tête
De femme à cheveux bruns fortement pommadés
D’une vieille baignoire émerge, lente et bête,
Avec des déficits assez mal ravaudés ;

Puis le col gras et gris, les larges omoplates
Qui saillent ; le dos court qui rentre et qui ressort ;
Puis les rondeurs des reins semblent prendre l’essor ;
La graisse sous la peau paraît en feuilles plates ;

L’échine est un peu rouge, et le tout sent un goût
Horrible étrangement ; on remarque surtout
Des singularités qu’il faut voir à la loupe…

Les reins portent deux mots gravés : Clara Venus ;
– Et tout ce corps remue et tend sa large croupe
Belle hideusement d’un ulcère à l’anus.

 

“Vénus anadyomène” est un poème d’Arthur Rimbaud qui appartient à son recueil des Cahiers de Douai. Le thème traité et la forme sont classiques : il s’agit d’un blason, c’est – à – dire un court poème qui célèbre une partie du corps féminin, dédié à Vénus, la déesse de l’Amour et de la Beauté. L’adjectif “anadyomène” signifie en grec “qui sort de l’eau” : ce thème récurrent dans l’histoire artistique de l’Europe dépeint généralement une jeune femme d’une grande beauté, qui sort d’une conque (un coquillage).

Rimbaud a choisi pour cela la forme du sonnet, avec quatre strophes (deux quatrains et deux tercets) d’alexandrins qui riment. C’est un choix intéressant : la forme est classique, tout comme le sujet abordé, et très codifiée. Mais là où Rimbaud est extrêmement novateur, c’est dans le fond du sujet traité, qui est en rupture totale avec les attentes traditionnelles. En effet, le poème dresse le portrait d’une vieille prostituée repoussante ; pour cela, il explicite des détails choquants (“ulcère à l’anus” v.14) ; il met ainsi à l’honneur la laideur triviale du corps. Toute la modernité de ce poème vient donc de la complémentarité paradoxale d’une forme fixe et ancienne, et d’un choix novateur, celui de faire de l’abject un sujet d’art et une nouvelle forme de beauté.

 

Un poème qui brise les canons artistiques classiques

Aisini, dès le premier vers, le ton est donné, et il jure totalement avec l’image traditionnelle de la Vénus idéale. Déesse immortelle et allégorie de la beauté, qui sort d’une conque en majesté, Vénus est ici une prostituée vieille et laide qui émerge d’une baignoire. La femme est directement associée à la mort : l’écrin qui la présente est une baignoire de mauvaise qualité qui s’apparente à un “cercueil” (v.1). Chaque détail décrit un corps qui s’oppose en tout point à la Vénus antique : la femme cache des formes dégradées et ridées derrière un épais maquillage (“fortement pommadés” v.2) qui n’en masque pas les défauts (“des déficits assez mal ravaudés” v.4) et qui est pour l’époque le signe qu’il s’agit d’une prostituée. Parodie du corps idéal de la déesse, la femme est repoussante juste dans les détails, qui sont décrits avec une précision chirurgicale : l’enjambement “on remarque surtout // Des singularités qu’il faut voir à la loupe…” (v. 10-11), qui conclut une énumération d’imperfections physiques à tous les niveaux, insiste sur cette laideur totale. Le poème est, de fait, très sonore : l’allitération (répétition d’une même consonne) en “g” au vers 5 (“puis le col gras et gris”) qui fait écho à la “graisse” à la fin de la strophe (vers 8) renvoie à la mollesse répugnante qui caractérise la femme.

Il s’agit de fait d’une laideur étonnante, hors norme : c’est ce que montrent les deux expressions “horrible étrangement” et “belle hideusement” (vers 10 et 14) : le poète est incapable de déterminer des éléments qui justifient ce jugement. C’est plutôt la multiplicité des détails faisant appel aux cinq sens qui dresse le tableau d’une nudité sale et repoussante : plus qu’un corps, la femme est décrite comme un amalgame d’organes contrefaits selon le regard du poète, qui glisse de la tête à la taille. Elle a la peau rouge (v. 9), usée, et des cheveux bruns, alors que la Vénus anadyomène de Botticelli est une jeune femme blonde, à la peau blanche. Il s’en dégage un parfum désagréable : “le tout sent un goût // Horrible étrangement” (v. 9-10). Pourquoi associer saveur et odeur ? Cette association permet d’insister sur le caractère global de l’impression du poète : la femme qui s’offre à ses yeux ne présente pas uniquement une image physique, mais envoie aussi une myriade d’informations gustatives et olfactives qui dégoûtent.

