L’État français bloqué au Carrefour L’État français bloqué au Carrefour
Chaque semaine, Stéphan Bourcieu, directeur BSB et Docteur en Sciences de Gestion, décrypte pour toi l’actualité mondiale et apporte des clés de lecture utiles... L’État français bloqué au Carrefour

Chaque semaine, Stéphan Bourcieu, directeur BSB et Docteur en Sciences de Gestion, décrypte pour toi l’actualité mondiale et apporte des clés de lecture utiles pour nourrir tes copies d’ESH ou de géopolitique cette année.

 

L’État français bloqué au Carrefour

« Je me réjouis de cette nouvelle. Tout ce qui consolide Airbus, tout ce qui consolide la filière aéronautique européenne va dans la bonne direction. (…) Pour la défense de nos intérêts, si nous ne voulons pas être dévorés tout cru, il est essentiel que nos entreprises européennes et françaises puissent se consolider. De ce point de vue, l’accord entre Airbus et Bombardier est une bonne nouvelle », déclarait Bruno Le Maire, ministre de l’Economie et des Finances, le 17 octobre 2017 [1].

Pourquoi reprendre une citation vieille de plus de trois ans pour ouvrir ma chronique de la semaine ? Parce que cette semaine, ce n’est pas un décryptage que je vous propose, mais un coup de gueule libéral. Que voulez-vous, on ne se refait pas et j’ai au moins le mérite de la cohérence.

Je voudrais vous parler du rapprochement avorté entre Carrefour et Couche Tard, son homologue canadien. Certains ne manqueront pas de noter que je parle d’« homologue » et non pas de « concurrent », car ces deux distributeurs ne sont absolument pas en concurrence sur leurs marchés respectifs.

 

Rappelons brièvement les faits…

Le 13 janvier, Carrefour, n°3 mondial de la grande distribution en 2019 (derrière Walmart et Kroger) annonce son possible rachat par son homologue canadien Couche Tard. Il s’agit d’une offre dite « amicale » entre deux acteurs de la distribution qui n’ont quasiment aucun point de recouvrement.

Le même jour, dans l’émission C à vous, le ministre de l’Economie et des Finances, Bruno Le Maire, indique que « ce qui est en jeu, c’est la souveraineté alimentaire des Français, donc, de ce point de vue-là, a priori, je n’y suis pas favorable (…) Carrefour est le premier employeur privé de France. (…) C’est un chaînon essentiel dans la sécurité alimentaire des Français, dans la souveraineté alimentaire des Français ». Et de rappeler qu’il peut s’opposer à cette transaction à l’appui d’un décret relatif au contrôle des investissements étrangers en France ; décret complété par la loi PACTE du 22 mai 2019 qui intègre la distribution alimentaire dans les secteurs soumis à autorisation de l’État au nom de la souveraineté alimentaire française. 

Le 15 janvier, en cohérence avec les propos de Bruno Le Maire, le gouvernement annonce apposer un veto formel au rachat de Carrefour par Couche Tard.

Le 16 janvier, Carrefour et Couche Tard renoncent à leur rapprochement capitalistique et indiquent travailler à la constitution de partenariats opérationnels.

 

De quelle souveraineté alimentaire parle-t-on ?

Dans le contexte de la crise sanitaire de 2020, on peut comprendre l’attention portée par le ministre de l’Economie et des Finances à la souveraineté alimentaire du pays. Toutefois, cet intérêt appelle deux commentaires : 

D’une part, pourquoi Bruno Le Maire s’intéresse-t-il soudainement à la souveraineté alimentaire à propos de Carrefour alors que depuis des années le solde des échanges agricoles et agroalimentaires (toujours excédentaire depuis 1976) ne cesse de se dégrader ? Cela au risque de faire perdre à la France son indépendance alimentaire dans la plus totale indifférence des autorités, à commencer par celle du ministre de l’Economie et des Finances… et ancien ministre de l’Agriculture ! [2]

C’est pourtant dans ces activités de production agricole et de transformation agroalimentaire, bien plus que dans la distribution, que se joue la souveraineté alimentaire française.

