Boris Eltsine et Vladimir Poutine lors de la transition russe marquée par la thérapie de choc économique.

Au début des années 1990, la République fédérative de Russie fait face à un effondrement économique sans précédent. L’implosion de l’URSS en 1991 met fin à plus de soixante-dix ans d’économie planifiée, plongeant le pays dans une profonde récession : chute du PIB de 50 %, explosion du chômage, inflation galopante, et désorganisation totale de l’appareil productif. Pour rétablir une économie de marché, le gouvernement dirigé par Boris Eltsine et son ministre Egor Gaïdar applique alors une politique radicale de transition libérale : la « thérapie de choc ». Inspirée des recommandations du FMI et des économistes occidentaux, cette stratégie visait à transformer brutalement une économie centralisée en économie de marché par la libéralisation des prix, les privatisations massives et la réduction du rôle de l’État. Mais ce traitement brutal, censé sauver la Russie, a profondément marqué la société, provoquant misère, inégalités et montée des oligarques — un tournant économique et social dont les effets se font encore sentir aujourd’hui.

Introduction

À première vue, lorsque l’on pense à la notion de thérapie de choc, inconsciemment on se réfère à la tentative de transition libérale qu’ont connue les PECO – Pays d’Europe Centrale et Orientale – à la chute de l’URSS. Toutefois, cette notion est beaucoup plus ancienne et trouve ses racines en 1947 et 1948 en Allemagne lorsque le gouvernement a stoppé le contrôle des prix ainsi que les subventions.

La fin de l’Union soviétique en 1991 pousse les économistes du monde entier à réfléchir à l’avenir des pays la constituant. Les conseils des économistes et des organisations internationales seront appliqués par les gouvernements successifs Yegor Gaïdar, Tchernomyrdine et Kirienko.

En vain, car le pays sera plongé dans une profonde crise économique dont le paroxysme est le krach financier de 1998. Entre 1992 et 1998, les indicateurs économiques de la Russie chutent inexorablement. Le PIB chute de près de 50 % durant cette période, soit une baisse plus importante qu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale.


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Thérapie de choc : dates clés et étapes majeures

Date Événement Impact
1947-1948 Réformes en Allemagne (fin du contrôle des prix et subventions) Première mise en œuvre d’une “thérapie de choc”.
1990 Réformes Gorbatchev : glasnost et perestroïka Libéralisation progressive et ouverture au marché.
1991 Dislocation de l’URSS et arrivée d’Eltsine au pouvoir Choix de la voie radicale avec soutien du FMI et des États-Unis.
1992 Lancement de la thérapie de choc en Russie (gouvernement Gaïdar) Libéralisation des prix, privatisations massives, austérité budgétaire.
1994 Privatisations de secteurs stratégiques (énergie, métaux, télécoms) Concentration entre les mains des oligarques, corruption accrue.
1990–1998 Chute du PIB (-50%), explosion de la dette extérieure Pauvreté massive, montée de la mafia et des inégalités.
Août 1998 Krach financier russe Dévaluation du rouble, défaut de paiement, crise profonde.

 

La thérapie de choc : explications

La thérapie de choc vise à remplacer le système de planification centralisée par une économie de marché en déclenchant une seule vague de réformes. Ainsi, cela consiste à libérer rapidement les prix et les échanges, tout en lançant un programme de stabilisation pour rétablir ou maintenir les prix. De plus, on cherche à ouvrir immédiatement le marché aux nouvelles entreprises privées qui souhaitent s’y implanter. D’autres réformes sont également à prévoir, à l’instar de la privatisation des entreprises d’Etat, la fin des monopoles d’industrie et, enfin, un des plus importants : procéder à de profonds changements en ce qui concerne le régime fiscal, juridique, financier et de la fonction publique.

