Comment la Corée du Nord se finance-t-elle ? Comment la Corée du Nord se finance-t-elle ?
La Corée du Nord est l’un des deux pays où il est interdit de vendre du Coca (avec Cuba) et elle utilise des fax... Comment la Corée du Nord se finance-t-elle ?

La Corée du Nord est l’un des deux pays où il est interdit de vendre du Coca (avec Cuba) et elle utilise des fax pour menacer la Corée du Sud. En d’autres termes elle semble coupée du monde moderne et mondialisé. Les 25,3 millions d’habitants (pour simplement 2M de téléphones portables en 2014 !) de cette enclave de 120 500 km² sont dirigés par un régime dictatorial à parti unique et coiffé par Kim Jong-un. Ce régime a développé une idéologie propre : le Juche ( ie « autonomie ») qui promeut l’indépendance nationale. Depuis le 7ème Congrès du Parti qui s’est tenu du 6 au 10 mai 2016, la priorité est donnée à la doctrine du « byungjin » qui lie le développement économique et celui des armes nucléaires. Ces ambitions, ainsi que la récente découverte par Séoul d’un drone espion de Pyongyang dans une forêt située près de la frontière entre les deux Corées, posent plus que jamais la question des moyens que la Corée du Nord trouve pour se financer.

 

Comment la Corée du Nord gagne-t-elle de l’argent ?

 

 

Indéniablement, la Corée du Nord se trouve dans une situation politico-géopolitique qui entrave son développement économique et l’accroissement de ses recettes

 

 La Corée du Nord est un ancien pays communiste qui demeure isolationniste

Frappé dans les années 1990 par la crise et la famine, le pays a beaucoup souffert de la disparition de l’URSS (1991) qui lui apportait d’importantes aides jusqu’en 1988, mais également des conséquences de nombreuses catastrophes naturelles (inondations) et de l’archaïsme du système de production collectiviste hérité. En 2014, la Banque de Corée évalue à 34,6 Milliards de dollars son PIB et sa croissance à 1%. Le manque de devises et les sanctions appliquées par l’UE et les Nations Unies (en réponse à l’ambitieux programme nucléaire de Pyongyang), limitent les importations nord-coréennes. L’accès au crédit international est également limité, ce d’autant plus que la Corée du Nord a cessé le remboursement de la dette nationale extérieure (3 milliards de dollars environ) depuis les années 1980. Remarquons que le non-respect des droits de l’homme nuit à l’image de Pyongyang auprès d’éventuels investisseurs mais aussi à l’économie locale, alors même que, par exemple, la surtaxation des ouvriers ne suffit pas au financement de ses ambitions « nucléaro-militaires » !

 

Ses différends avec la communauté extérieure ont de lourdes répercussions sur ses revenus

Pyongyang est ainsi fortement dépendante des aides extérieures qui constituent   paradoxalement une source de revenus fragile à cause notamment des tensions liées au dossier nucléaire. Depuis 2006 la Corée du Nord a effectué 5 essais nucléaires (2006, 2009, 2012, 2013 et 2016) ; en 2016 elle était déjà visée par 9 résolutions du Conseil de Sécurité de l’ONU. La première (la résolution 1718) date de 1993 et imposait déjà un régime de sanctions économico-commerciales ! Les régulières fermetures de Kaesong (complexe industriel inter-coréen) comme en 2013 ou 2016 sont liées à des tension politiques entre les deux Corées et économiquement pénalisantes. La Russie, et surtout la Chine, sont les principaux clients pour les ressources minérales nord-coréennes (au premier semestre 2016, 54% des exportations nord-coréennes vers la Chine concernent les minerais). Elles investissent (dans l’exploitation des minerais pour la Chine, dans le fret ferroviaire pour la Russie), mais n’hésitent pas depuis quelques temps à prendre de la distance et à sanctionner la politique de Pyongyang, et ce malgré leurs intérêts économiques propres. Le chantage nucléaire ne semble donc plus constituer une rente intéressante pour Pyongyang, bien au contraire…

 

Et elle semble dans l’incapacité d’exploiter les richesses naturelles dont elle dispose

La Corée du Nord dispose a priori de plus de ressources que celle du Sud (24 fois supérieures pour les minerais, pour être exact), mais de moins de moyens pour exploiter les nombreuses richesses dont elle dispose ainsi. Selon les évaluations de deux organisations sud-coréennes, la valeur totale de ses réserves en minéraux (plus de 200 sortes, parmi lesquels des métaux rares très prisés dans le secteur des hautes technologies, de l’or, du fer, du zinc, du cuivre, de la craie…) s’élèverait à plus de 6 000 milliards de dollars ! Si la Corée du Nord avait beaucoup misé sur leur exploitation dans les années 1970, cette dernière a beaucoup décliné depuis les années 1990, ce par manque entre autre d’expertise et d’infrastructures (coûteuses !). Selon un rapport de Lloyd R. Vasey, les 700 mines du pays ne seraient ainsi exploitées qu’à 30% de leur capacité ! Remarquons que la Corée du Nord ne peut importer aisément du matériel nouveau pour exploiter ses mines, puisque des sanctions ont été appliquées par la communauté internationale (toujours par crainte du développement du programme nucléaire de Pyongyang au coeur duquel les ressources minérales sont situées).

