Un islam ou des islams ? Un islam ou des islams ?
Note d’introduction : islam se réfère à la religion tandis qu’Islam se réfère à la civilisation. Toutes les religions s’écrivent avec une minuscule. Suite... Un islam ou des islams ?

Note d’introduction : islam se réfère à la religion tandis qu’Islam se réfère à la civilisation. Toutes les religions s’écrivent avec une minuscule.

Suite à des propos polémiques d’Emmanuel Macron au sujet de Charlie Hebdo, une partie du monde musulman (Pakistan, Bangladesh, Turquie…) a manifesté avec véhémence contre la France et a appelé au boycott des produits français. C’est l’occasion pour nous de faire un petit point sur un thème souvent très mal compris : l’islam.

 

L’islam entre unions et divisions, quelques définitions

La naissance de l’islam

Tout d’abord, l’islam est une religion monothéiste née au VIIe siècle après la révélation à Mahomet en 610 de la parole divine de Djibril (l’ange Gabriel). En 622, c’est l’hégire. Il s’agit du nom donné au départ vers Médine après que Mahomet et ses compagnons ont été chassés de la Mecque par les marchands qui craignaient de perdre du pouvoir. En 630, Mahomet et son armée prennent la Mecque par les armes et Mahomet y meurt en 632. Les cinq piliers de l’islam, communs à toutes les branches, sont l’aumône, la profession de foi, le jeûne du ramadan, le pèlerinage à la Mecque et les cinq prières quotidiennes.

 

L’islam aujourd’hui

L’islam compte aujourd’hui 1,6 milliard de fidèles, en faisant la deuxième religion au monde en nombre de fidèles, derrière le christianisme avec 2,3 milliards de fidèles. L’oumma s’unit notamment autour du mythe d’un âge d’or passé. Cet âge d’or fait référence à l’ère comprise entre le VIIe siècle et le XIIe siècle, où le califat des Omeyyades puis celui des Abbassides étaient les fers de lance d’une civilisation brillante aux succès militaires nombreux. Ce monde unifié est aujourd’hui morcelé, en raison de divisions internes et d’une expansion importante du monde musulman, qui est loin de se limiter au Moyen-Orient désormais.

Samuel Huntington a une vision homogénéisante du monde musulman, qui représente une seule civilisation dans Le Choc des civilisations. Pourtant, nombreuses sont les divisions qui tendent à dire le contraire. Gilles Kepel, politologue spécialiste de l’islam, souligne cette pluralité du monde musulman dans Fitna : Guerre au cœur de l’islam. À commencer par la division la plus importante dans l’islam, le schisme de 656 entre sunnites et chiites. Après la mort du prophète en 632, la communauté unie autour de sa prédication est sans chef. Une querelle s’ouvre entre les héritiers potentiels, donnant lieu au grand schisme de l’islam.

 

Les divisions du monde musulman

La principale différence aujourd’hui entre sunnites et chiites est que les chiites sont ouverts à une certaine interprétation du Coran quand les sunnites ne permettent pas son interprétation et sont attachés à la tradition. Les sunnites considèrent le Coran comme une œuvre divine. L’imam est un pasteur nommé par d’autres hommes, faisant office de guide entre le croyant et Allah pour la prière. Dans certaines situations, il peut s’autoproclamer. Les chiites considèrent l’imam, descendant de la famille de Mahomet, comme un guide indispensable de la communauté, tirant directement son autorité de Dieu. C’est pourquoi leur clergé est très structuré. Conséquence pratique : alors que les sunnites acceptent que les autorités religieuses et politiques soient fondues dans la même personne, les chiites prônent une séparation claire. Au Maroc, majoritairement sunnite, le roi est commandeur des croyants, tandis qu’en Iran, chiite, les ayatollahs sont indépendants du pouvoir exécutif.