Les deux approches d’une transition

Selon les économistes, deux approches sont possibles pour réaliser une telle transition :

  • La démarche radicale qui consiste à impulser des changements partout où il est possible d’en faire. Si certaines choses peuvent être changées du jour au lendemain comme par exemple la libéralisation des marchés, certaines réformes seront plus lentes à mettre en place : la privatisation et notamment les changements de gouvernance au sein d’une entreprise ne se font pas en un seul jour. Outre ces modifications, les étapes cruciales, et qui prennent de loin le plus de temps, sont, dans un premier temps, le fait de parvenir à changer les mentalités, puis de réussir à instituer des organisations juridiques et financières de soutien aux marchés.
  • La démarche gradualiste, dont Deng Xiaoping fait la métaphore suivante : la traversée d’un cours d’eau en n’avançant un seul pied uniquement quand l’autre pied a trouvé un appui solide. Ainsi, la démarche gradualiste consiste à n’avancer que progressivement. Elle consiste à prendre le temps nécessaire afin de parvenir à une libéralisation complète des échanges, des prix mais également pour arriver à la suppression des subventions et du contrôle du crédit par l’Etat, pour, in fine, aboutir à la construction d’un nouveau cadre légal et de faire glisser une économie entièrement contrôlée par l’Etat à une économie de marché.

Logique économique de la thérapie de choc

Bien évidemment, derrière la notion de thérapie de choc se dissimulait une logique économique. Principalement basée sur les concepts économiques de base à savoir l’offre et la demande. Les trois principes sont donc la libéralisation, la privatisation et la stabilisation.

Le raisonnement établi par les économistes s’explique de la façon suivante : afin qu’une économie de marché soit viable, deux mécanismes sont indispensables. A savoir la propriété privée et la compétition sur le marché. Or, en URSS, la notion de propriété privée est inexistante ; tout est aux mains de l’Etat. Et les prix était fixés par le GOSPLAN. Il était donc nécessaire de privatiser les entreprises de l’Etat pour que ces dernières se comportent comme des entreprises. Oeuvrant ainsi en économie capitaliste : le but ultime de ces entreprises devenant alors la poursuite de l’intérêt des actionnaires. Tout cela en cherchant à maximiser les profits à court terme et la valeur sur le marché financier à long terme.

Ainsi, il était nécessaire de créer de nouveaux marchés dans lesquels les entreprises allaient échanger leurs produits. En respectant donc les principes de l’offre et de la demande. Un système de compétition entre les entreprises était donc une des étapes essentielles pour permettre aux entreprises soviétiques de devenir plus productives et donc de pouvoir espérer gagner d’autres marchés en s’exportant.

Courant de Libéralisation

Naturellement, ce processus de libéralisation doit s’accompagner d’une période, courte, d’augmentation des prix dans certains secteurs, créant une situation d’instabilité temporaire. Durant cette période, le gouvernement doit résister aux demandes de subventions et/ou de crédits de la part des entreprises. Les moins compétitives d’entre elles seraient forcées de réorienter l’intégralité de leur production pour devenir plus compétitives. Conjointement, les autorités conduisent une politique d’austérité  dans le but de maîtriser l’inflation. Dans un contexte stabilisé, les entreprises seraient contraintes de redéployer leurs actifs vers les activités les plus profitables générant automatiquement l’augmentation de la productivité, la hausse des salaires et de l’emploi et, finalement, aboutirait à une augmentation conjointe de la consommation et de la demande. L’économie entrerait, ainsi, sur la voie vertueuse de la croissance économique.

International titrée "SOS Russie" illustrant la crise économique, sociale et politique de la Russie post-soviétique.
La Russie en crise : une transition économique et politique chaotique après la chute de l’URSS (Courrier International).

Argumentaire en faveur de la thérapie de choc

Ce qui a poussé en premier lieu le gouvernement Gaïdar (premier ministre russe du 15 juin au 14 décembre 1992) à adopter la thérapie de choc en Russie était le soutien politique gagné au cours de ce processus. Il espérait qu’une redistribution des biens de l’Etat vers les individus encouragerait la création d’une classe de propriétaires, prête à défendre les idées de ce gouvernement.

