L’année 2020, un tournant dans la rivalité Chine-États-Unis L’année 2020, un tournant dans la rivalité Chine-États-Unis
Au printemps dernier, les pays du monde entier se disputaient les masques chirurgicaux produits en Chine pour lutter contre l’épidémie de la Covid-19. Cette... L’année 2020, un tournant dans la rivalité Chine-États-Unis

Au printemps dernier, les pays du monde entier se disputaient les masques chirurgicaux produits en Chine pour lutter contre l’épidémie de la Covid-19. Cette compétition acharnée a révélé la dépendance des pays occidentaux et notamment des États-Unis vis-à-vis de la Chine. La crise sanitaire a en effet montré la place prépondérante de cette dernière dans l’économie mondiale, et en particulier pour les produits de première nécessité. Durant cette même année 2020, les États-Unis ont poursuivi la démarche unilatérale mise en place par Donald Trump. Enfin, en automne les élections états-uniennes ont été particulièrement perturbées. L’année 2020 regorge donc d’évènements qui modifient le rapport de force entre la Chine et les États-Unis.

Cette rivalité est née avec l’essor économique de la Chine, à la suite des réformes engagées par Deng Xiaoping. Avec l’arrivée du pays le plus peuplé du monde à l’OMC en 2001, les entreprises occidentales s’implantent en Chine et celle-ci bénéficie de transfert de technologies et de compétences. Ainsi, la Chine est devenue en 2010 la deuxième puissance économique mondiale en termes de PIB.

Cet essor économique s’accompagne naturellement d’une volonté de puissance, notamment pour oublier le break-up de la Chine où les Européens et Japonais se partageaient son territoire, laver les humiliations de la deuxième guerre mondiale et retrouver l’influence de « l’empire du milieu ». On observe par exemple une rivalité dans les institutions internationales. Les deux pays font partie du conseil de sécurité. Cet organe décisif de l’ONU voit souvent les deux pays s’opposer, la Chine a notamment mis son veto aux sanctions contre la Syrie.

 

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Le conseil de sécurité de l’ONU, où s’opposent régulièrement la Chine et les États-Unis.

 

Dans le domaine militaire, la Chine dispose de l’armée la plus nombreuse au monde. Même si elle est loin d’égaler les États-Unis sur ce plan, elle multiplie ses bases à l’étranger comme au Pakistan ou à Djibouti.

Ainsi, il la rivalité entre les deux puissances se joue dans de nombreux domaines notamment économique et militaire ainsi qu’au sein des organisations internationales.

La Chine bénéficie de sa puissance démographique pour entretenir la croissance de sa puissance. Cette dynamique lui permet de rattraper les États-Unis et laisse entrevoir une inversion de la hiérarchie entre les deux pays. Il s’agit d’une tendance continue. Cependant, à plusieurs égards, cette année 2020 marque une rupture dans la rivalité entre les deux puissances, nous allons montrer pourquoi.

 

En quoi l’année 2020 marque-t-elle un tournant dans la rivalité Chine – États-Unis ?

Plan :

I – Les États-Unis délaissent leur rôle de médiateur international

II – Des difficultés et tensions intérieures ternissent les modèles états-uniens de démocratie libérale et de capitalisme de marché

III – La Chine a connu plusieurs succès en 2020 et son modèle s’avère séduisant dans le contexte de pandémie

 

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I) Les États-Unis délaissent leur rôle de médiateur international

Depuis quelques années, les États-Unis se montrent moins entreprenants sur le plan international. En effet, déjà sous la présidence d’Obama, ils ont décidé de retirer leurs troupes d’Afghanistan, même si la situation n’était pas stabilisée dans le pays. On peut aussi noter la non-intervention en Syrie malgré le franchissement de la ligne rouge de l’utilisation des armes chimiques. Avec l’arrivée au pouvoir de Donald Trump en 2017, la mise à l’écart des problématiques internationales a pris une tout autre dimension. Les États-Unis se sont retirés de plusieurs accords internationaux et leur président a vivement dénoncé les institutions internationales. Le 29 mai 2020, le président Donald Trump a annoncé que son pays mettait fin à ses relations avec l’OMS puis le retrait de la COP21 a été officialisé le 4 novembre. Enfin, le G7 qui devait se tenir en juin dernier aux États-Unis a été reporté par ces derniers et ne s’est toujours pas tenu.

Cette attitude génère inévitablement une critique réciproque de la part de ces institutions. En septembre 2020, l’OMC a déclaré que les droits de douane mis en place par les Etats-Unis contre la Chine sont contraires aux règles du commerce international. Il s’agit du désaveu d’une organisation internationale dont les États-Unis ont été les principaux initiateurs, avec les premiers cycles de négociation du GATT.

