L’économie française souffre-t-elle d’un manque de compétitivité ? L’économie française souffre-t-elle d’un manque de compétitivité ?
L’impératif de compétitivité, qui est une préoccupation permanente des entreprises, est devenu avec la mondialisation une affaire nationale. Ainsi, il faudrait mobiliser l’ensemble des... L’économie française souffre-t-elle d’un manque de compétitivité ?

L’impératif de compétitivité, qui est une préoccupation permanente des entreprises, est devenu avec la mondialisation une affaire nationale. Ainsi, il faudrait mobiliser l’ensemble des moyens d’un pays pour le mettre au service de la compétitivité mondiale de ses entreprises. Ce discours consistant à pointer le manque de compétitivité d’un pays comme cause de sa mauvaise santé économique est devenu, au moins en France, automatique et récurrent. Mais sur quoi repose cet argument central de la compétitivité ? Sur une réalité indéniable : la dégradation dramatique du solde commercial de la France. En 2018, le déficit commercial a atteint 59,9 milliards d’euros, soit le plus mauvais chiffre depuis 2013. Le dernier excédent commercial annuel remonte à 2002. Entre 1999 et 2017, les ventes françaises de biens et services ont chuté de 40 % du total mondial : une perte de compétitivité sèche de la production française.

 

Définition de la compétitivité

Pour commencer, nous pouvons définir la compétitivité d’un pays selon la définition de Flora Bellone et Raphaël Chiappini dans La compétitivité des pays (2016) : « La capacité d’un pays à tirer avantage de son intégration internationale dans le but d’améliorer sur le long terme le niveau de vie de l’ensemble de ses citoyens. » Cette définition réaffirme que l’objectif ultime de politique économique pour une nation est le bien-être de ses citoyens évalué sur le long terme (on comprend pourquoi les économistes préfèrent à la notion de compétitivité celle de productivité). Elle implique que le bénéfice net de l’ouverture internationale doit être mesuré au-delà du commerce des biens et des services en prenant en compte toutes les dimensions de l’intégration internationale (mobilité des facteurs de production – travail et capital/flux internationaux de connaissances). Enfin, elle suppose un lien de causalité de l’intégration internationale vers la croissance, sans préjuger du caractère positif ou négatif de cette causalité pour un pays, à un moment donné.

 

Les différentes politiques

Une fois cette définition posée, on peut évoquer les récentes politiques pour la concurrence mises en place en France. La politique de la concurrence française s’inscrit surtout dans un cadre européen de soutien apporté aux projets de R&D à l’image du montant de 1,75 Md€ accordé en décembre dernier à la microélectronique. La mesure la plus connue reste sans doute le CICE (coût de 120 milliards d’euros aux finances publiques) visant à exonérer certains contrats d’impôts pour les entreprises. Pour autant, les retombées du CICE, si elles restent difficilement quantifiables, sont pour le moment décevantes. Au fond, ces exemples témoignent de deux choses : l’incapacité du gouvernement à cerner les réels leviers de la compétitivité et/ou à mener des politiques de grande ampleur.

On pourrait passer par l’activation par l’État de politiques macroéconomiques (dépréciation, désinflation). En pratique, la plupart des pays s’y sont essayés dans les années 1970-1980, mais avec des fortunes diverses et avec le souci d’éviter des situations trop conflictuelles au niveau international, cela les a conduits à concentrer leurs efforts sur la lutte contre l’inflation. Il est cependant apparu dès les années 1980 qu’il était impératif d’engager des politiques à portée plus structurelle. Cette « nouvelle litanie » (Krugman) vise à convaincre qu’il n’y a pas d’autre politique possible (comme le rapport Gallois 2012 le montre), qu’elle sera transitoire et bénéfique à l’ensemble de la communauté nationale. Cette « diététique de l’effort » est justifiée au nom de la nécessaire adaptation de l’économie nationale à la contrainte extérieure. La question est de savoir si la « rhétorique de la compétitivité » ne surestime pas la place des facteurs extérieurs dans les adaptations et si elle ne conduit pas à des politiques inappropriées qui pourraient radicaliser les affrontements nationaux sans solides justifications. La France est, dans cette mesure, très critiquée aujourd’hui et surtout lorsqu’elle est comparée à l’Allemagne. Mais cette critique est-elle justifiée ? La France manque-t-elle cruellement – comme on peut l’entendre souvent – de compétitivité ?

