Marcuse – Société et libération du désir Marcuse – Société et libération du désir
Dans cet article, nous nous intéressons à la théorie du désir de Marcuse.   Quelques mots sur Marcuse et son ouvrage Nous résumons ici... Marcuse – Société et libération du désir

Dans cet article, nous nous intéressons à la théorie du désir de Marcuse.

 

Quelques mots sur Marcuse et son ouvrage

Nous résumons ici les thèses principales du livre Éros et civilisation, paru en France en 1963.
Herbert Marcuse est un philosophe américain d’origine allemande du XXe siècle, appartenant à l’école de Francfort (dont Adorno, Horkheimer ou Habermas furent membres également).
La philosophie de Marcuse relève de ce qu’on a appelé le freudo-marxisme, c’est-à-dire d’une synthèse critique entre la psychanalyse de Sigmund Freud et la philosophie de Karl Marx.

 

Le thème du livre

Le livre Éros et civilisation porte sur le désir, et plus précisément sur la place du désir dans la société.

 

La question fondamentale du livre

La question fondamentale à laquelle Marcuse cherche à répondre est clairement formulée dans l’Introduction du livre :

Le principe de plaisir et le principe de réalité sont-ils inconciliables au point d’exiger la transformation répressive de la structure instinctuelle de l’homme ? Ou ce conflit permet-il d’envisager le concept d’une civilisation non répressive […] ?

L’origine de ce questionnement, pour Marcuse, se trouve dans la thèse freudienne selon laquelle la civilisation implique nécessairement la répression de nos désirs.

 

Les enjeux de la question

Pour bien comprendre l’intérêt de la question, il faut saisir ses enjeux : s’il semble au premier abord que, comme le soutient Freud, la civilisation ne puisse exister sans appliquer à nos désirs une répression plus ou moins intense, notamment du fait de la rareté relative des ressources, on constate cependant que les progrès réalisés par la civilisation répressive dans laquelle nous vivons semblent paradoxalement créer les conditions de l’abolition de la répression : les forces productives disponibles à l’ère industrielle indiquent la possibilité technique d’une réorganisation radicale de la société.

 

La thèse de Marcuse

Marcuse entend donc contester la thèse fondamentale de Freud et soutient au contraire que, sur la base des progrès techniques modernes, une civilisation non répressive, c’est-à-dire une civilisation débarrassée de toute forme de répression pulsionnelle, est possible. Nous pouvons vivre dans une société où le désir est libéré.

 

I – Freud : l’argument de la pénurie et la nécessité éternelle de la répression du désir

Pour bien comprendre la position de Marcuse, il faut d’abord résumer la position de Freud. Il faut également préciser que Marcuse, quoique réfutant la théorie freudienne sur certains aspects, en accepte néanmoins les fondements. La critique de Marcuse doit donc être comprise non comme un rejet complet de la pensée de Freud, mais comme une correction locale de celle-ci.

 

1) La civilisation, passage du principe de plaisir au principe de réalité

Pour Freud, le processus de civilisation se présente essentiellement comme le passage du principe de plaisir au principe de réalité. Le principe de plaisir, c’est simplement le principe psychique selon lequel nous recherchons le plaisir et évitons le déplaisir.
Le principe de réalité, lui, n’est pas la négation du principe de plaisir, contrairement à ce qu’on pourrait penser, mais son adaptation aux obstacles que lui oppose le monde extérieur. Le principe de réalité est donc une modification du principe de plaisir en vue de son adaptation aux contraintes extérieures. Cette adaptation va de pair avec le développement des fonctions cognitives de l’individu (mémoire, raisonnement, etc.).

 

2) La nécessité éternelle de la répression du désir et l’argument de la pénurie

La question se pose toutefois de savoir pourquoi le passage du principe de plaisir au principe de réalité, c’est-à-dire le passage de la liberté du désir à la répression du désir, est nécessaire. L’homme ne pourrait-il pas tout simplement satisfaire ses désirs sans leur imposer aucune restriction ?
À cette idée, Freud oppose une objection assez évidente qu’on peut appeler l’argument de la pénurie : les ressources naturelles immédiatement disponibles à l’homme sont insuffisantes et ne permettent pas la satisfaction totale de ses désirs. Il existe une nécessité naturelle (Lebensnot en allemand) qui nous impose une répression pulsionnelle, c’est-à-dire le passage du pur principe de plaisir au principe de réalité. Nous devons nous restreindre et travailler pour produire nos moyens de subsistance et de satisfaction.
Mais Freud ajoute la précision importante que la pénurie des ressources naturelles est indépassable, et en conclut donc que la civilisation est éternellement répressive.

 

II – La distinction entre la répression et la sur-répression

C’est cette dernière idée que Marcuse rejette. S’il est vrai qu’au début de l’histoire humaine les ressources naturelles sont insuffisantes et imposent inévitablement à l’homme la répression de ses désirs, cette situation, loin d’être une nécessité naturelle éternelle, est contextuelle et historique.

 

1) Le niveau biologique et le niveau sociologique

Marcuse va en effet distinguer deux niveaux dans l’existence humaine : 1° le niveau biologique, celui du développement de l’homme comme animal dans sa lutte contre la nature ; 2° le niveau sociologique, celui du développement des individus et des groupes civilisés dans leur lutte entre eux et contre le milieu.
Freud assigne à tort aux deux niveaux une valeur égale. Mais le niveau sociologique est beaucoup plus relatif est pour cette raison il est crucial de savoir si la répression est imposée par la lutte pour l’existence ou seulement par la société. Autrement dit, il faut savoir si elle est naturelle ou artificielle.
Plus précisément, Marcuse distingue entre une répression sociale qui n’est que le prolongement de la répression imposée par les conditions naturelles, et qui est donc inévitable, et une répression sociale qui n’est pas due aux conditions naturelles mais à l’organisation de la société.

