Les BRICS vont-ils bouleverser l’ordre établi ? Les BRICS vont-ils bouleverser l’ordre établi ?
Les BRICS, tout préparationnaire a déjà entendu parler de cet acronyome. Mais contrairement aux apparences, ce dernier a une réelle histoire et pose de... Les BRICS vont-ils bouleverser l’ordre établi ?

Les BRICS, tout préparationnaire a déjà entendu parler de cet acronyome. Mais contrairement aux apparences, ce dernier a une réelle histoire et pose de réelles questions. Il s’agit donc de s’interroger sur la réalité qui se cache derrière ce concept que l’on a tous à la bouche et que l’on utilise tous pour illustrer la multipolarisation actuelle de l’économie mondiale et la remise en cause de l’hégémonie américaine et occidentale.

Partons de cette peinture de Salvador Dali : Enfant géopolitique observant la naissance de l’homme nouveau. Cette toile réalisée au cours de la Seconde Guerre Mondiale (1943) peut être réinterprétée aujourd’hui afin de décrire à la fois la fascination mais aussi la peur qu’engendre l’émergence des BRICS sur l’échiquier mondial. En effet, ces derniers bouleversent l’économie mondiale et aspirent à bouleverser l’ordre mondial. On pourrait y voir une sorte de monde chaotique, a-polaire. Tentons donc de comprendre ce à quoi renvoie cet acronyme, si les BRICS ont ou non bouleversé le monde, s’il s’agit d’un groupe homogène, ce à quoi aspire ce groupe…

 

Courte histoire de la notion d’émergence 

La notion d’émergence prend son essor au cours du dernier demi-siècle. Au lendemain des deux chocs pétroliers et en pleine période des « Vingt Piteuses » (période de stagflation entre 1973 et 1991), un économiste de la Banque Mondiale, Van Agtmael, va définir la notion de pays émergent en 1981 afin de distinguer les marchés attractifs et dynamiques des marchés croulants sous le poids de la dette et donc peu attractifs. Dès lors, les acronymes vont se multiplier au cours du temps pour caractériser ces pays devenus objets de fantasme pour les experts occidentaux. L’acronyme BRIC, certainement le plus connu à ce jour, est défini en 2001 par Jim O’Neill, directeur de la recherche économique de la banque d’affaire Goldman Sachs dans un article : Building Better Global Economic BRICs. Il affirme que d’ici 2050, ces 4 pays (Brésil, Russie, Inde, Chine) dépasseront les économies des PDEM que sont les États-Unis, le Japon, l’Allemagne, la France, le Royaume-Uni ou l’Italie. Derrière cet acronyme se cache donc une magnifique promesse de croissance au sein de ces 4 pays pour l’ensemble des investisseurs mondiaux. Ce groupe évoluera au cours du temps pour former en 2011 les BRICS (BRIC + Afrique du Sud).

Sans nécessairement multiplier les chiffres, il coule de source que l’émergence annoncée de ces pays a été atteinte. En effet, d’un point de vue purement économique, tout le monde s’accorde à dire que ces pays ont désormais émergé.  Les médias relient d’ailleurs de plus en plus la notion de BRICS à celle de bouleversement de l’ordre économique et géopolitique mondial. Plus qu’une émergence, on a affaire à une remise en cause par ces cinq pays de l’ordre économique pré-établi au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale (Bretton-Woods, FMI, GATT puis OMC). Cependant, derrière cette réalité, se cache une grande hétérogénéité économique, des collaborations peu efficaces et des politiques très éclectiques. Dès lors, on peut se demander si cet acronyme avait un sens et s’il en a encore un aujourd’hui. Cet acronyme ne serait-il pas qu’un simple écran de fumée ?

 

Des économies hétéroclites…

Au départ, cet acronyme ne reflétait qu’une dynamique commune de croissance économique laissant envisager un basculement du monde. Néanmoins, hormis ce point commun, il est tout à fait logique de questionner la légitimité de cet acronyme tant les différences sont importantes. Étudions pour ce faire l’économie des cinq pays en questionnant la notion même d’émergence.