Cette attitude de défi vis-à-vis des engagements internationaux est soutenue par une large part des états-uniens, notamment ceux qui souffrent de la désindustrialisation. Ces derniers souhaitent que leur pays cesse d’investir autant de ressources financières et humaines dans la résolution des problèmes mondiaux pour se concentrer sur les problématiques nationales. D’ailleurs, le milliardaire a réalisé à nouveau un bon score à la dernière élection avec 46,9% des voix.

Ainsi, les États-Unis ont poursuivi en 2020 leur remise en cause des traités et organisations internationales dans lesquelles ils avaient pourtant une influence majeure. Ceci s’explique par la volonté d’une partie de la population de privilégier les intérêts nationaux immédiats mais aussi par les vives tensions au sein du pays qui accaparent l’attention de la population autant que du gouvernement.

 

II) Des difficultés et tensions intérieures ternissent les modèles états-uniens de démocratie libérale et de capitalisme de marché

1 – Les difficultés de la démocratie aux États-Unis

En effet, le pays connait actuellement un climat politique et social particulièrement tendu, voire même explosif. Le 25 mai 2020, la mort de Georges Floyd met en lumière le racisme persistant au sein de la société américaine. De vastes manifestations s’organisent dans tout le pays pour protester contre le racisme et les violences policières. Elles dégénèrent à plusieurs reprises en affrontement avec la police et la garde nationale est même déployée à Minneapolis. Ces évènements montrent le clivage majeur entre deux camps.

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Émeutes à Minneapolis en mai

 

D’un côté le camp républicain nationaliste regroupe les partisans d’un pays autonome et refuse les contraintes internationales. Il considère l’immigration comme une menace et favorise le retour des industries délocalisées à l’étranger. A cela s’ajoute la défense de la liberté de port d’arme et un soutien indéfectible à Israël, conformément aux attentes des évangélistes et de la communauté juive.

De l’autre côté, le camp démocrate défend l’accueil des réfugiés et le respect des engagements internationaux. Ce camp promeut un système social plus redistributif et souhaite encadrer plus strictement le port d’arme. Il défend les droits des minorités comme les communautés noires et LGBT et compte sur le soutien des habitants des métropoles.

Le premier débat télévisé entre Joe Biden et Donald Trump illustre très bien l’incompréhension entre ces deux camps : loin d’être une confrontation d’idées, il a tourné au pugilat médiatique. L’élection présidentielle en elle-même a également décrédibilisé la démocratie américaine. En effet, les différences de règles électorales entre les États ont retardé l’annonce des résultats du scrutin et encouragé les accusations de fraude. Le président lui-même a affirmé en être victime, même après l’annonce des résultats du décompte et ne reconnais toujours pas sa défaite. Il s’agit d’une situation inédite dans le pays qui incarne le modèle de la démocratie libérale et qui a promu, y compris militairement, cette démocratie dans le monde entier.

 

2 – Les limites du capitalisme libéral

Parallèlement à cet affaiblissement du modèle démocratique états-unien, le pendant économique du libéralisme rencontre aussi des limites.

En 2020, la nécessité du télétravail a fait exploser l’utilisation de certaines plateformes numériques, ce qui a bénéficié aux GAFAM comme Microsoft. Cependant la puissance de ces derniers génère des inquiétudes, même dans leur pays d’origine. En octobre, la Federal Trade Commission, le régulateur états-unien de la concurrence, a engagé un procès contre Google pour pratiques anticoncurrentielles. En décembre, c’est Facebook qui a été attaqué en justice par l’agence. Celle-ci reproche à la firme de Mark Zuckerberg d’avoir éliminé sa concurrence en rachetant Instagram et WhatsApp. Facebook vient par ailleurs de se séparer de ses holdings irlandaises dont elles se servait à des fins d’optimisation fiscale, sous la pression de son administration fiscale. Ces contentieux rappellent le démembrement de la Standard Oil en 1914, conformément au Sherman Act.

Ainsi, les États-Unis souffrent eux-mêmes de la puissance de leurs multinationales, qui asphyxient leur concurrence et deviennent difficilement contrôlables. Ils tentent de limiter l’envergure de ces firmes, quitte à réduire l’influence qu’ils exercent dans le monde au travers d’elles. Il s’agit là d’une des limites du modèle de capitalisme libéral promu par les États-Unis.

Ainsi, les États-Unis connaissent des difficultés qui affaiblissent à la fois leur modèle politique et leur modèle économique. Leur démocratie capitaliste fait donc moins rêver, ce qui diminue leur Soft Power. A l’inverse, leur adversaire chinois devient de plus en plus compétitif sur le plan technologique et voit la crise sanitaire surligner les avantages de son modèle autoritaire de « socialisme de marché ».