 

Toutefois, malgré une telle situation, elle parvient à trouver diverses sources de revenus… Quelles sont-elles ?

 

 

Plusieurs des milliards de dollars que Pyongyang réussit à cumuler chaque année proviennent d’activités parfaitement licites

 

Malgré les sanctions à son égard et sa politique d’isolationnisme, Pyongang peut licitement faire du commerce avec l’extérieur

En effet, les sanctions ne concernent qu’un nombre limité de produits, à savoir ceux soupçonnés d’alimenter financièrement ou techniquement les programmes balistiques et nucléaires du régime comme le charbon, longtemps très prisé (surtout par la Chine) car vendu sous le cours international mais par ailleurs moins demandé. De fait, la Corée du Nord exporte toujours du fer, du sable, du gravier vers la Chine (en pleine croissance et donc en pleine construction, malgré un récent ralentissement), son principal partenaire commercial, ou encore des produits chimiques vers la Malaisie et de l’huile de soja et ressources halieutiques vers l’Asie du Sud-Est. Les échanges entre Pyongyang et l’ASEAN sont faibles mais loin d’être inexistants (ils s’élèvent à 181 M de dollars par an !). Remarquons que si la Corée du Nord exporte à plus de 80% vers la Chine et le reste de l’Asie, ce qui signifie que l’attitude de la Chine est déterminante pour l’efficacité des sanctions (un rapport récent des Nations Unies rapporte de plus que des sociétés écran principalement basées en Chine permettent au régime de financer son programme nucléaire), des échanges sont aussi réalisés avec le Pakistan et même certains pays d’Afrique comme le Burkina Faso. Toutefois, à la suite des pressions internationales, et en particulier du Président Américain, Pékin a annoncé qu’elle suspendrait la totalité de ses importations de fer, minerais et ressources halieutiques en provenance de la Corée du Nord dès le 15 août…

 

L’exportation de main d’oeuvre est une source de revenus non-négligeable, et souvent ignorée, pour Pyongyang

L’an dernier on recensait plus de 60 000 travailleurs nord-coréens à l’étranger. Or leur salaire est directement versé à des entités contrôlées par le pouvoir. Ils sont principalement présents en Chine, en Russie et au Moyen-Orient, mais on les trouve également dans l’Union Européenne, par exemple en Pologne, ou encore en Libye et Angola. Ils travaillent dans des secteurs aussi variés que celui des chantiers de construction, des usines textiles ou de l’exploitation forestière. Toutefois les conditions de ces ouvriers expatriés sont souvent dénoncées comme illégales. La notion de travail forcé est souvent employée pour parler de ces ouvriers dont le passeport est confisqué et les conditions de travail souvent opaques. Ainsi en 2015 et 2016, l’administration Obama a une fois de plus pris des sanctions contre la Corée du Nord pour violation des droits de l’homme. Une source de revenus ambigüe donc…

 

Les relations économiques avec la Corée du Sud à travers par exemple la zone industrielle de Kaesong et les aides versée par Séoul sont primordiales

Séoul est le deuxième partenaire commercial de Pyongyang, et le volume des échanges commerciaux entre les deux pays a quadruplé depuis 2000. La zone industrielle de Kaesong située près de la frontière avec la Corée du Sud constituait un élément clé des relations entre les deux Corées. Construite dans le cadre de la Sunshine Policy (lancée en 1988 par Kim De Jung, elle se traduit par le sommet inter-coréen de 2000 qui favorise la coopération politique et l’organisation de « circuits touristiques », rappelant l’Ostpolitik de Willy Brandt elle a eu des retombées positives mais depuis 2008 les relations se refroidissent à nouveau), elle accueillait des dizaines d’entreprises sud-coréennes employant au total 50 000 ouvriers du Nord. La confiscation d’une grande part du salaire de ces ouvriers représentait un revenu annuel d’environ 100 millions de dollars pour le régime.

 

 

Néanmoins, ces sources plus ou moins légales ne sont pas les uniques sources de revenu de Pyongyang

 

Pyongyang est également présente sur le marché de la drogue et de la contrebande d’armes, un marché beaucoup moins licite