 

La description du corps permet de retracer l’histoire de la femme et de comprendre sa déchéance intellectuelle

C’est d’ailleurs de l’animal, plus que de la femme, que se rapproche le corps émergé : le champ lexical associé à sa morphologie renvoie en réalité à des attributs animaux, comme “l’échine” (v. 9) et la “croupe” (v. 13), ou même des organes habituellement associés à l’homme, mais qui ne sont généralement pas utilisés pour décrire une femme (“omoplates” v. 5, “reins” v. 12). Mais la proximité n’est pas uniquement physique : la rime de la première strophe entre “tête” et “bête” (vers 2 et 4) rend sonore l’animalité brute et la déficience intellectuelle de la femme décrite. D’ailleurs, son corps semble animé par un mouvement instinctif et irréfléchi : le vers “tout ce corps remue et tend sa large croupe” (vers 13), qui utilise le nom commun “corps” comme sujet du verbe, lequel n’a d’ailleurs pas de complément, exprime le mouvement disgracieux et sans but de la femme. En creux, c’est son absence de vie spirituelle qui est décrite : il s’agit d’une prostituée en fin de carrière, dont la vie s’est uniquement résumée au corps.

Le ton du poète est ironique : le tatouage “Clara Venus”, par exemple, laisserait entendre une femme jeune et belle (“clara” vient du latin “clarus”, qui signifie “clair, illustre, brillant), tout comme “Vénus”. Que conclure de la fin ? Le vers 14 “belle hideusement d’un ulcère à l’anus” mérite des explications : l’oxymore “belle hideusement” illustre la recherche d’une nouvelle parole poétique, qui cherche la beauté artistique dans des sujets traditionnellement peu prisés ; l’aspect très trivial de la conclusion du poème (“ulcère à l’anus”) invite à une relecture critique des vers précédents, pour y trouver la satire parodique du poète, mais aussi pour chercher, dans ces détails immondes, une nouvelle forme de beauté corporelle.

 

Le laid, une nouvelle forme de beauté

Mais au-delà de l’image d’une prostituée dégradée, le poème de Rimbaud est également un éclairage sur les misères humaines. Les détails qui entourent la femme, qu’ils soient matériels (“vieille baignoire” v.3) ou physiques (dans le manque de soins qu’elle apporte à son corps : “l’échine est un peu rouge” v.9, “ulcère à l’anus” v. 14), sont le signe des misères humaines qui affectent les plus vulnérables de la société et font naître, sous le ton ironique, un certain sentiment de pitié. On assiste en fait à un changement de focalisation de la part des artistes au XIXe : comme les auteurs naturalistes (comme Zola par exemple, qui devient porte-parole de la condition ouvrière), Rimbaud n’hésite pas à décrire le corps dans ses détails les plus repoussants, montrant ainsi que le quotidien le plus vulgaire peut devenir un sujet d’art, et repoussant les limites traditionnelles de la pudeur et du privé.

 

Que retenir en dissertation ?

  • Ce poème d’Arthur Rimbaud est un blason et une parodie : le titre, qui indique “Vénus anadyomène”, est en décalage avec la réalité de la femme décrite, qui s’oppose point par point au corps idéal de la déesse de l’Amour.
  • Dans ce poème, le corps est un livre ouvert où se trouve justifiée la situation actuelle de la femme par son passé. Le tatouage de “Clara Venus”, son maquillage vulgaire et sa maladie indique sa situation de prostituée ; l’état de saleté de son corps et le manque de soins qu’elle y apporte montrent la pauvreté dans laquelle elle vit. Mais loin d’être purement descriptif, ce poème, par le choix littéraire qui a été fait, donne également des éléments d’analyse sur la situation de la femme. En effet, l’insistance sur des organes physiques (les reins, la croupe, l’échine), donc sur le corps, laisse totalement de côté la dimension spirituelle de la créature dans la baignoire. En creux, on lit que sa situation de prostituée a dégradé moralement et mentalement la femme : sa vie ne s’est résumée qu’à son corps, et une fois celui-ci dégradé par la misère et la vieillesse, “Clara Venus” n’a plus de raison de vivre.
  • Ce poème montre enfin à quel point le corps est un marqueur social. La flétrissure du corps de la femme signale sa maladie et son indigence, liés au métier qu’elle exerçait, et qui ne lui permettait pas de s’élever en société. Le tatouage lui-même est traditionnellement signe d’une dégradation morale de la personne (les coupables de haute trahison, les galériens, les meurtriers étaient marqués d’un tatouage au fer rouge) : ce dernier étant visible à vie sur le peau, il devient impossible de cacher sa condition. Le corps devient ainsi le marqueur d’une profession dégradante et empêche à jamais l’insertion de la femme dans la société.

 

En couverture : La naissance de Vénus par Sandro Botticelli

 

Lorraine Félix

Ancienne élève de Sainte-Geneviève, je suis en première année à HEC.

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