L’effet tequila, c’est quoi ? L’effet tequila, c’est quoi ?
Se peut-il qu’une crise monétaire ressemble à un lendemain de soirée difficile ? L’ivresse d’un succès économique, mêlée à un accord d’échange avec ses voisins... L’effet tequila, c’est quoi ?

Se peut-il qu’une crise monétaire ressemble à un lendemain de soirée difficile ? L’ivresse d’un succès économique, mêlée à un accord d’échange avec ses voisins du nord, l’assurance d’avoir le contrôle sur une promesse monétaire intenable ; et puis vient le moment où tout bascule, où malgré l’aide des pays voisins, on s’effondre parce qu’on a ingurgité trop d’investissements étrangers, trop vite. Trop de fragilité pour rassurer ceux qui croyaient en vous, et vous voilà dans la récession, vous êtes dans le mal, en PLS avant les fêtes de Noël. Mais le pire, c’est que la crise sera contagieuse et qu’elle étendra votre réputation de « fragile » à tous vos amis d’Amérique du Sud. De quoi gâcher la fête…

 

 

Plus sérieusement, qu’est-ce que l’effet tequila ?

Il s’agit d’une crise d’origine monétaire qui frappa le Mexique en décembre 1994, et qui se répandit dans le monde entier, mais surtout en Amérique latine. Elle symbolise à la fois l’incapacité de ces pays à avoir une croissance solide avec une politique économique digne de confiance, mais aussi la spéculation acerbe des investisseurs occidentaux vis-à-vis des pays émergents trop fragiles pour faire face à leurs obligations monétaires.

L’histoire d’une nouvelle crise monétaire pour le Mexique

Au début des années 1990, le Mexique apparaît comme un pays émergent au potentiel fort, notamment par sa proximité avec les États-Unis et l’avantage comparatif net qu’il entretient par son coût du travail très attractif et une qualification relativement élevée, sans oublier une croissance démographique importante (environ 2 % par an) qui aurait pu à terme en faire un marché particulièrement intéressant. De plus, le pays sort de deux crises majeures qui ont profondément fragilisé son économie : la crise du Mexique de 1982 puis celle consécutive de 1984. Mais depuis 1986, la croissance est revenue, et elle est même très dynamique, oscillant entre 3,7 % et 5,1 % entre 1989 et 1994. Les dirigeants mexicains font tout pour faire oublier les crises passées et veulent attirer les investissements étrangers afin de soutenir leur développement. En 1986, le pays rejoint ce qui deviendra l’OMC, et décide d’ancrer le peso mexicain au dollar américain. Cette parité fixe du peso par rapport au dollar est censée rassurer les marchés financiers quant au sérieux de la politique monétaire mexicaine, et à sa volonté de s’intégrer au système financier mondial. Cependant, en accord avec le triangle d’incompatibilité de Robert Mundell (1961), cela entraîne une politique monétaire exclusivement dédiée à maintenir la parité fixe. Or, l’économie mexicaine se révélera fortement inflationniste.

Toujours dans la volonté d’intégrer le commerce international, le gouvernement de Carlos Salinas, élu en 1988, facilite la liberté de circulation des capitaux notamment étrangers, et signe en 1992 l’ALENA (Accord de Libre-Échange Nord-Américain). Cet ACR (Accord Commercial Régional) vise à suivre le mouvement initié en Europe par le traité de Maastricht, et à mettre en place un marché commun entre les trois pays membres. Ces politiques donnent des résultats satisfaisants. Entre 1990 et 1993, le pays reçoit énormément de capitaux étrangers (venant principalement des États-Unis), environ 90 milliards de dollars, qui viennent « dollariser » l’économie ; i.e le dollar devient la monnaie d’affaires du pays. Mais puisque la confiance règne, c’est surtout à un boom du crédit dans le secteur privé auquel nous assistons : la croissance du crédit dans le secteur privé est de 25 % par an sur cette période. Mais il y a le problème de l’inflation. Bien que relativement maîtrisée à cette époque (pour un pays empiriquement inflationniste) puisqu’elle se situe aux alentours de 8 % sur la période, elle est à comparer avec le taux d’inflation des États-Unis qui est d’environ 2,75 %. Il est évident que ce différentiel d’inflation fragilise la parité du peso par rapport au dollar, mais surtout érode la compétitivité-prix des entreprises mexicaines.