 

III) La Chine a connu plusieurs succès en 2020 et son modèle s’avère séduisant dans le contexte de pandémie

1 – L’écart technologique entre la Chine et les États-Unis se réduit

La Chine a poursuivi son essor technologique en 2020. En novembre, la fusée de construction chinoise Longue Marche 5 a lancé la sonde Chang’e 5. Celle-ci est parvenu à ramener des échantillons du sol lunaire, confirmant ainsi la place de la Chine parmi les puissances spatiales. On peut aussi citer les premiers essais en mer du premier porte-avions construit en Chine, le Shandong, au printemps dernier. Dans le domaine des télécoms, le pays continue aussi de s’affirmer. La firme Huawei est par exemple devenue en 2020 le premier vendeur de smartphones, devant ses rivaux coréen et états-unien.

 

Lancement de la sonde Chang’e 5 à Wenchang, en novembre

 

A l’inverse, les États-Unis, pourtant leaders dans le domaine des NTIC, ont découvert en fin d’année une intrusion informatique de grande envergure. En introduisant un virus dans un logiciel privé nommé Orion, des pirates ont eu accès aux informations de nombreuses agences états-uniennes, dont les départements de l’Énergie, du Trésor et de la Défense. Il s’agit d’un revers majeur pour un pays leader dans le domaine de l’espionnage informatique, comme l’avait révélé Edward Snowden.

 

2 – Le système politique chinois est plus efficace pour gérer la crise sanitaire

La surveillance généralisée, notamment via les systèmes de caméras dotés de logiciels de reconnaissance faciale, se révèle utile pour réguler l’épidémie. Les Chinois sont obligés d’utiliser une application gouvernementale s’ils veulent pouvoir utiliser les transports en commun et accéder aux boutiques des grandes villes. Ils doivent renseigner des données médicales et sont contraints de se confiner si un de leurs proches est contaminé. Dans les démocraties libérales, de telles applications, pourtant moins intrusives, suscitent la méfiance, ce qui rend leur adoption limitée.

De plus, la Chine vaccine déjà massivement. Le 30 décembre 2020, la Chine a approuvé son premier vaccin, celui de son laboratoire Sinopharm. Cependant la campagne de vaccination avait déjà démarré puisque fin décembre 5 millions de Chinois avaient déjà reçu des doses de vaccin. Les laboratoires chinois ont noué des partenariats avec 15 pays dont le Maroc et les Émirats arabes unis. Aussi, des pays latinoaméricains comme le Mexique ou le Brésil ont précommandé des doses du vaccin chinois. La Chine utilise donc ses vaccins comme outil d’influence, y compris dans la « chasse gardée » des États-Unis. Certes, le vaccin de Sinopharm n’est efficace qu’à 79% contre 95% pour celui de Pfizer et BioNTech mais il est plus facile à transporter.

Ainsi, les États-Unis sont encore supérieurs technologiquement mais handicapés par leurs normes. La Chine compense son manque de savoir-faire par sa capacité à tester massivement ses produits. Les précautions prises par les États-Unis leur permettent de donner de meilleures garanties à leur population mais les handicape dans la course à la vaccination et dans la « diplomatie du vaccin ». Enfin, la liberté d’expression et d’opinion en vigueur dans les démocraties libérales laisse le champ libre aux théories du complot et aux réticences à la vaccination. La encore, le système chinois apparait plus compétitif : le plan de vaccination y est impératif et permettra au pays de vacciner plus rapidement une part significative de sa population.

 

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Conclusion

Ainsi, l’année 2020 a bien marqué un tournant dans la rivalité entre la Chine et les États-Unis. Le modèle de démocratie capitaliste de ces derniers a montré ses faiblesses tant du côté politique que du côté économique. De plus, les États-Unis ont poursuivi leur critique des organisations internationales et même quitté certains accords qu’ils avaient mis en place. Ils se sont donc privés d’une partie des vecteurs de diffusion de leur modèle, alors même que ce modèle rencontre des difficultés.

Leur rival chinois connait la dynamique inverse. Il a continué à rattraper son retard technologique et profite de la crise pour faire valoir son modèle autoritaire. Celui-ci se révèle plus efficace dans la lutte contre l’épidémie et apparaît comme une garantie de stabilité politique. Cela développe le soft power chinois au détriment de celui des États-Unis. Jusqu’ici, ces derniers avaient le quasi-monopole de cette forme de puissance « douce » qui leur a permis de conserver leur place de leader malgré le rattrapage économique et militaire de la Chine. Désormais, la Chine vient concurrencer les États-Unis également sur le terrain du soft power, il s’agit de l’ultime atout qui lui manquait pour rivaliser pleinement avec eux. La Chine peut donc appliquer la dernière phase de la stratégie des 24 caractères énoncée par Deng Xiaoping en 1991 : après avoir développé ses facteurs de puissance elle peut affirmer son leadership.

Matthieu Dessoude