La Chine semble être indéniablement le moteur économique de ce groupe de pays. Devenue en l’espace d’un demi-siècle la deuxième puissance mondiale et la première puissance commerciale mondiale, la Chine a bel et bien connu une croissance économique exponentielle (de l’ordre de 10% par an durant de nombreuses années) depuis son ouverture sur le monde sous Deng Xiao Ping. Cette croissance a été rendue possible par une politique d’incitation aux firmes étrangères de venir s’implanter en Chine par le biais de création de zones franches (ZES, on pense à Shenzhen par exemple) et de zones industrialo-portuaires (ZIP). Désormais moteur de l’économie mondiale, la Chine promeut un monde multipolaire comme lors du récent Forum Economique Mondial de Davos début 2017.

La Russie quant à elle se distingue des autres économies dans la mesure où il s’agit plutôt d’une puissance ré-émergente que d’une puissance émergente. N’oublions pas qu’elle était lors de la seconde moitié du dernier siècle la deuxième superpuissance mondiale derrière les États-Unis. De plus, contrairement à la Chine qui mise beaucoup sur une industrialisation extravertie, le modèle de croissance russe ressemble plus à celui d’un pays rentier (comme les pays membres de l’OPEP). En effet, la Russie fait partie des premiers exportateurs d’hydrocarbures, ce qui booste son économie.

Malgré leurs différences, les trois économies sud-africaine, indienne et brésilienne semblent les plus comparables. En effet, il s’agit de trois pays qui ont longtemps été refermés sur eux-mêmes : autarcie indienne jusqu’en 1991, Afrique du Sud exclue du monde à cause de l’apartheid jusqu’en 1994 et l’élection de Nelson Mandela en tant que président, et Brésil qui ne débutera son ouverture que dans les années 90 après avoir privilégié une politique de substitution des importations pendant longtemps. Ces 3 pays vont développer leur industrie et les services. Cependant, la force principale du Brésil reste bien son agriculture qui en fait d’ailleurs « la ferme du monde ».

En bref, cet acronyme cache une certaine hétérogénéité économique, chose somme toute logique, puisque cet acronyme a été posé arbitrairement par un économiste sur un groupe de pays qui n’ont finalement que peu de choses en commun.

 

Ce que les BRICS partagent

Cependant, outre une dynamique et une croissance similaires, ces 5 pays possèdent également quelques points communs. Pour commencer, leurs structures économiques tendent à devenir celles des pays développés qui constituent finalement une sorte de modèle vers lequel tendre. Ce sont également des puissances démographiques, en particulier la Chine, l’Inde et le Brésil. Ainsi, les BRICS représentent aujourd’hui environ 43% de la population mondiale. Cette puissance démographique est en outre permise par la taille de ces différents pays : en termes de superficie, les BRICS (Afrique du Sud mise à part) font également partie des plus grands pays au monde, à tel point que l’on parle de puissances géographiques.

Politiquement, on constate qu’ils ne sont pas totalement démocratiques : la Russie de Poutine s’apparente actuellement plus à une nouvelle forme de dictature avec contrôle des médias, la Chine de Xi Jinping, bien qu’ouverte économiquement, est encore un pays communiste et autoritaire, et le Brésil est actuellement frappé par une crise politique importante suite à un scandale de corruption (l’affaire Lava Jato). Tous les cinq tentent de s’opposer à l’homogénéisation actuelle du monde, plus particulièrement à cette américanisation du monde. Hormis l’Inde, l’ensemble des BRICS ont récemment organisé un événement sportif de première envergure (JO de Pékin, JO de Sotchi, Coupe du monde de football Afrique du Sud et Brésil). De même, chacune de ces puissances développe son Soft Power : Instituts Confucius chinois, Forum Social Mondial de Porte Alegre, la capoeira brésilienne, Bollywood en sont quelques exemples. L’essor des universités dans ces 5 pays est également une dynamique commune, en témoignent les nombreux partenariats entre écoles de commerce françaises et universités des BRICS.

Finalement, malgré les critiques, cet acronyme semble bien se caractériser par une certaine cohérence. Les BRICS appartiennent in fine à une forme de régionalisation à part, remettant en cause la mondialisation occidentale et tentant de contrebalancer le poids de l’Occident dans l’économie-monde actuelle.

 

Des politiques également éclectiques

Cependant, il n’a jamais été question d’un groupe de pays institutionnalisé, homogène. En effet, à y regarder de plus près, ces pays semblent plus se définir par leurs différences que leurs points communs.

Citons Michel Faucher pour illustrer cette hétérogénéité caractéristique des BRICS : « les contradictions géopolitiques de ce groupe se traduisent par une méfiance profonde réciproque.» Dès lors, cet acronyme a-t-il un sens ? Les pays sont en concurrence les uns avec les autres : on pense par exemple à la Chine, l’Inde et le Brésil en Afrique, qu’ils tentent tous les trois de conquérir en y vendant des produits ou en pratiquant l’accaparement foncier (land grabbing).