Nous essaierons donc ici d’évoquer les différents éléments souvent avancés pour expliquer la prétendue perte de compétitivité de l’économie française en décelant le vrai du faux.

 

Les origines de la perte de compétitivité-prix

Depuis des années, les gouvernements, mais aussi les lobbies patronaux, insistent sur la question du coût du travail qui conduirait à l’impossibilité d’ajuster les prix à ceux des marchés internationaux et la compression des marges qui réduirait l’investissement et ferait baisser de gamme les produits français. L’urgence serait alors à la baisse du coût du travail, notamment par la flexibilisation du marché de l’emploi (qui pèse sur les salaires) et par la baisse des dépenses publiques (qui permet de réduire les cotisations). Sébastien Jean et Vincent Vicard (CEPII) constatent l’absence d’amélioration notable de la compétition à la suite de l’amélioration relative du coût du travail français. Concernant l’impact du coût du travail, l’étude reconnaît son rôle dans la perte de compétitivité française. Mais avec quelques bémols d’importance. Entre 1999 et 2008, le coût unitaire du travail a progressé en France d’environ 20 % contre une quasi-stagnation en Allemagne. Cela a conduit à une dégradation de la compétitivité-prix des produits français. Mais la France et l’Allemagne sont partenaires dans une union monétaire où l’objectif d’inflation a été explicitement interprété à un niveau proche de 2 % à moyen terme, et « cet objectif peut se comprendre également comme une norme de croissance des coûts unitaires du travail ». Bref, si l’objectif de la BCE est un objectif de stabilité des prix, alors il doit s’appuyer sur une croissance des coûts unitaires du travail similaire. De ce point de vue, la France fait figure de bon élève : son coût du travail a augmenté d’environ 2 % par an, soit conformément à la cible de la BCE. Ainsi, la dérive n’est pas Française, ici, elle est Allemande : c’est l’évolution des coûts unitaires allemands qui a été anormalement basse, conforme à un régime d’inflation nulle. « L’Allemagne a fait de la désinflation compétitive ». Les Allemands n’ont donc pas « joué le jeu », ils ont gagné de la compétitivité-prix sur ceux qui l’ont joué.

 

Le coût élevé d’une erreur politique

Réduire la question de la compétitivité à celle du coût du travail semble donc être un double leurre. D’abord, parce que c’est l’absence de coordination des politiques de la zone euro qui a conduit à une perte de compétitivité-prix, pas une « anomalie de comportement » de l’économie française. La politique semble perdue d’avance au regard des résultats négatifs enregistrés depuis 2011 : l’amélioration des coûts relatifs est réelle et les effets sont encore une dégradation de la compétitivité. Comme Édouard Philippe le rappelait aux Échos le 11 décembre 2018 : « L’objectif reste […] de réduire le coût du travail, d’être plus compétitifs ». En réalité, cette logique d’ajustement des coûts est très périlleuse. Depuis 2011, elle s’est faite alors qu’il fallait consolider le budget. Il a donc fallu faire porter le double poids de la consolidation budgétaire et des cadeaux aux entreprises par des hausses d’impôts sur les ménages. C’est ainsi que le revenu disponible brut moyen des ménages a, selon une étude récente de l’OFCE, reculé de 1,2 % entre 2008 et 2016. L’Espagne, à sa façon, a mené une politique de compétitivité-prix cohérente en abaissant fortement ses coûts salariaux. Elle a certes regagné de la compétitivité et des parts de marché, mais le solde commercial espagnol est proche de celui de la France : autour de 3 % du PIB. Là encore, cette politique a eu un coût considérable pour un résultat économique global décevant. La France n’a certes pas besoin d’un tel ajustement à l’espagnole, mais ceux qui ne jurent que par la compétitivité-prix doivent bien méditer cet exemple.

 

L’explication peu convaincante de la compétitivité hors coût

Les marchés d’exportation français n’ont pas été significativement moins dynamiques que les marchés d’exportation allemands ou italiens. Qu’en est-il alors du fameux « niveau de gamme » ? C’est là, la réponse souvent apportée au problème de la compétitivité hors coût. La France aurait un niveau de gamme trop faible par rapport à ses coûts de production : elle produirait des biens trop chers au regard de leur qualité. Et l’explication donnée à ce phénomène serait une faiblesse de l’investissement productif qui n’aurait pas permis de faire évoluer la gamme des produits. Qu’en est-il exactement ? Les écarts entre la part des produits haut de gamme dans les produits exportés en France (40 %), en Italie (40 %) et en Allemagne (50 %) restent similaires sur les deux dernières décennies. On ne peut donc pas identifier une véritable dérive à la baisse des produits français.