À ces divisions, on peut en ajouter encore bien d’autres. On pourra parler du wahhabisme saoudien, courant sunnite puritain et rigoriste qui interdit l’interprétation et oblige à la lecture littérale du Coran. Mais on entend aussi régulièrement parler du salafisme, qui prône l’imitation des Salafs, c’est-à-dire les pieux ancêtres, les premiers compagnons du prophète et les quatre premiers califes. La branche la plus violente est assimilée au terrorisme. En bref, il n’existe pas un islam mais assez clairement des islams. Anne-Clémentine Larroque, géopolitologue auteure de L’Islamisme au pouvoir : Tunisie, Égypte, Maroc, affirme qu’on peut parler de « nébuleuse », c’est dire combien l’islam est multiple dans ses formes…

 

L’islam, quelle géographie ?

Les principales terres d’islam

Bien souvent, l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient sont considérés à tort comme les principales terres d’islam. En effet, l’Asie dénombre plus d’un milliard de fidèles, en Indonésie, en Inde, en Chine, au Pakistan et au Bangladesh. L’Indonésie, premier pays musulman au monde, a une population d’environ 270 millions de personnes, dont 88 % de musulmans. Le Pakistan, avec ses 210 millions d’habitants, estime à 96 % la part des musulmans. L’Inde qui vient compléter le podium n’a « que » 14 % de musulmans dans sa population, soit 195 millions de personnes environ !

Le MENA est la deuxième terre d’islam en termes de population avec 320 millions de musulmans, devant l’Afrique subsaharienne et ses 242 millions de musulmans. Le MENA est bien sûr la terre d’impulsion de l’islam. Les sunnites et les chiites partagent plusieurs lieux saints, tous situés au MENA : la Mecque, Médine et Jérusalem. Pour les chiites, il convient d’ajouter, entre autres, le tombeau d’Ali situé à Nadjaf, en Irak.

 

Des chiffres à nuancer

Cependant, ces chiffres doivent être nuancés car il y a dans l’oumma, la communauté de tous les musulmans, une grande division déjà évoquée : celle entre les sunnites et les chiites. On estime que les sunnites représentent environ 80 % de l’ensemble des musulmans quand les chiites représentent les 20 % restants (en omettant ici des branches ultraminoritaires bien sûr). Les principaux pays chiites sont l’Irak, l’Iran, le Bahreïn et l’Azerbaïdjan. Mais on compte aussi des minorités chiites importantes : en Arabie saoudite près des gisements, les alaouites en Syrie, en Afghanistan, au Liban, en Turquie, au Pakistan, les rebelles houthistes au Yémen…

Il convient aussi d’ajouter que l’immigration contribue à une extension de l’islam en Europe. La France est le premier pays musulman avec environ 9 % de musulmans (2019), suivie par l’Allemagne (6 %) puis le Royaume-Uni (6 %). L’Ined estime qu’une femme immigrée en France par exemple a en moyenne 0,8 enfant de plus qu’une femme native. On peut donc s’attendre à une part de la population musulmane en croissance pour les prochaines années.

 

L’islam, quelles implications géopolitiques ?

Le rôle politique

Outre l’aspect purement religieux, dans de nombreux pays, l’islam prend une tournure politique qui va être un fil directeur pour certains dirigeants. On peut par exemple penser à la Turquie d’Erdogan. Autrefois pays laïque, le parti au pouvoir par l’intermédiaire d’Erdogan depuis 2001, nommé l’AKP, est un parti musulman. L’AKP a fait le pari gagnant d’amener au pouvoir un parti islamiste dans un pays laïque. Erdogan a montré ainsi que les valeurs de l’islam pouvaient avoir un sens et une actualité politiques. L’islam turc est aussi politique car c’est un outil d’influence. Erdogan soutient l’envoi d’imams formés par la Turquie en Europe ou en Asie et le financement de mosquées, notamment dans les Balkans.

On peut penser aussi à l’Arabie saoudite, dont le rayonnement économique et culturel dépend pour beaucoup de la religion. Elle perçoit par exemple une rente substantielle grâce aux pèlerinages à la Mecque. Elle étend aussi son influence par le travail de la Ligue islamique, qui ouvre des bureaux dans le monde entier et partage les principes du wahhabisme. À noter cependant que la Ligue islamique s’adoucit dans ses enseignements depuis le début de ses activités au siècle dernier.

 

L’islam, facteur de conflits

L’islam est aussi le facteur de bien des conflits, notamment au Moyen-Orient. On constate en effet une « guerre civile des religions » selon l’expression de Jean-François Colosimo dans ces régions. Historiquement, les sunnites et les chiites se sont affrontés sur plusieurs théâtres au Moyen-Orient.

