France Farago, prof à Henri IV, sur la parole France Farago, prof à Henri IV, sur la parole
La journée de la philosophie organisée à l’ESC Pau ce vendredi 3 février a été l’occasion de vivre en direct des interventions très pertinentes... France Farago, prof à Henri IV, sur la parole

La journée de la philosophie organisée à l’ESC Pau ce vendredi 3 février a été l’occasion de vivre en direct des interventions très pertinentes autour du thème de culture générale de l’année, la parole. Mais certains n’ont pas pu suivre les conférences en live. Si tu en fais partie, pas de regrets, car nous te proposons de regarder ces conférences en replay. Et grand luxe oblige, on a tapé sur Word toute la conférence rien que pour toi !

La vidéo

Le transcript

Pour télécharger le document Word correspondant : Conférence-France-Farago

Je vais vous parler donc de la parole.

Voilà longtemps qu’on parle sur la Terre disait Merleau-Ponty dans la prose du monde. Comment cela a-t-il commencé, comment cela s’est-il produit, nul ne le sait. Mais l’homme qui déjà en dispose met la parole au commencement des choses qui pour lui sont sommées de faire sens. Ce problème du sens et de la référence qui est liée est fondamental et puisque on m’a demandé de vous donner quelques conseils pour vos dissertations de concours, le premier conseil que je puis vous donner est de ne surtout pas confondre parole et langage. La parole met en œuvre l’instrument du langage. Instrument symbolique pour dire le monde, le représenter, communiquer. La parole est l’exercice de la fonction du langage. La parole donc est toujours vive, elle est la voix dans la chair.  C’est un phénomène humaine spontané pré réflexif. Merleau-Ponty parle de cogito pré réflexif qui est cet espèce de présence à soi, présence parlante, quoique silencieuse et intérieure.

Elle nait cette parole de l’interactivité entre l’homme et le monde et des hommes entre eux. A propos de la voix humaine, je voulais vous indiquer La voix humaine de Francis Poulenc, histoire d’une rupture, et d’une volonté de garder le contact avec l’autre qui est en état de silence. C’est moderne, ça se passe au téléphone et ça a été monté à la Bastille d’une façon absolument sublime.

