Les logos GAFA représentent la puissance du monopole dans l’économie numérique

La définition la plus commune du monopole est celle du producteur unique vendant un bien unique à de nombreux acheteurs. Augustin Cournot (Recherches sur les principes de la théorie des richesses, 1838) prend alors l’exemple du propriétaire d’une source minérale qui possède des propriétés uniques et différentes de celles des autres. Ainsi, le monopole se distingue du marché concurrentiel atomisé, où se rencontrent de nombreux offreurs et demandeurs, et de l’oligopole auquel un petit nombre d’offreurs font face à de multiples acheteurs. La définition du monopole est essentielle en économie. Elle est mobilisable pour un grand nombre de sujets, notamment des sujets sur la concurrence ou la concentration. Elle a d’ailleurs déjà fait l’objet d’un sujet à l’ESSEC en 2011 (Faut-il combattre les monopoles ?). Si on étudie généralement les monopoles naturels, il existe d’autres formes de monopole que tu peux mobiliser dans ta copie pour faire la différence.

Monopoles naturels : quelques rappels !

Définition et exemples

C’est la forme la plus classique de monopole : une seule entreprise assure toute la production à coût minimal. On parle de monopole naturel lorsque le coût total le plus faible est atteint grâce à une seule firme sur le marché. Dans ses Éléments d’économie pure (1874), Léon Walras explique que le monopole découle des rendements d’échelle croissants. Lorsque les coûts fixes sont très élevés, une production importante est nécessaire pour atteindre le seuil de rentabilité. Ce seuil élevé conduit à une situation où seule une entreprise peut produire efficacement à coût moyen minimal. Cette structure de marché dissuade l’entrée de nouvelles firmes, car leurs coûts seraient supérieurs à ceux du monopoleur. Dans ce cas, le monopole naturel devient une situation économique optimale pour la collectivité. Le monopoleur produit alors plus efficacement, en bénéficiant d’économies d’échelle et d’un coût de production plus faible

Cependant :

  • Soit le monopoleur égalise sa recette marginale et son coût marginal. Il y a alors une perte d’utilité. En effet, les personnes prêtes à payer plus cher que le coût marginal ne sont pas servies. On parle du triangle d’Harberger (Monopoly and Resource Allocation, 1954).
  • Soit le monopoleur produit la quantité socialement optimale en égalisant le coût marginal et la recette moyenne. Il subit alors des pertes.

Le monopole naturel se rencontre dans les infrastructures. Elles se caractérisent effectivement par des coûts fixes et des économies d’échelle très élevés. C’est le cas, par exemple, du tunnel sous la Manche.

Représentation graphique

Introduire des graphiques au sein de ta dissertation est souvent valorisé. Le graphique du monopole est indispensable. On pourra également te le demander à l’oral.

Tarification du monopole
Graphique représentant la tarification par les coûts du monopole naturel

On peut distinguer trois cas :

  1. Si le monopole naturel n’est pas régulé, il égalise la recette marginale et le coût marginal et le produit Q1 qu’il vend au prix P1.
  2. La combinaison prix-quantité socialement optimale est P3 et Q3 mais dans ce cas le monopole fait des pertes et l’État doit le subventionner.
  3. Le dernier cas consiste à obliger le monopole à tarifer au coût moyen : il offre donc Q2 au prix P2.

Le rôle de l’État

L’État peut réglementer les monopoles naturels pour éviter que les économies d’échelle ne soient captées par le monopole sous la forme de rente. En effet, l’État peut :

  • Contraindre la tarification au coût marginal (comme en CPP) et verser une subvention pour combler le déficit. Cette subvention est financée par l’impôt. Elle exerce une baisse de bien-être collectif ; c’est l’optimum de 1er rang.

Le rapport Nora (1967) soulignait que la tarification au coût marginal avait des effets pervers pour les entreprises publiques. En effet, elle pouvait conduire à une baisse du bien-être global puisque ces dernières disposent d’une moindre incitation à la réduction des coûts qu’une entreprise dans un cadre concurrentiel.

  • Contraindre la tarification au coût moyen : c’est l’optimum de second rang.