On pense aussi aux différends diplomatiques et géopolitiques qui caractérisent ces membres. Ainsi, la Chine s’oppose à l’Afrique du Sud, le Brésil et l’Inde dans leur requête respective d’obtenir un siège permanent du Conseil de Sécurité de l’ONU. C’est d’ailleurs pour cela que ces trois pays se sont associés au sein de l’IBAS. Ce forum est né de cette frustration commune et représente donc une tribune d’expression de l’insatisfaction de ces trois pays. De manière analogue, les BRICS ne partagent pas une même vision stratégique, comme en témoignent les tensions lors de l’élection du nouveau directeur général du FMI après la destitution de Dominique Strauss-Kahn. Alors qu’un candidat des pays émergents se présentait (le Mexicain Cartens), ce dernier n’a pas été soutenu par la Chine et le Brésil, privilégiant tous les deux leur propre intérêt et qui ont dès lors soutenu Christine Lagarde.

Les relations intra-BRICS ne sont donc pas des plus apaisées et beaucoup semble les séparer. Ils se méfient également les uns des autres, en particulier de l’hégémon chinois. On pense également aux conflits sino-indiens, symboles d’une compétition pour le leadership asiatique, notamment en Arunachal Pradesh. Géopolitiquement, cette entité est inexistante, et ne pèse pas encore beaucoup dans les relations internationales. Ainsi, les différents membres ne tiennent pas le même discours concernant les défis au Moyen-Orient, tels que la guerre en Syrie, puisque certains y sont très présents (la Russie), tandis que les autres s’en tiennent éloignés.

 

Malgré ces différences, des tentatives de coopération

Une chose est néanmoins indéniable : cet acronyme né d’un article s’institutionnalise « à petits pas » (comme l’UE) afin d’exister internationalement. Cette institutionnalisation s’est accélérée au lendemain de la crise économique de 2008, avec une multiplication des sommets, le tout afin de remettre en cause la domination occidentale et l’ordre du monde hérité de l’après-guerre. Ainsi, ils demandent par exemple une renégociation des quote-parts au FMI et une réforme de la finance mondiale. Face aux difficultés, le groupe a décidé de s’émanciper et de développer sa propre banque : la New Development Bank. Cette banque inaugurée officiellement le 15 juillet 2014 à l’occasion du 6e sommet des BRICS (Fortaleza au Brésil) vise à combattre l’hégémonie du dollar et à contrer les futurs chocs financiers. La Chine a clairement été à l’initiative de ce projet de banque commune.

 

Conclusion et ouverture sur l’avenir

Malgré cette volonté d’institutionnalisation, beaucoup reste à faire pour ce groupe. Certes, ils partagent une même dynamique et certains intérêts communs. Cependant, au regard de ce qui est fait, ce groupe se définit plutôt par ses divergences que ses convergences. Par ailleurs, il ne faut pas oublier que ces puissances doivent faire face à de nombreux défis internes (sociaux, économiques, environnementaux, politiques, …) qui remettent en cause leur émergence. Enfin, autrefois considérés comme un nouveau spécimen, ces derniers sont désormais entourés par des pays aux caractéristiques similaires : on pense par exemple aux CIVETS.

Or, paradoxalement, bien que les BRICS se soient institutionnalisés, ils refusent d’y intégrer de nouveaux pays, quand bien même ces derniers seraient plus performants que certains des BRICS (comme la Turquie). Dès lors, les BRICS développent exactement ce qu’ils combattent : une approche nombriliste du monde (à l’occidentale). Ils ne rêvent en fait que d’une seule chose : être les Grands de demain. Cependant, cette forme originale de régionalisation, au sens d’une association plus poussée que de simples rapports bilatéraux, n’est pas encore achevée. En effet, bien que les BRICS constituent une force économique, ils sont encore loin de constituer une force géopolitique. Alors que les acronymes se multiplient pour caractériser des groupes de pays émergents (CIVETS, “Next Eleven”), il est donc légitime de se demander si ces derniers vont ou non s’institutionnaliser à la manière des BRICS, ce qui complexifierait encore plus le monde actuel…

 

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Benjamin Neves

Etudiant en carré au lycée Fabert (Metz), mes matières de prédilection sont l'HGGMC et la culture générale.