Sextus Empiricus – Il n’y a pas d’art du désir Sextus Empiricus – Il n’y a pas d’art du désir
Nous allons nous intéresser dans cet article à la philosophie sceptique de Sextus Empiricus et plus précisément à ses réflexions sur la sagesse comme... Sextus Empiricus – Il n’y a pas d’art du désir

Nous allons nous intéresser dans cet article à la philosophie sceptique de Sextus Empiricus et plus précisément à ses réflexions sur la sagesse comme maîtrise des désirs.

 

Quelques mots sur l’auteur et son ouvrage

Le texte que nous abordons est un extrait du traité Contre les moralistes.

Sextus Empiricus est un philosophe et médecin de langue grecque et de tradition sceptique du IIe siècle.

 

La question philosophique posée dans ce texte

Sextus Empiricus pose la question suivante : la sagesse philosophique, comprise comme art de maîtriser ses désirs, est-elle bonne pour l’homme ?

 

Les enjeux de la question

Pour bien comprendre l’intérêt de la question, il faut saisir ses enjeux, et pour cela il faut saisir dans ses grandes lignes le projet sceptique. La philosophie sceptique est une double critique de la philosophie traditionnelle : elle rejette à la fois la possibilité de la philosophie comme science (théorie) et la possibilité de la philosophie comme sagesse (pratique), c’est-à-dire comme maîtrise de soi. Le texte que nous étudions dans cet article relève de cette seconde tendance : il formule une critique de la philosophie comme sagesse.

La thèse de Sextus Empiricus

La thèse défendue par Sextus Empiricus est que la philosophie dans sa dimension pratique, c’est-à-dire la philosophie entendue comme sagesse, comme art de maîtriser ses désirs, est soit inutile soit nocive.

 

Le plan du texte

La première partie du texte expose la thèse à laquelle Sextus Empiricus s’oppose et la manière dont il entend mener sa réfutation : si la sagesse est bonne pour l’homme, nous devons pouvoir en constater les bienfaits chez le sage ; mais Sextus Empiricus s’apprête à montrer qu’au contraire la sagesse est soit inutile, soit nocive.

La deuxième partie envisage le cas n°1, où la sagesse apparaît comme inutile à l’homme.

La troisième partie envisage le cas n°2, où la sagesse se montre résolument nocive pour l’homme.

La quatrième et dernière partie du texte résume l’argumentation du texte et présente la conclusion.

 

I – Méthode d’argumentation

1) Chercher les bienfaits de l’art du désir chez le sage

La méthode argumentative de Sextus Empiricus est simple, et consiste à raisonner comme suit : si la philosophie comme sagesse, comme art du désir, est vraiment une compétence utile, alors il suffit de considérer la vie du philosophe, du sage qui pratique cet art de vivre, pour constater ses bénéfices.

Précisons ici que par « art de vivre », il faut ici entendre « technique de vie » : la philosophie comme sagesse n’est évidemment pas une pratique artistique, mais bien un ensemble de techniques à acquérir pour vivre heureux.

 

2) L’apathie ou la maîtrise des désirs

Or, nous pouvons envisager le sage sous deux angles différents :

 

le sage qu’on dit maître de lui est maître de lui soit dans la mesure où il n’éprouve ni penchant pour le mal ni répulsion à bien faire, soit dans la mesure où , éprouvant ces tentations perverses, il les repousse par sa raison.

 

Soit le sage est un individu qui ne ressent plus aucun désir moralement mauvais ( cas 1 : apathie), soit le sage est un individu qui ressent des désirs mauvais mais parvient à les dominer rationnellement (cas 2 : maîtrise rationnelle des désirs).

Sextus Empiricus, dans cet extrait, se charge donc de montrer que l’une comme l’autre branche de cette alternative mène à la conclusion que la maîtrise du désir n’est pas utile au sage : que l’on conçoive le sage comme un sage apathique ou comme un sage maître de lui, la sagesse apparaît comme une technique de vie stérile.

 

II – L’inutilité de l’art du désir dans l’apathie

Envisageons d’abord le premier cas : la sagesse n’est-elle pas utile au sage si elle lui fait atteindre un état d’apathie où il ne ressent plus aucun désir mauvais ?

 

1) On ne peut maîtriser des désirs inexistants

La réponse de Sextus Empiricus est la suivante :

 

on ne pourra quand même pas dire qu’il est maître de lui, car il ne saurait exercer de maîtrise contre ce qu’il n’éprouve pas.

 

Ce qu’écrit ici Sextus Empiricus, c’est que la notion de « maîtrise de soi » cesse d’être pertinente pour qualifier le sage si l’on considère que celui-ci est un sage apathique. En effet, La notion même de maîtrise suppose un élément instable, source de désordre, qui doit être contrôlé pour ne pas développer son potentiel de nuisibilité. Cet élément instable, en l’occurrence, serait le désir mauvais. Mais si le sage est un sage apathique, pur de tout désir mauvais, alors le qualifier de « maître de soi » n’a plus de sens : il n’y a plus rien en lui qui appelle un contrôle. L’art du désir est donc inutile au sage.

On pourrait cependant faire l’objection suivante à Sextus Empiricus : s’il est vrai que la maîtrise de soi n’a plus d’intérêt pour le sage achevé, elle a cependant servi à lui faire atteindre cet état idéal d’apathie. Elle cesse donc d’être utile dans ce nouvel état éthique, mais elle a été utile en ce qu’elle a permis de l’atteindre.