Si les fondamentaux de l’économie mexicaine commencent à se dégrader à partir de 1993 (notamment avec l’inflation qui grimpe à 51 % pendant l’année 1994 ; mais surtout avec le déficit de la balance des capitaux qui atteint les 8 % du PIB), l’heure est cependant aux élections présidentielles, ce qui empêche la mise en place de toute politique de rigueur. En effet, un peso fort permet d’acheter des produits étrangers plus facilement, augmentant le pouvoir d’achat des électeurs, et la mise en place d’une politique freinant le crédit perturberait la croissance et donnerait les signes de la fragilité du bilan précédent. De plus, le climat politique devient tendu : rébellions zapatistes, assassinats de personnalités politiques du camp de l’opposition viennent développer le sentiment d’instabilité du pays. Il ne faut pas oublier qu’à cela s’ajoute la politique de la FED menée par Alan Greenspan, qui dans le but de limiter l’inflation aux États-Unis augmente progressivement son taux directeur de 3 à 6 % sur l’année 1994. Le dollar devient dès lors beaucoup plus attractif que le peso mexicain.

C’est finalement le gouvernement d’Ernesto Zedillo qui arrive au pouvoir pour le dernier trimestre 1994, et rapidement il doit assumer les conséquences d’une promesse intenable, celle d’une parité avec le dollar. Les sorties de capitaux s’accélèrent et le peso dévisse. L’administration Clinton et le FMI réuniront 50 milliards de dollars pour aider le pays à faire face à la crise monétaire. Mais Zedillo est obligé, le 20 décembre 1994, de dévaluer le peso mexicain de 15 % (mettant fin à la parité avec le dollar), et cela n’est pas encore assez. Le peso mexicain perdra les deux tiers de sa valeur par rapport au dollar. La crise monétaire se déverse sur l’économie réelle, d’autant plus que par un jeu de connivence entre les milieux politiques et financiers, les investisseurs ont eu droit à la primeur de la nouvelle et ont tenté de devancer la mesure de dévaluation en retirant d’un coup les fonds largement investis depuis le début de la décennie 1990. L’ancien président Carlos Salinas parlera « del error de diciembre ». Les fêtes de Noël sont définitivement gâchées. Le pays entre alors en récession, -7 % de croissance en 1995.

Une crise qui se propage aux autres pays d’Amérique latine

Par effet d’amalgame, la crise s’étend aux autres pays d’Amérique du Sud, qui aux yeux des investisseurs occidentaux sont semblables au Mexique, et deviennent soudainement eux aussi fragiles et peu dignes de confiance. Fuyant les investissements dans ces pays, délaissant leur monnaie au profit du dollar désormais attractif et surtout plus sûr, ils provoquent ainsi un profond rejet financier de l’Argentine et du Brésil. C’est précisément cet effet domino en Amérique latine en 1995 qui est appelé « l’effet tequila ». Il est d’autant plus compliqué à analyser qu’il s’agit d’une crise de confiance qui a engendré une crise significative sur l’économie réelle de ces pays, qui pourtant n’avaient a priori rien à se reprocher, si ce n’est d’être un pays proche du Mexique dans l’imaginaire collectif occidental. En réalité, ces pays avaient tous fourni des efforts importants pour pouvoir se conformer aux attentes des investisseurs occidentaux, se pliant par exemple aux PAS (Politiques d’Ajustements Structurels) élaborées par le « Consensus de Washington » (l’administration américaine, le FMI et la Banque mondiale). Mais la défiance généralisée vis-à-vis de ces pays était sans doute démesurée, notamment au regard des lourdes conséquences sur leur économie réelle.

Or le scénario d’une volonté politique de se conformer aux PAS, s’ouvrant ainsi aux marchés financiers mondialisés (parfois de façon abusive), s’est répété en 2000-2001 lors de la crise argentine. Dès lors, « l’effet Tequila » peut s’appliquer à ce genre de crise où il y a un retournement brusque des anticipations envers un pays en croissance mais dont les efforts fournis pour être perçu comme crédible finissent finalement par se révéler excessifs et intenables. Et il est à craindre que d’autres exemples futurs viendront compléter la liste, que ce soit la crise traversée par le Brésil ou par l’Argentine actuellement, surtout avec un redressement supposé du taux directeur américain souhaité par Janet Yellen, présidente de la FED.

La tequila n’a donc pas fini de promettre des lendemains difficiles…

shot edition turn tequila abuela

 

Pour plus d’informations sur le sujet, vous pouvez :

  • voir le film El Efecto Tequila, documentaire de Léon Serment

  • lire L’Effet tequila de Rolo Diez.

 

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Guillaume Jeny