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Géopolitique

Comprendre et penser le monde à l’aide de concepts – Civilisation

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CIVILISATION

 

I. Définitions

 

Civilisation :

  1. Le contraire de la barbarie.

Le terme apparaît au XVIIIe siècle. Etre civilisé, c’est avoir atteint un certain degré de développement économique, social, culturel jugé par certains comme idéal. On reprend ici une conception qui vient de l’antiquité. Le Barbare c’est celui littéralement dont on ne comprend pas la langue.

  1. L’ensemble des caractères propres à la vie intellectuelle, artistique, morale, matérielle… d’un pays ou d’une société. Au XIXe siècle, on parle des civilisations. Le pluriel indique un nouveau sens. Une civilisation est constituée par l’ensemble des caractères que présente un groupe de plusieurs millions d’hommes à une époque donnée. Au XXe siècle, l’historien Fernand Braudel (Grammaire des civilisations, 1963), les définit avec une base territoriale et une grande continuité historique ; une civilisation perdure, survit à l’entité politique qui a pu présider à sa naissance. Il distingue ainsi des grandes aires culturelles.
  2. Sens commun : l’association d’une culture, d’une religion et d’un territoire.
  3. Todorov propose une définition liée de la barbarie et de la civilisation. Est barbare celui qui ne reconnait pas la pleine humanité des autres. Etre civilisé c’est, en tout temps et en tout lieu, celui qui sait reconnaître pleinement l’humanité des autres. Ce qui implique de reconnaître que les autres ont des modes de vie différents des nôtres, puis de reconnaître que les autres ont la même humanité que nous. On ne peut avancer dans la voie de la civilisation sans avoir reconnu la pluralité des cultures.

 

Comment définir les caractères d’une civilisation ? Si la civilisation européenne se définit par la démocratie et le respect des droits de l’homme, que faire des autres épisodes de l’histoire européenne : le sort de Carthage, les Croisés en guerre Sainte, les Conquistadores en Amérique latine, la traite des esclaves, Hitler… Il y a aussi le pire. Une civilisation n’est que ce que ses citoyens en font et ce qu’ils en revendiquent.

 

Civiliser : Le mot civilisation apparaît dans le Littré en 1835, soit cinq années après la conquête de l’Algérie. De fait, au XIXe siècle, civiliser rime avec coloniser. Civiliser, c’est apporter à des peuples primitifs, voire sauvages, un état de développement économique, social, politique, culturel considéré comme un idéal à atteindre et qui de fait est incarné par la culture occidentale. C’est perfectionner ses conditions de vie.

 

Culture : ensemble des traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs, qui caractérisent une société ou un groupe social. (Unesco) On peut parler d’une culture d’un groupe ethnique, national, ou encore simplement social.  La culture ne peut se confondre avec la religion, elle prend en compte des données comme musique, histoire, structures sociales, cuisine …

Une civilisation est composée d’un ensemble de cultures qui coexistent entre elles (C. Levi-Strauss) .

 

Religion : ensemble de croyances, dogmes, rites qui définissent les relations de l’homme avec le sacré, avec l’au-delà.

La répartition des religions dans le monde aujourd’hui est la suivante ( Atlas des religions 2015) :  31.5 % de chrétiens, 23 % de Musulmans, 15 % d’hindous, 7 % de Bouddhistes, 6 % d’animistes… 16 % de la population mondiale ne se rattache à aucune religion.

 

Méta-civilisation : le terme a été utilisé pour désigner la civilisation mondialisée du temps présent, si elle existe… Une civilisation qui à l’échelle planétaire soit capable de formuler et de faire partager aux humains des normes de vie communes pour leur permettre de coexister pacifiquement.

 

Le choc des civilisations :  expression qui est utilisée par Samuel Huntington dans un article paru en 1993 , puis reprise dans son livre publié en 1996, « Le choc des civilisations et le nouvel ordre mondial ». L’idée majeure est que le monde de l’après-guerre froide est un monde dominé par des revendications identitaires dans lequel les relations interétatiques sont déterminées par l’appartenance culturelle des Etats. Les alliances ou les rivalités seront désormais liés à la culture, à la religion, à l’identité, plus qu’à l’idéologie politique. « Les lignes de fracture entre civilisations seront les lignes de front des batailles du futur ». Dans ce contexte, l’auteur envisage le déclin du monde occidental face à la civilisation musulmane  (dynamique par le réveil spirituel et la démographie) et la civilisation chinoise (portée par la croissance économique).

 

II. Enjeux 

 

  • Quel lien entre civilisation et religion ?

 

La religion a façonné même dans des sociétés désormais très laïcisées le droit, la morale, la culture.  Faut-il pour autant suivre Huntington qui met la religion au cœur de la définition des civilisations ou de la culture ? La religion serait un invariant culturel qui déterminerait les comportements des populations. Mais la mondialisation brasse les hommes comme les idées. Pour Olivier Roy, les processus que l’on relie au choc des civilisations comme le terrorisme , le fondamentalisme, sont bien au contraire des symptômes de la déconnexion entre culturel et religieux. Les religions, dit-il prospèrent sur la crise des cultures et des civilisations traditionnelles au lieu d’exprimer l’essence de ces dernières.  Fernand Braudel dans sa Grammaire des civilisations, plaçait la religion au même rang que le territoire, l’urbanité, l’échange comme élément de développement d’une civilisation.

 

  • Le choc des civilisations est il inéluctable ?