Pour l’homme en effet, la présence sensible du monde, de l’extériorité et de l’autre qui fait partie aussi du paysage extérieur qui nous demeure extérieur, cette présence se double de la représentation. La parole est le vecteur de l’échange des représentations, des idées. D’ailleurs en grec eidos vient de l’aoriste du verbe horao qui veut dite voir. L’idée c’est ce que l’on voit. Et par la voix, vox, on raconte à l’autre ce que l’on voit, ce que l’on pense, ce que l’on sent. La parole vient justement d’un verbe du vieux latin ecclésiastique parabolare : raconter des histoires, des paraboles. Une sorte d’équivalent analogique, symbolique de ce qu’est notre expérience intérieure pour tenter de la communiquer, de la faire partager. Ce que l’on peut dire c’est que l’acte de parler inaugure l’humanité en lui permettant de s’arracher à l’immédiateté sensible, à l’animalité toujours habitée par l’effroi, par le cri. Et la parole fait naitre progressivement l’individu qui part de l’infante, celui qui ne sait pas parler. La parole permet dans le dialogue avec les autres de naitre progressivement à soi-même dans une sorte de présence toujours plus vivante ; Les écritures fondatrices qui sont les nôtres mettent la parole au commencement ; Dieu crée la parole, dabar (prononcé « davar ») en hébreu. Mais vous trouvez l’écho de cela dans l’intertextualité biblique chez Saint-Jean. Au commencement était la parole, logos, la parole était avec Dieu et la parole était Dieu. Autrement dit, le langage religieux appelle Dieu, est le sens ; mais qu’est-ce que le sens sinon précisément une voix proférée qui fait référence à l’être, à la réalité ontologique. Ce qu’on appelle d’ailleurs, et dans mon livre j’ai eu le souci de le préciser, ce que l’on appelle parole de Dieu est toujours parole de sagesse, parole véridique, ontologiquement normée, toujours portée par les prophètes, la parole pour. Dieu est l’être et bien entendu lui, l’être ne parle pas. Ce n’est pas un être de parole, son langage est le silence quand toutes les passions se sont tues et qu’une intelligence perspicace perçoit le monde traversé par les forces qui le déchirent le soulèvent et qui essayent de dire aux autres qui sont plus aveugles ou plus sourds, qui essayent de les mettre à l’écoute de l’être avec lequel eux sont de façon élective en commerce. Le problème justement avec la parole est qu’elle peut être dévoyée. Que ce soit dans la tradition grecque où on a très bien perçu que la parole peut être mensongère manipulatrice, déconnecté de la référence, ou dans la tradition biblique, s’il y a des prophètes il y de faux prophètes. Le hiatus entre la réalité et ce qui est dit, la réalité et ce qui se fait passer pour la réalité est évidement la tragédie de la parole qui peut être confisquée, manipulée, dévoyée et mensongère. Et si la parole vraie peut faire vivre, elle peut aussi tuer quand elle est mensongère, ce qui aliène évidement son essence qui est de tenter au moins de dire la vérité. Si l’homme est un être de parole précisément c’est parce que comme je vous l’ai dit au départ, il tente de communiquer son expérience avec les autres. La parole est ce que l’on prend. On parle de prendre, donner la parole, la reprendre, la refuser, de couper la parole, de tenir parole ou de ne plus vouloir entendre parler de quelque chose, il y a une sorte de fil, de lien social qui circule entre les êtres par le biais de cette magie de la représentation symbolique qu’est le langage que nous croyons presque immatérielle puisque que quand nous avons parlé il ne reste que l’intelligence de ce que nous avons dit. Il n’y a pas de matérialité de ce qu’on dit sauf dans l’écriture mais là encore il y a des tragédies lorsqu’on écrit car justement, c’est très bien dit dans le Phèdre de Platon, Platon le dit très bien. Ce qui ont écrit ces fameuses écritures ne sont plus là pour les défendre. Or par exemple toutes les écritures fondatrices, c’est-à-dire toutes les écritures religieuses, et ce matin monsieur Finkielkraut a abordé le problème, ont été écrits il y a des siècles, des millénaires même pour les nôtres et évidement le contexte culturel dans lequel ils ont été écrits n’est plus le nôtre.  Et donc répéter sans dégager l’intelligence par une exégèse instruite de ces textes peut être extrêmement meurtrier. La parole est la meilleure et la pire des choses disaient déjà les anciens. Mais la parole écrite congelée pétrifiée lorsqu’on la répète pour pense-t-on faire vivre une tradition en ne cherchant plus à la faire parler de vive voix est quelque chose de terrible. Le traditionalisme est une sorte de mimétisme de la tradition, une tradition, une véritable fidélité à la tradition est effectivement d’aller chercher ses racines donc il faut protéger ces textes, il faut les garder précieusement, j’allais dire religieusement, mais ce sont des racines et leur sève doit surgir de la parole vivante, contemporaine. Il y a eu dans la tradition juive… il y a toujours eu la tradition de l’exégèse mais je pense au christianisme et puisqu’il va y avoir les 500 ans de la réforme, c’est quand même dans des pays de la réforme notamment en Allemagne qu’il y a eu de très grands philosophes et théologiens qui ont transcrit le symbolisme religieux en termes philosophiques on s’appelle la démythologisation. Tout à l’heure nous déjeunions avec des collègues au restaurant et monsieur Finkielkraut a parlé de Hans Jonas comme grand penseur qui a