Revue sociologique n°2 : la classe sociale, un concept désuet ? Revue sociologique n°2 : la classe sociale, un concept désuet ?
« La société étant divisée par tranches, comme un bambou, la grande affaire d’un homme est de monter dans la classe supérieure à la... Revue sociologique n°2 : la classe sociale, un concept désuet ?

« La société étant divisée par tranches, comme un bambou, la grande affaire d’un homme est de monter dans la classe supérieure à la sienne et tout l’effort de cette classe est de l’empêcher de monter ». Bien avant, la théorisation du concept de classe sociale, des écrivains à l’instar de Stendhal, à qui l’on doit ces propos, s’étaient efforcés de mettre à jour une stratification sociale particulière. Lors de la première revue sociologique, nous avions évoqué le mouvement des Gilets jaunes, dont l’ampleur pose avec une acuité singulière la question du retour des classes sociales dans la société française. Alors que le concept semblait désuet à la fin des Trente Glorieuses, l’accroissement des inégalités sociales ces dernières années nous invite à réinterroger une notion dont la pertinence semble plus que jamais d’actualité.

 

Histoire de classes

Popularisée par Marx au XIXème siècle, la notion de classe sociale fut l’objet de nombreuses controverses entre sociologues. Pour Marx, qui s’inscrit dans une approche holiste, les classes sociales sont des collectifs structurés par une position particulière dans le système économique déterminée par de la propriété des moyens de production. Au-delà de ces « conditions de classe », il existe une conscience de classe, conscience commune de leur intérêt qui permet de passer de la « classe en soi » à la « classe pour soi ». Il existe des rapports sociaux marqués par un conflit central, celui de l’exploitation, qui structure les interactions dans le monde social.

Max Weber dépeint quant à lui les classes sociales comme des groupes d’individus semblables partageant des perspectives de vie similaires sans qu’ils n’en soi forcement conscients et sans forcement agir de concert. Dans cette perspective individualiste, la classe sociale n’est que la somme des individus que le sociologue choisi de réunir selon des critères définis au préalable.

Ainsi, à la lumière de ces deux courants, on peut définir les classes sociales comme des groupes sociaux caractérisés par une position hiérarchique particulière dans le système économique. Ces groupes partagent une identité commune qui se traduit par son unité et son unicité dans le temps. Il existe une culture de classe, qui s’exprime à travers des pratiques communes, des normes, des valeurs et des codes partagés par un même groupe d’individus.

 

Constellation symbolique

L’émergence d’une vaste classe moyenne a toutefois fortement remis en cause la pertinence concept de classe sociale. Le sociologue américain Robert Nisbet dans La tradition sociologique (1967) relève plusieurs phénomènes qui appuient cette thèse. En effet, sur le plan politique, les comportements électoraux seraient beaucoup moins orientés par l’appartenance professionnelle et la position hiérarchique. On assisterait à une autonomisation de l’électeur moyen qui se serait émancipé des déterminismes sociaux. Par ailleurs, la tertiarisation tend à rendre caduque les classes sociales traditionnelles tandis que l’enrichissement de la population a permis une certaine harmonisation de la consommation et brouille les clivages habituels, rendant la lutte des classes caduque.

En France, Henri Mendras a proposé, dans La Seconde Révolution française, 1965-1984 (1994) une approche en termes de moyennisation de la société menant à la disparition progressive des classes sociales. D’après lui, durant les Trente Glorieuses, la France a connu une « seconde révolution » (1989) qui aurait considérablement réduit les inégalités de fait, et non plus seulement les inégalités de droit comme en 1789. Il souligne que si au XIXème siècle, il était facile de distinguer un bourgeois d’un ouvrier à leur habillement, ce n’est plus le cas aujourd’hui du fait de la diversification des pratiques vestimentaires.  Ainsi, « s’il n’y a plus de prolétaires, il ne peut plus y avoir de bourgeois ». Il évoque ainsi une société bâtie autour d’une vaste « constellation centrale », qui engloberait l’ensemble de la population à l’exception de l’élite d’une part et des pauvres et des immigrés d’autre part. Au sein de cette vaste classe moyenne, les frontières entre les différents groupes sont poreuses, et une culture commune apparaît.

 

Un retour perdant

Toutefois, l’accroissement des inégalités ces dernières années mettent en exergue de nouvelles classes sociales. Louis Chauvel, dans « Le retour des classes sociales », Revue de l’OFCE, n° 79, octobre 2001 souligne que depuis la fin des Trente Glorieuses, non seulement les écarts de salaire ont stagné, mais ils masquent en plus d’importantes inégalités de patrimoine. Les styles de consommation restent différenciés, l’accès aux grandes écoles reste plus difficile pour les enfants des catégories populaires et le sentiment d’appartenance à une classe reste encore très présent.

Dès lors, il semble que l’idéal méritocratique soit battu en brèche par le retour des inégalités de classe dans la société française.  La philosophe Chantal Jacquet met un point d’honneur à déconstruire l’illusion méritocratique qui n’est pour elle qu’une construction politique visant à conforter l’ordre social. En effet, puisque l’idéologie méritocratique considère que chacun est responsable de son sort et reçoit proportionnellement à son mérite, elle permet aux dirigeants politiques d’éviter de prendre des mesures économiques, sociales et culturelles pour favoriser une société plus juste et égalitaire.

Ainsi, si les classes sociales existent toujours, il nous faut les penser à travers une approche dynamique. Dans La Fabrique des transclasses, Chantal Jaquet introduit la notion de « transclasse ». Le transclasse est définit comme étant un individu qui passe d’une classe à une autre. Cette analyse diffère fortement de l’analyse traditionnelle en terme d’ascension sociale puisque le terme est neutre. La philosophe spinoziste propose une approche par le singulier : penser un terme de puissance d’agir plutôt qu’en terme de liberté permet de comprendre que la reproduction sociale n’est pas une fatalité. Les transclasses sont bien souvent contraints de reconstruire ce qui semble naturel aux autres. L’apprentissage des normes et des codes d’un nouveau milieu est un processus long et douloureux pour ces migrants sociaux bien loin de leur terre natale.

 

Conclusion

« Inutile de dire qu’une civilisation qui laisse insatisfaits un si grand nombre de ses membres et les pousse à la rébellion n’a pas espoir de se maintenir durablement, et d’ailleurs, ne le mérite pas » disait Freud. Cette insatisfaction, c’est aussi celle des Gilets jaunes, qui sont le symptôme d’un indéniable retour des classes sociales en France. Ces dernières années, des travaux comme ceux de C.Hugrée, E.Penissat et A.Spire ont  même élargi l’analyse en terme de classe à l’échelle européenne. Cependant, la construction d’une Europe sociale censée lutter contre cette insatisfaction semble encore bien fragile. Alors, l’Europe sociale, arlésienne ou réalité en devenir ? Ce sera l’objet de notre prochaine revue sociologique. À bientôt pour un nouveau numéro.

Retrouve notre premier numéro ici.

Mehdi Aibeche

Etudiant à l'ESCP Europe après une classe préparatoire ECE au lycée Henri-Poincaré à Nancy puis au lycée Hoche à Versailles.