 

Huntington ne croît pas à la fin de l’histoire annoncée par F. Fukuyama. Mais il n’annonce pas non plus un nouveau conflit mondial, un choc inéluctable orient/occident. Il envisage le déclin du monde occidental face au dynamisme des civilisations chinoise ou musulmane pour mieux appeler à  un sursaut des Occidentaux, avec un repli sur les fondements de leur civilisation.

La thèse de Huntington « les grandes divisions de l’humanité et la source principale des conflits seront culturelles. » a été maintes fois discutée. T. Todorov s’est élevé contre cette idéologie fondée sur la peur de l’autre. Contrairement à ce qui est dit, la rencontre habituelle entre cultures, dit-il, ne produit pas le choc, le conflit, la guerre mais l’interaction, l’emprunt, le croisement. Ce ne sont pas les identités en elles mêmes qui causent les conflits, ce sont les conflits qui rendent les identités dangereuses, dit Todorov. Il ajoute « ce ne sont pas les cultures qui entrent en guerre, ni les religions, ce sont les entités politiques : Etats, organisations, partis, … » L’explication culturelle est facile, elle enferme les individus dans l’appartenance à un groupe.

Olivier Roy observe aujourd’hui que, plus que choc entre des civilisations, l’islamisme politique conduit à des chocs internes à une même civilisation.  Ainsi les Talibans s’attaquent à la culture afghane d’abord avant de condamner l’Occident. Ils ont condamné des divertissements traditionnels afghans comme les combats d’animaux ou les jeux de cerfs volants mais pratiquent le football. Les djihadistes sont en partie des convertis qui échappent à une logique culturelle.

 

  • La mondialisation crée –t-elle une civilisation planétaire ?

 

Quelles civilisations seront capables de se transmuer pour être sources d’une civilisation mondiale, d’une civilisation de civilisation ? A priori le candidat le plus incontestable demeure la civilisation américaine, puisque la puissance de leurs firmes (les fameux GAFA) et la vitalité du rêve américain  permettent la diffusion de l’American way of life. Pour autant, la mondialisation aboutit plutôt à des réseaux de communication multiple entre des mondes culturels qui demeurent variés, mais évoluent. L’Atlas des civilisations auquel on se reportera très utilement ( cf bibliographie) étudie ainsi plusieurs éléments qui contribuent à forger des liens entre les civilisations tout en les transformant : la création d’une langue véhiculaire (l’anglais), l’essor de l’urbanisation, les migrations humaines, le sport, l’alimentation, les réseaux sociaux et les pratiques numériques, les progrès scientifiques et les questions écologiques.

 

III. Repères :

Combien de civilisations ?

 

Il n’y évidemment pas de réponse définitive à cette question. Des sociétés ont disparu comme celle de l’Indus, des Mayas, de l’île de Pâques, des Aztèques… D’autres ont été profondément transformées comme la civilisation de l’Empire romain, enfin d’autres perdurent comme la civilisation chinoise qui détient un des records de longévité.

 

Huntington distingue dans son ouvrage jusqu’à 9 civilisations majeures : occidentale, latino-américaine, islamique, africaine, hindoue, orthodoxe, chinoise, bouddhiste, japonaise. Ce découpage est naturellement critiquable. Distinguer au moins trois civilisations pour le monde chrétien (occidentale, orthodoxe, latino-américaine)  est légitime au vu de leurs différences culturelles . Pourquoi considérer alors une civilisation islamique englobant des territoires aussi variés que l’Indonésie, le Moyen-Orient ou encore les régions soudaniennes de l’Afrique subsaharienne ?  Une même civilisation du Sénégal au Turkménistan ? L’accent mis sur le fait religieux est, comme on l’a vu, discutable et discuté.

Au Moyen-Orient, par exemple, la civilisation perse est distincte clairement de la civilisation arabe. Conquis par l’invasion arabe, le pays fut islamisé mais pas arabisé. Il a toujours réussi à assimiler ses envahisseurs, à résister culturellement. L’Etat iranien est un des plus anciens, le pays est hypernationaliste (B. Hourcade), fier de son histoire, de son indépendance, de sa culture littéraire et artistique. L’Atlas des civilisations en prend acte et  propose l’étude de 13 civilisations contemporaines : Inde, Chine, Japon, Asie du Sud-Est, Russie, Etats-Unis, Amérique latine, Europe, Méditerranée, Turquie, Monde arabe, Iran, Afrique.  Nul doute que ce découpage peut être discuté.

 

 

  • Quelques références :

 

  • Atlas des Civilisations, 2015, La Vie-Le Monde.
  • Fernand Braudel, Grammaire des civilisations, Champs Flammarion. 2013 ( première édition 1963)
  • Eric H. Cline, 1177 avant J-C, Le jour où la civilisation s’est effondrée, La découverte. 2014. Un archéologue américain se penche sur la disparition au XIIe siècle avant J-C des civilisations de la Méditerranée orientale.
  • John Coetzee, En attendant les barbares. 1980. Roman du prix Nobel de Littérature sud-africain.
  • Jared Diamond, Effondrement, Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, Gallimard, 2006. Il montre à travers l’étude d’une dizaine de cas  le poids des facteurs environnementaux dans la disparition des civilisations .
  • Samuel Huntington, Le choc des civilisations et le nouvel ordre mondial, 1997. Odile Jacob
  • Tzvetan Todorov, La peur des barbares, Au-delà du choc des civilisations. Laffont, 2008.

 

 

 

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Mehdi Cornilliet

22 ans, étudiant à HEC Paris, ancien étudiant en prépa ECS au Lycée La Bruyère (Versailles) et fondateur de Major-Prépa.

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