 

Un manque de financement et d’investissement ? Pas vraiment…

De fait, l’étude du CEPII se montre très sceptique quant à l’équation défendue par le gouvernement selon laquelle cette compétitivité hors coût se serait dégradée faute d’investissement. Le taux d’investissement global français est plus élevé que son équivalent allemand (22 % contre 20 % du PIB). Cependant, le CEPII s’intéresse à sa composition, car les entreprises françaises investissent beaucoup dans la construction, mais là encore, c’est peu probant puisque, en Allemagne, le taux d’investissement hors construction ne cesse de reculer à mesure que les exportations ne cessent de s’envoler. En revanche, il est vrai que les entreprises françaises investissent moins dans l’outil productif, mais pour le CEPII, c’est la conséquence du recul de la part de l’industrie manufacturière dans l’économie hexagonale plus que celle d’un choix raisonné. En revanche, la France investit plus que l’Allemagne dans « l’immatériel », autrement dit les logiciels, la recherche et développement et la propriété intellectuelle. Tous ces éléments posent de sérieux problèmes de comparabilité statistique.

 

Le rôle des multinationales en France

Les multinationales françaises ont accéléré les délocalisations de production pour ne conserver que les activités de R&D en France, avec l’appui de l’État via le Crédit d’impôt recherche (CIR). Il faut rappeler que ce phénomène s’est effectué dans le cadre intellectuel d’un rêve de « société sans usine », pour reprendre les termes de l’ancien PDG d’Alcatel, Serge Tchuruk, en 2001. Les élites économiques françaises ont cru que les économies développées seraient désormais non industrielles et que l’on sous-traiterait la production aux économies émergentes. Ce discours n’a jamais pris en Allemagne, qui a conservé des sites de production haut de gamme tout en délocalisant une partie de sa chaîne de valeur, là où, en France, tout était délocalisé et sous-traité. Le CEPII insiste particulièrement sur le cas de l’automobile. Ce secteur représente à lui seul pas moins du tiers de l’écart entre l’évolution des exportations françaises et allemandes. Et c’est celui qui a le plus pratiqué ces délocalisations de production au profit de la R&D. Cette stratégie perdante a conduit à une perte générale de substance productive, car lorsque les sites de production des grandes entreprises quittaient la France, les sous-traitants locaux qui dépendaient de ces sites ont souvent péri. Résultat : malgré l’amélioration des coûts du travail, les exportations françaises ne peuvent réellement repartir, faute de capacité suffisante. C’est en grande partie pour cette raison que la production industrielle française a stagné depuis 1999, alors que celle de l’Allemagne a crû de 40 %, et alors que la crise de 2008 a été moins vive en France que dans la moyenne de la zone euro.

 

Conclusion

En guise de conclusion, nous retiendrons l’analyse de Sébastien Jean. Il affirme qu’il existe encore des moyens de mener une politique de compétitivité. Mais pour lui, cela nécessite de changer de logique. « Il faut cesser de penser que retenir la R&D suffit, il faut redonner à la France de l’attractivité en tant que terre de production », explique-t-il. Il faut remettre cette politique à plat et redéployer les immenses subventions accordées au nom de la compétitivité à cette refondation de la substance productive française. Sans doute peut-elle aussi passer par des mesures de soutien, mais, compte tenu des limites des stratégies des multinationales françaises, elle doit également passer par une vraie politique industrielle et par la mise en place de contre-pouvoir dans l’entreprise.

Pour terminer, il faut relativiser la situation actuelle de l’économie française : elle apparaît équilibrée et dispose d’une vraie cohérence d’ensemble. La France exporte peu, mais récupère des flux financiers de l’étranger. Sa balance courante est donc proche de l’équilibre. Elle trouve alors une certaine stabilité qui, néanmoins, est acquise au prix du soutien, par la puissance publique, de la demande intérieure. Il n’y a là aucun signe de « déclin », mais plutôt un régime de croissance plus faible, mais plus stable que les autres.

Letard Emmanuel

Passionné d'ESH et étudiant à l'EDHEC, je suis passé par le lycée de Saint-Just à Lyon et le lycée Montaigne à Bordeaux.