Le trafic de la drogue en Corée du Nord remonte aux années 1970 (par drogue on entendra également la fabrication illicite de médicaments). En 2003 un bateau nord-coréen avait été arrêté par la marine australienne. A son bord, une cargaison d’héroïne d’une valeur de plusieurs dizaines de millions de dollars ! Depuis cet épisode les producteurs de drogue semblent s’être spécialisés dans la production de méthamphétamine. La « crystal meth » produite par les laboratoires nord-coréens est par ailleurs réputée pour sa très haute qualité… Sans doute «grâce» à son activité dans la drogue, Pyongyang est maîtresse dans l’art du blanchiment d’argent et Macao a longtemps été, par le biais de ses casinos, le centre de nombreuses activités illicites nord-coréennes de cet acabit. En 2016 le département du Trésor Américain la désignait comme « money laundering concern » ... La drogue n’est pas le seul trafic illicite particulièrement préoccupant exercé par la Corée. Outre le trafic d’êtres humains (cf « les expatriés » précédemment évoqués) on notera que la Corée du Nord tire des revenus considérables du trafic d’armes. Lors de la guerre entre l’Iran et l’Irak (1981-1989), 90% de son trafic se dirigeait vers l’Iran, lui rapportant près de 4 milliards de dollars ! Elle vend des armes légères à l’Ouganda et à l’Angola (récemment des cargaisons ont été interceptées à destination de ces pays) et des missiles et composantes de missiles, mais aussi son expertise dans ce domaine à l’Egypte, la Syrie et l’Iran mais sans doute aussi à beaucoup d’autres pays d’Afrique selon un rapport de l’ONU datant de 2014.

 

La Corée du Nord est aussi très présente sur les marchés de la contrefaçon.

La contrefaçon concerne avant tout la monnaie. Longtemps spécialisée dans la contrefaçon des billets de 100 et 500 dollars, Pyongyang a su s’adapter à l’ère des émergences et serait désormais spécialisée dans la production de faux yuans (d’abord testés dans des pays tiers, ils seraient ensuite massivement exportés en Chine). Toutefois, les cigarettes, spécialité de longue date de la contrefaçon nord-coréenne, et les monnaies ne sont pas les seuls biens concernés. Le régime encourage chaque année le vol et la copie de milliers de brevets dans tous les domaines, des réseaux sociaux à l’industrie aérospatiale, en passant par les nouvelles technologies. Ainsi l’iPad (ou plutôt le Ryonghung iPad) a été l’invention phare mise en avant par le 3e salon high tech de Pyongyang. Une fois encore de telles pratiques (exercées de façon assez ouvertes) sont la source de revenus important sans aucun doute, mais aussi de sanctions de la part de Washington…

 

Pyongyang tirerait aujourd’hui une importante part de ses revenus à travers des pratiques cyber-criminelles très élaborées, parfois même à grande échelle

Ce n’est pas parce que Pyongyang vole des brevets de hautes-technologies et les copie, qu’elle n’est pas extrêmement compétente en la matière. Très réputée pour ses compétences en informatique, elle est soupçonnée d’avoir orchestré et mis à exécution la cyberattaque mondiale qui a eu lieu en 2016 et a consisté en un détournement de fonds au sein de la banque centrale du Bangladesh (le groupe de hackers avait réussi à capter pas moins de 81 millions de dollars !). Des centaines de hackers travailleraient ainsi pour le régime sur des programmes de racket en ligne ou des sites de jeux illégaux. De telles opérations rapporteraient au total plus de 800 millions de dollars au régime. La communauté internationale a cependant tendance à sous-estimer ces aptitudes nord-coréennes (parfois même elle assure que la Corée du Nord est incapable de mener de telles attaques et passe par des intermédiaires chinois, une hypothèse non-vérifiée et qui serait erronée) et la signification de piratage comme celui du Sony Pictures Entertainment fin 2014, en guise de protestation contre la diffusion d’une comédie sur Kim Jong-un. Il ne faut pas oublier ce que cela signifie : si la Corée du Nord est belle est bien aussi compétente en matière informatique, elle est capable de rivaliser dans une guerre non plus conventionnelle, mais asymétrique avec les Etats-Unis, ce d’autant plus que des attaques informatiques sont peu coûteuses à mettre en place ! La Corée disposerait-elle d’un nouveau moyen pour faire lever les sanctions qui la brident économiquement ?

 

 

On retiendra donc que :

 

  • La Corée du Nord, malgré les nombreuses sanctions appliquées contre ses ambitions nucléaires parvient à trouver des sources de revenu plus ou moins légales.

 

  • Parmi les sources de revenus légales, on peut citer le commerce, principalement de minerais (même si l’économie demeure très fermée au reste du monde et de sa région et que Pékin, principale importatrice prend actuellement ses distances), l’exportation de main d’oeuvre (même si la légalité de cette activité est discutable) et ses liens avec Séoul.

 

  • Le trafic de drogues et d’armes, la contrefaçon (billets, cigarettes..) et la cybercriminalité quant à elles, occupent une place importante dans les sources de revenus du pays, mais sont illicites ! La cyber-criminalité constituerait cependant une arme redoutable qui permettrait à Pyongyang de mener une guerre asymétrique face aux Etats-Unis…

 

 

 

Astrid Plonquet

Après trois années de préparation dans une prépa parisienne, j'ai intégré l'ESSEC où je suis élève en première année. Bien qu'ancienne S, mes matières de prédilection sont plutôt littéraires : il s'agit de la géopolitique, de la CG et de l'Allemand !

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