eu un impact sur la prise de conscience de la nécessité d’être responsable à l’égard de la nature etc. Or Hans Jonas est un grand théologien. C’est un théologien comme Bultmann, Moltmann qui ont braqué la lumière sur la façon de comprendre ces textes. Voilà. Donc vous voyez le langage vivant doit non pas répéter des formules cristallisées et congelées mais au contraire faire fondre la glace et faire parler ces paroles de vie pour nous aujourd’hui, si ces paroles détiennent effectivement le sens et elles le détiennent il faut que ce sens soit dit et dans notre langage capable d’être dit par nos contemporains pour justement pour ne pas s’avérer meurtrière et pour garder toujours cette puissance de résurrection qu’a la parole. Lorsque quelqu’un vit dans l’absurde, dans l’insensé, ces textes ou d’autres lectures, on parlait ce matin littérature aussi, ces textes sont faits pour mettre en intrigue la condition humaine et faire comme la littérature de toute façon et ce sont les textes littéraires aussi, ces textes, la littérature aussi, sont faits pour nous faire comprendre nos propres conditions, nous faire comprendre nous même dans notre relation aux autres parce que précisément l’homme est un être relationnel qui doit renouer le nœud avec l’autre après être passé par l’épreuve de la séparation. Du deuil des relation fusionnelles originelles. L’enfant est quelqu’un qui doit se séparer, progressivement. La parole vraie est une façon de le relier à l’être dans le devenir, de le relier à l’universelle dans le particulier, de le relier à l’éternité dans le temps. Donc le greffer en quelque sorte, ou le faire se référer à l’être et non pas aux faux semblants qui ont été dénoncés par tous les gens qui ont tenté de prononcer des paroles de sagesse pour eux-mêmes et pour leurs semblables. Donc cette nécessité d’un référent ontologique est constamment rappelée notamment, évidemment dans les dialogues de Platon. Le dialogue est un cheminement interactif de la parole en quête de vérité. Et ce matin nous avons eu un très bon exposé de monsieur Finkielkraut qui rappelait cette importance fondamentale du dialogue étant donné que nous sommes des êtres finis et faillibles, nous devons nous exposer à la contestation ou au débat, à la contradiction ou en tout cas à un point de vue différent du nôtre. Nous sommes greffés sur l’universel ontologiquement, chacun de nous si on plonge en soi-même mais nous risquons toujours de le perdre et comme chacun l’est d’une façon un peu différente de l’autre, la parole des autres élargit notre regard. On me demandait chacun de préciser l’influence de la parole sur la religion. Les religions sont comme les langues, il y a une diversité des langues, de symbolisation de la relation de l’homme au monde et à l’être absolu. Cette diversité élargit notre regard, c’est une richesse, ce n’est pas du tout quelque chose qui devrait nous appauvrir ou nous faire nous heurter les uns aux autres il me semble. On peut partir de cette idée que la parole est la mobilisation du langage même si je pense que vous avez du étudier la façon dont fonctionne le langage, la linguistique, le signifiant, le signifié donc je n’insiste pas. Il faut me semble-t-il distinguer justement ce que fait Merleau-Ponty, la parole parlante, de la parole parlée. Il y a une source de vive de la parole parlante qui est donc une puissance évocatoire de la parole parlante qui dans la parole parlée qu’elle soit écrite ou lue etc. retombe en état alors que la parole est un dynamisme sémantique d’une richesse infinie. C’est le signe en réalité dans notre humanité d’une transcendance dans l’immanence, quelque chose en nous transcende notre être physique au monde. Quelque chose qui est d’emblée de l’ordre du  sens. Alors on a essayé de norme l’usage de la prise de parole pour la prendre efficiente, efficace. La rhétorique, l’éloquence… mais Platon a très bien montré la duplicité possible de la rhétorique, on peut très bien donner l’impression du  vrai donc dire quelque chose de vrai semblable, mais qui n’a pas la garanti ontologique de la référence dont je vous parle tout à l’heure. C’est pourquoi Pascal dit que la vraie éloquence finalement se moque de l’éloquence. Alors on peut dire que finalement, le langage, ou la parole plutôt est l’excès de notre existence sur l’être purement naturel. C’est une médiation symbolique qui a partir des voix du silence permet de proférer d’autres voix qui puissent être entendues et partagées selon ce que l’on peut appeler de nos vœux aujourd’hui, une éthique pour le bon usage de la parole afin que celle-ci ne soit pas constamment dévoyée comme on le voit trop souvent dans des instances qui ont pour fonction d’être aussi des médiations mais qui nous assomment d’un vacarme fort peu informateur, les fameux médias. Je pense que vous pourriez avoir comme sujet intéressant des choses comme parole et silence, peut-on parler pour ne rien dire, y a-t-il des paroles insensées. Dès que vous avez la notion de sens, il faut se référer à la façon ce module de le sens à partir de l’articulation du langage, signifiant, signifié etc. Que signifie des paroles creuses par exemple, d’où vient que les hommes parlent etc. Donc je pense que maintenant c’est à vous  de me poser des questions auxquelles j’essaierai de répondre.

Mehdi Cornilliet Fondateur

22 ans, étudiant à HEC Paris, ancien étudiant en prépa ECS au Lycée La Bruyère (Versailles) et fondateur de Major-Prépa.