 

2) Répression naturelle et sur-répression sociale du désir : la domination

La répression naturelle inévitable, Marcuse l’appelle la répression tout court. Mais la répression sociale contingente, Marcuse l’appelle la sur-répression. Cette sur-répression est due à une mauvaise répartition des ressources disponibles, qui est elle-même due à l’accaparement de ces ressources par une minorité au sein de la société, c’est-à-dire à une forme de domination sociale. Autrement dit, la pénurie est socialement et inégalement répartie à l’avantage d’une minorité dominante.
Cette domination sociale et la répartition inégale des ressources qui en découle ont pour conséquence qu’à la répression naturelle inévitable s’ajoute une répression qui n’a rien de nécessaire du point de vue de la nature ; c’est cette répression non nécessaire mais socialement produite que Marcuse appelle la sur-répression.

 

3) La mesure de la sur-répression

La question toutefois se pose de savoir comment mesurer le degré de sur-répression du désir qui a cours dans une civilisation donnée. Comment peut-on savoir si la répression pulsionnelle présente dans telle société relève de la nécessité naturelle ou de la domination et de la sur-répression ?
La répression naturelle est nécessaire, donc incompressible, et ne doit donc être mise de côté. La sur-répression est donc l’écart entre la satisfaction techniquement possible et la restriction effective. Le degré zéro de la sur-répression correspond au partage parfaitement égalitaire de la pénurie naturelle. Plus une société s’écarte de cet idéal, plus elle est sur-répressive.
On peut prendre un exemple simple pour clarifier l’explication de Marcuse. Imaginons trois personnes qui se partagent un gâteau (qui représentent ici les ressources disponibles). Si le partage est égal, la sur-répression est nulle ; s’il est inégal, alors ceux qui obtiennent moins d’un tiers sont victimes d’une sur-répression (proportionnelle à la quantité de gâteau qui leur manque).

 

III – Développement des forces productives et possibilités nouvelles : la société non-répressive

1) Rationalité et irrationalité de la répression du désir

Pour Marcuse, le prétexte de la pénurie est de moins en moins valable et cache de plus en plus mal la sur-répression et la domination à l’ère industrielle. En effet, la science et la technique permettent désormais de satisfaire les besoins avec un minimum de travail. La pauvreté locale ne s’explique plus par le manque de ressources humaines et naturelles, mais par une utilisation et une distribution défectueuses de ces dernières.
Or la répression est rationnelle seulement quand elle vise à ajuster les désirs humains à des limites naturelles indépassables. Il y a une disproportion initiale entre les désirs humains et les possibilités de satisfaction offertes par son milieu naturel. La répression pulsionnelle intervient alors pour ramener ces désirs au niveau des possibilités extérieures de satisfaction.
Mais la répression est irrationnelle quand elle est imposée non par le milieu naturel, mais par des institutions politico-sociales.

 

2) Technique et libération du désir : disqualification du prétexte de la pénurie

Or la rationalisation et la mécanisation du travail diminue la quantité d’énergie instinctuelle à diriger vers le labeur. Le temps nécessaire à la reproduction matérielle de la société est diminué. La quantité d’énergie ainsi libérée pourrait désormais largement être utilisée librement, c’est-à-dire pour satisfaire des désirs allant au-delà de la nécessité biologique.

 

3) Pas l’abondance pour tous, mais la fin de la sur-répression désir

Marcuse prévoit une révolution qui consisterait à réorganiser les nouvelles forces productives de la société de manière à mettre fin à la sur-répression. Celle-ci ne permettra cependant pas d’appliquer le principe « à chacun selon ses besoins ». Les forces productives ne sont pas encore assez développées pour cela. La société sera réorganisée en vue de la satisfaction des besoins fondamentaux de tous, ce qui implique un abaissement du niveau de vie des plus aisés.
En fait, la nouvelle civilisation ne consistera pas dans l’abondance pour tous, mais dans la suppression de la sur-répression : ce sont deux choses différentes. Tous les désirs ne seront pas satisfaits, mais les besoins les plus fondamentaux seront satisfaits de façon égalitaire.
Pour résumer :
Freud considère que la répression de nos désirs dans la société est inévitable du fait de la rareté relative des ressources. Nous devrons toujours travailler et restreindre nos désirs pour nous adapter à cette condition naturelle indépassable.
Marcuse considère qu’il faut distinguer deux niveaux de l’existence humaine : le niveau biologique et le niveau sociologique. Au niveau biologique correspond une répression naturelle effectivement indépassable, au niveau sociologique correspond une répression contingente et socialement produite qu’il appelle la sur-répression. Cette sur-répression découle non pas des obstacles imposés à nos désirs par la nature, mais d’une répartition inégale des ressources imposée par une minorité dominante à son avantage.
Les progrès techniques de la civilisation industrielle permettent en effet une libération du désir qui n’est entravée que par la sur-répression. Une société non répressive est donc techniquement possible moyennant une réorganisation de la société actuelle.

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Bruno Bonnefoy