M.Allais (1989) a proposé la régulation du monopole naturel par une tarification au coût marginal afin de retrouver une situation concurrentielle. Dans le cas d’un monopole naturel fort, une tarification au coût moyen peut permettre un équilibre de second best afin d’annuler toute forme de profit sans entraîner de déficit pour le monopole. On parle alors de “tarification Ramsey-Boiteux”.

  • Établir des discriminations (cf 2) : il s’agit de moduler les prix de vente en fonction du degré de sensibilité de la demande par rapport au prix. Les agents prêts à payer plus cher financent alors le déficit du monopole naturel. Ils éliminent le triangle d’Harberger. 

Marcel Boiteux (Sur la gestion des monopoles publics astreints à l’équilibre budgétaire, 1956) propose une autre manière de limiter le monopole naturel : faire du monopole une entreprise publique. En France par exemple, les voies ferrées appartiennent à l’entreprise publique SNCF Réseau. Selon lui, le monopole peut également devenir une administration publique, auquel cas les services produits ne sont pas vendus sur le marché.

La sous-optimalité du monopole

En concurrence pure et parfaite, le prix est fixé sur le marché par la rencontre entre les fonctions d’offre et de demande. Le producteur décide uniquement de la quantité qu’il souhaite produire, qui égalise le prix au coût marginal.

Tandis que le monopoleur est “price maker” : il fixe son prix librement du fait de l’absence de rivaux. Dès lors, le producteur fixera son prix de telle sorte à écouler l’ensemble de sa production. En effet, la courbe de demande du marché se confond avec la courbe des recettes moyennes du producteur. Cet équilibre est sous-optimal par rapport à une situation d’équilibre concurrentiel, car l’équilibre du monopole entraîne un rationnement des quantités et une hausse des prix unitaires.

En termes de bien-être, on constate une réduction du surplus du consommateur, compensée par la hausse du surplus du producteur, qui aboutit à une perte sèche, également appelée triangle de Harberger. Au sens de V. Pareto (1906), la situation est sous-optimale en ce qu’il serait possible d’accroître conjointement le surplus du producteur et du consommateur.

Le monopoleur est moins incité à innover que s’il était en situation de concurrence. C’est en ce sens que Bastiat (Baccalauréat et socialisme, 1850) pouvait affirmer : « le monopole est ainsi fait qu’il frappe d’immobilisme tout ce qu’il touche ». La lutte contre les monopoles apparaît dès lors souhaitable puisque la situation de monopole se traduit par une baisse du surplus des consommateurs et est peu propice à l’innovation.

Une trop forte concurrence n’est pas souhaitable

Bien qu’une forte concurrence puisse sembler souhaitable, elle n’est pas toujours bénéfique. Une situation de monopole nuit à l’innovation, mais une concurrence parfaite produit un effet similaire. C’est ce que montre la « courbe en U inversée » d’Aghion et Howitt (« Competition and innovation : an inverted-U relationship », 2005). Selon eux, un entrepreneur n’innove que s’il peut profiter temporairement d’une rente de monopole. En concurrence parfaite, cette rente disparaît, ce qui réduit l’incitation à innover.

Ainsi, une dose limitée de monopole reste nécessaire pour soutenir la dynamique économique. North rappelait d’ailleurs que l’instauration du droit de brevet en Angleterre au XVIIᵉ siècle a favorisé les grandes innovations du XVIIIᵉ siècle (« The Rise of the Western World », 1973).

Un monopole national peut aussi renforcer la concurrence internationale. Brander et Spencer l’ont montré : la création d’Airbus grâce aux subventions européennes a permis de défier le monopole de Boeing. Certaines formes de monopole peuvent donc être souhaitables.

Monopole discriminant : définition et exemples

Définitions du monopole discriminant

On parle de monopole discriminant lorsqu’une entreprise applique des prix différents selon le profil ou la disposition à payer des consommateurs. Le prix payé correspond alors exactement au montant maximal que chaque client est prêt à dépenser pour obtenir le bien ou service. Dans The Economics of Welfare (1920), Arthur Cecil Pigou distingue plusieurs formes de discrimination par les prix. La discrimination parfaite (ou de premier degré) suppose que le monopoleur connaît la disposition à payer de chaque consommateur individuel. La discrimination de second degré apparaît lorsque le producteur identifie différents profils de consommateurs, sans connaître leur volonté exacte de payer. Enfin, la discrimination de troisième degré intervient lorsque le producteur connaît la fonction de demande de chaque segment de clientèle.