 

2) Exemples

Sextus Empiricus répond implicitement à cette objection éventuelle dans les exemples qu’il choisit pour illustrer l’état du sage apathique :

 

on ne saurait attribuer la maîtrise de soi à l’eunuque, en ce qui concerne les conduites amoureuses, ou à celui qui a un mauvais estomac, en ce qui concerne les plaisirs de la table

 

Ces exemples ne sont pas innocents. En effet, l’eunuque n’est pas simplement celui qui ne peut plus ressentir de désirs sexuels immoraux (désir de tromper son partenaire, désir de viol…), mais celui qui est incapable de tout désir sexuel. De même, celui qui a un mauvais estomac n’est pas seulement celui qui ne peut plus désirer des aliments nuisibles, mais celui qui n’est plus capable d’apprécier la nourriture.

L’idée suggérée par Sextus Empiricus est donc la suivante : si la sagesse consiste dans l’apathie, elle nous prive du bien comme du mal et elle n’est pas un état heureux. En tuant les désirs illicites en nous, on risque de tuer également les désirs licites et, ce faisant, se fermer toute voie d’accès au bonheur.

On peut donc résumer comme suit la première partie du raisonnement de Sextus Empiricus : l’art de maîtriser ses désirs est inutile à celui qui n’a plus de désirs, et cet état d’apathie n’est pas heureux.

 

III – La nocivité de l’art du désir comme maîtrise de soi

Il faut maintenant envisager la seconde conception possible de la sagesse : celle-ci serait non pas apathie mais maîtrise des désirs. La sagesse n’est-elle pas utile au sage, si elle lui permet de contrôler ses désirs mauvais sans pour autant tuer tout désir en lui ?

 

1)  Le trouble du sage

Sextus Empiricus écrit d’abord :

 

la sagesse ne lui a servi à rien puisqu’il connaît les troubles du désir et a besoin d’assistance

 

La sagesse comme maîtrise des désirs connaît donc déjà un premier échec en ce qu’elle ne met pas le sage à l’abri des troubles de conscience (remords ou frustration) suscités par les désirs immoraux. L’art du désir, même entendu comme maîtrise des désirs, se montre donc encore une fois inutile, puisqu’il laisse le sage dans le même état d’inconfort psychique que le non-sage.

2) Le malheur du sage

L’argumentation de Sextus Empiricus ne s’arrête pas là. Il souhaite en effet montrer que l’art de vivre entendu comme maîtrise rationnelle des désirs est non seulement inutile, mais encore nocif au prétendu sage. Celui-ci, en réalité, écrit, Sextus Empiricus,

 

est plus malheureux que les gens sans moralité

 

Autrement dit, la philosophie comme technique de vie heureuse est un échec total : premièrement, parce qu’elle est inutile en tant qu’elle laisse le sage subir les troubles psychiques produits par ses désirs immoraux, mais aussi, deuxièmement, parce qu’elle va jusqu’à se révéler nuisible en le condamnant au malheur.

En quoi l’art de maîtriser ses désirs condamne-t-il le sage au malheur ? Parce que, écrit Sextus Empiricus,

 

en tant qu’il exerce le contrôle de la raison, il retient le mal en son for intérieur

 

En effet, maîtriser rationnellement un désir immoral, c’est l’identifier comme immoral et, pour cette raison, s’empêcher de le satisfaire. Mais l’insatisfaction du désir immoral maintient et même accroît les troubles psychiques occasionnés par ce désir, la frustration et le remords. En maîtrisant ses désirs, loin d’accéder à une vie plus heureuse, le sage s’enferme donc lui-même dans son malheur et accumule frustrations et/ou remords.

 

3) La sagesse paradoxale du non-sage

C’est la raison pour laquelle Sextus Empiricus présente le non sage comme paradoxalement plus sage que le philosophe :

 

l’homme sans moralité […], après avoir ressenti le trouble de la tentation, voit, sitôt assouvi son désir, son trouble disparaître peu à peu.

 

L’homme ordinaire est, comme le philosophe, psychiquement perturbé par ses désirs immoraux, mais contrairement à ce dernier, il se débarrasse de ces troubles passagers en assouvissant ses désirs, plutôt que de les perpétuer à travers une prétendue maîtrise de soi autodestructrice. Comme le dit le personnage de Lord Henry dans Le Portrait de Dorian Gray d’Oscar Wilde : « Le seul moyen de se débarrasser d’une tentation est d’y céder. »

 

Pour résumer ce texte de Sextus Empiricus

  • La sagesse comme technique de vie heureuse est soit l’absence totale de désirs, soit la maîtrise rationnelle des désirs.
  • Dans le premier cas, elle devient inutile car on n’a plus besoin de maîtriser des désirs qu’on ne ressent pas. En outre, un tel état d’apathie fait de l’homme un être sans vie et sans bonheur.
  • Dans le second cas, elle est dangereuse car non seulement elle ne protège pas l’homme contre les troubles suscités par les mauvais désirs (frustration et remords), mais elle le condamne même au malheur en l’enfermant dans une prétendue maîtrise de soi autodestructrice.

 

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Bruno Bonnefoy