D’autre part, en quoi le passage de Carrefour sous pavillon canadien porterait-il atteinte à la souveraineté alimentaire française ? Carrefour est un employeur privé incontournable en France avec 105 000 salariés, mais on est loin des 321 000 salariés mentionnés par Bruno Le Maire qui totalise les effectifs… mondiaux. Et surtout il n’y a pas de monopole sur la grande distribution au plan national : avec un peu moins de 20% du marché français, Carrefour (toutes marques confondues), longtemps leader, est désormais devancé par E. Leclerc. Avec d’autres poids lourds comme Intermarché, Système U ou Auchan, la souveraineté alimentaire française serait loin d’être atteinte en cas de passage de Carrefour sous pavillon étranger… si tant est que Couche Tard ait la moindre velléité en la matière, ce qui serait aberrant : quel serait en effet l’intérêt du canadien de se priver d’un de ses marchés les plus importants ?

 

La mondialisation… quand je veux

On peut également s’interroger sur le double discours du ministre de l’Economie et des Finances. D’un côté, il refuse l’idée d’une prise de contrôle par une entreprise privée canadienne d’une entreprise privée française au nom de la souveraineté économique. De l’autre, il se félicite de l’acquisition du canadien Bombardier par Airbus, au nom de la consolidation de la filière. Dans ce cas précis, peu lui importe que l’industrie aéronautique canadienne, secteur stratégique s’il en est, perde son indépendance et passe sous pavillon européen.

Il semble oublier qu’une économie ouverte ne peut être à sens unique et que Carrefour, le champion français qu’il défend, a aussi beaucoup utilisé l’acquisition de marques pour assurer son développement à l’international [3].

En 2020, Carrefour a fait l’acquisition de 224 magasins de proximité Wellcome à Dairy Farm, devenant ainsi le numéro deux taïwanais sur ce format. De même, le distributeur français a consolidé en juin la position de son enseigne Atacadão au Brésil avec l’acquisition de 30 magasins Cash & Carry.

Cette réaction du ministre de l’Economie et des Finances français met en lumière le malaise de nos gouvernants vis-à-vis de l’économie de marché et la mondialisation.

 

Injonction paradoxale

En effet, le développement économique de la France a besoin des investissements directs internationaux. Le Président de la République n’a d’ailleurs pas ménagé ses efforts pour convaincre les investisseurs étrangers de s’engager en France. En 2018, 2019 et 2020, l’événement « Choose France » a permis de réunir des centaines de patrons français et étrangers sous les dorures du château de Versailles pour les convaincre de l’attractivité de notre pays ; attractivité mise à mal par l’épisode des « gilets jaunes » et les grèves dans les transports en commun contre la réforme des retraites. La France a ainsi fait beaucoup sous la présidence Macron pour se présenter comme libérale et « Business friendly ». Mais force est de constater que toutes les justifications sont bonnes pour dissuader les investisseurs étrangers dès lors qu’ils s’intéressent d’un peu trop près à un « champion » français en bonne santé. L’État français s’illusionne s’il pense que les investisseurs étrangers ne viendront que pour soutenir les entreprises françaises en difficulté.

 

Et Carrefour dans tout ça ?

En refusant un rachat amical, l’État français met le distributeur en situation difficile. La crise du COVID et les confinements qu’elle a engendrés ont en effet fragilisé un modèle de la grande distribution traditionnelle, déjà largement malmené par la montée en puissance des distributeurs en ligne. Depuis l’arrivée comme PDG d’Alexandre Bompard en 2017, Carrefour a investi massivement dans le digital et le drive, mais beaucoup reste encore à accomplir pour faire face aux géants de l’internet et répondre à la mutation des usages des consommateurs. Tout cela nécessite des investissements conséquents que les propriétaires actuels de Carrefour ne semblent manifestement pas disposés à engager. L’entrée au capital de Carrefour de nouveaux investisseurs est donc une nécessité, et aucun acteur français ne semble prêt à se positionner. En prenant le risque de décourager les investisseurs étrangers, l’État français pourrait priver Carrefour des ressources financières indispensables à son développement et à terme à sa pérennité.

Mais au moment où cela surviendra, Bruno Le Maire ne sera probablement plus à Bercy depuis longtemps.

Flore Deghaye