Aujourd’hui, le Yémen est un nouveau champ de bataille où se rencontrent les volontés d’influence de l’arc chiite et celles des sunnites. Cinq ans après le début de la guerre entre des rebelles yéménites chiites houthis et une coalition de pays arabes menée par l’Arabie saoudite, le pays s’enlise dans le chaos. Au départ, le conflit tribal et confessionnel était interne au jeune pays (1990). Mais désormais, le conflit implique deux puissances régionales, le Yémen sert de champ de bataille entre l’Iran et l’Arabie saoudite. António Guterres dénonce « actuellement la pire crise humanitaire dans le monde ».

Depuis 2009, l’Iran fournit des armes aux rebelles chiites, espérant y trouver un nouvel allié au MENA. À la même époque, l’Arabie saoudite commence à utiliser son aviation pour frapper les positions rebelles. Le conflit dure toujours et AQPA (Al-Qaïda dans la péninsule arabique) en a profité pour s’implanter durablement au Yémen. L’ONU estime que 20M d’habitants dépendent de l’aide humanitaire pour leur survie. En plus d’être accablé par la crise sanitaire, le pays paraît en très mauvaise posture pour les années à venir. Le Yémen est donc une bonne illustration (parmi beaucoup d’autres…) des conflits d’influence entre chiites et sunnites.

 

L’expansion d’une forme radicale de l’islam et du terrorisme

Mais surtout, ce qui inquiète le plus, c’est l’expansion d’une forme radicale de l’islam et du terrorisme. Anne-Clémentine Larroque s’inquiète ainsi d’une « salafisation » de l’Afrique subsaharienne. Beaucoup de groupes salafistes s’y étendent, donc certains peuvent se radicaliser et se rattacher à des mouvements terroristes. En Asie, les sociétés terroristes s’appuient sur des fractures, comme aux Philippines où la division entre les chrétiens et les musulmans est un terreau fertile. De même en Inde : la population musulmane et la majorité hindoue entretiennent des relations particulièrement tendues, marquées par de multiples attentats.

 

Conclusion

Ainsi, il paraît compliqué de parler de l’islam comme un tout tant l’islam est pluriel. Il est bien plus sensé de parler d’islams. On observe d’ailleurs de nombreux conflits entre sunnites et chiites, comme celui au Yémen évoqué ci-dessus. L’islam fait face à de multiples défis, notamment ceux de l’unité et de la lutte contre le terrorisme. C’est aussi une notion que tu dois maîtriser et qui peut être évoquée dans de nombreux sujets. Bon courage !

 

Bonus, quelques définitions relatives à l’islam

Wahhabisme : courant puritain et rigoriste dominant en Arabie saoudite. Diffusé par l’action de la Ligue islamique mondiale, qui encourage Al Dawa, c’est-à-dire la mission de conversion. Cela passe par la distribution de corans et l’ouverture de bureaux partout dans le monde. Interdit l’interprétation nouvelle et oblige à une lecture littérale du Coran.

Salafisme : prône l’imitation des Salafs, c’est-à-dire les pieux ancêtres, les premiers compagnons du prophète et les quatre premiers califes. Vise au Califat : la création d’un état musulman regroupant tous les croyants. La branche la plus violente est assimilée au terrorisme. Idéologie qui a pour but de rester sur une interprétation fondamentaliste et littérale.

Frères musulmans : ils avaient pour objectif initial de chasser les Anglais d’Égypte au début du siècle dernier. Ils ont soutenu le candidat Morsi élu à la présidence en 2011. Ils ont inspiré de nombreux partis politiques (Maroc, AKP en Turquie, Hezbollah au Liban). Prônent une réislamisation de la société, rejettent rarement clairement la voie des armes.

Islamisme : « Réduire tout musulman à un islamisme et tout islamiste à un terroriste, c’est s’empêcher de percevoir le visage complexe de l’islam », selon Edgar Morin. La distinction est assez récente entre Islam et Islamisme et date de la fin du siècle dernier avec les attentats. L’usage est maintenant commun dans le langage courant mais inexact.

Geoffroy Richard