Dans  De l’influence des péages sur l’utilité des voies de communication (1849), Jules Dupuit illustre cette logique avec l’exemple du pont. Un consommateur prêt à payer 1 euro pour traverser le pont paiera exactement cette somme, sans réduction ni surplus. Un autre, prêt à payer 3 euros, réglera ce montant précis, reflétant sa valeur individuelle attribuée à la traversée. Si la discrimination est parfaite, le problème d’inefficience du monopole naturel disparaît complètement. Dans ce cas, le monopole ne demande aucune subvention et inclut tous les consommateurs qui paient au moins le coût marginal. Le monopole capte entièrement le surplus du consommateur, ce qui réduit fortement le pouvoir d’achat et l’avantage des acheteurs. Les monopoles discriminants nuisent globalement aux consommateurs, même s’ils améliorent l’efficacité économique du marché.

Exemples de monopoles discriminants

La discrimination par les prix pratiquée par la Standard Oil au XIXᵉ siècle est un exemple concret de monopole discriminant. En effet, le géant américain pratiquait des prix inférieurs à ses coûts variables moyens. C’est d’ailleurs cette pratique illégale qui a justifié son démentèlement en application du Sherman Act.

Un exemple plus récent est la compagnie américaine American Airlines, en situation de monopole sur la ligne Cancún City – Dallas en 2000, qui s’est vue menacée par l’arrivée de la compagnie low-cost Vanguard. En réaction, la compagnie américaine a pratiqué des prix agressifs, mais pas en dessous de ses coûts variables.

Monopole de propriété intellectuelle : définition et lien avec l’innovation

Le monopole de propriété intellectuelle désigne un droit d’exclusivité temporaire délivré par le brevet ou autre. Selon François Lévêque et Yann Ménière (2003), ces droits, notamment les brevets, visent à encourager l’innovation en protégeant les inventeurs. Le brevet incite les entrepreneurs à investir dans la recherche en réduisant le risque d’imitation par la concurrence. Il empêche aussi d’autres entreprises de capter les bénéfices liés à une invention protégée par le droit exclusif. Cependant, la durée d’un brevet est limitée à 20 ans, après quoi l’invention devient accessible au public. Une fois cette période écoulée, toute entreprise peut exploiter librement l’invention sans devoir obtenir de licence. Ainsi, le monopole de propriété intellectuelle reste par nature temporaire et vise un équilibre entre innovation et diffusion du savoir.

L’octroi d’un monopole d’émission monétaire à certaines banques a favorisé une régulation plus efficace du système bancaire. Le Bank Charter Act de 1844 a réservé à la Bank of England l’émission exclusive de monnaie fiduciaire. Le monopole d’émission garantit ici l’application stricte du currency principle formulé par David Ricardo en 1810.

Monopole des plateformes : définition et exemples

Les monopoles des plateformes reposent sur les économies de réseaux. Ce concept développé à partir des années 1980 stipule que l’utilité réelle d’une technique ou d’un produit dépend de la quantité de ses utilisateurs. Prenons l’exemple de Facebook. Si tu es le seul utilisateur de l’application, celle-ci n’aurait plus aucun intérêt, car tu ne pourrais pas discuter avec d’autres personnes. Ainsi, en vertu de la loi de Metcalfe, l’utilité d’un réseau est proportionnelle au carré du nombre d’utilisateurs. Il faut alors retenir qu’il y a un avantage à augmenter son nombre d’utilisateurs le plus vite possible en raison du principe de l’effet boule de neige. On parle également de “winner-takes-all“.

Avec des applications comme Uber ou Kapten, il y a par ailleurs un phénomène d’effets de réseau croisés. L’utilité de l’application dépend aussi du nombre de chauffeurs et pas uniquement du nombre d’utilisateurs, et inversement. La question de la tarification des plateformes reste néanmoins complexe. En effet, il est compliqué de faire payer les utilisateurs, notamment dans le secteur du numérique. C’est d’ailleurs ce que soulignent Jean Tirole et Jean-Charles Rochet (Platform Competition in Two-Sided Markets, 2003) pour qui, dans le numérique, une seule source de rémunération est généralement mobilisée : la publicité. 


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