De plus, une autre justification du recours à un tel processus était la destruction des liens pervers entre les politiciens et les entreprises, créés pendant la période soviétique et risquant de perturber le cours normal des reformes de libéralisation. Sur ce plan, les résultats s’avèrent mitigés : Si le népotisme hérité de l’ère communiste a été balayé, les “oligarques” qui ont su profiter du chaos ambiant ont exercé une pression décisive et pernicieuse sur le gouvernement pour sécuriser leurs positions dominantes -réalisation de profits faramineux- et, sont, à la fin parvenus à leurs fins mais également à occuper, pour certains d’entre eux, des postes clés au sein du gouvernement.

Zoom : Le cas de la Russie

Les transformations et mutations économiques et sociales

  • Gorbatchev

Tout commence au début des années 1990, année pendant laquelle Gorbatchev met en place deux politiques en URSS. A savoir la glasnost et la perestroïka, qui ont insufflé de nombreux changements dans l’Union : libéralisation de la presse, élection du président, orientation économique progressive vers le libre marché.

  • Eltsine

En 1991, à la suite de la dislocation de l’URSS, Eltsine, procède à une réforme radicale de l’économie. Bien que tout le monde s’accorde sur la nécessite de conduire la Russie vers une économie de marché. Néanmoins, deux écoles s’opposent pour la démarche à suivre ; la démarche radicale et la démarche gradualiste. Finalement, la voie radicale l’emporte, bénéficiant du soutien du FMI et du Département du Trésor des Etats-Unis. Eltsine accepte de suivre la voie voulue par les Américains et les Occidentaux en général. Les capitaux étrangers affluent donc avec des taux d’intérêts attractifs. En un temps record, la Russie accumule une dette extérieure record passant de 60 à 184 milliards de dollars entre 1990 et 1999.

Le plan de stabilisation instauré en Russie porte aussi sur la réduction des déficits publics et le ralentissement de la création de monnaie. Le déficit passe de 20% en 1991 à 6% en 1992. Le taux d’intérêt se redresse progressivement pour atteindre 80%. Le but originel d’une telle hausse était de limiter le crédit et donc la création de monnaie. Elle a, en réalité, mis de nombreuses entreprises en difficulté.

Quand Boris Eltsine arrive à la fin de son mandat, la situation économique russe est peu enviable. Entre 1990 et 1998, le PIB russe a baissé en moyenne de 7,5% par an. Ce fut un véritable coup dur pour la Russie. A une époque durant laquelle la Chine enregistre un taux de croissance annuel de l’ordre de 10%. Si la population plonge dans la misère, une nouvelle élite fait son apparition en Russie, il s’agit de la mafia russe qui connaît une croissance sans limite et inversement proportionnelle au déclin de l’économie. En août 1998, l’effondrement financier force par aillleurs le gouvernement à dévaluer le rouble.

Les privatisations

Sous Gorbatchev, les tentatives de privatisation ont été un véritable échec, si bien que dès 1992, l’équipe nouvellement arrivée au pouvoir lançait une privatisation massive : des vouchers ont été vendus à la population afin que celle-ci puisse acheter des parts des entreprises privatisées ou bien décider de les revendre aux autres agents. Malheureusement, la population russe n’a pas pu profiter de cette initiative car les agents économiques manquaient d’informations sur le processus. Certaines entreprises se sont révélées être bancales et ont fait faillite. Ces vouchers ont profité uniquement aux personnes occupant déjà une fonction importante dans une entreprise et non au citoyen lambda. De facto, ceux qui étaient déjà au pouvoir sont restés au pouvoir.

Pour les raisons précédemment citées, le gouvernement russe décide d’aller plus loin. En 1994, il décide de privatiser des secteurs clés tels que l’énergie, les métaux et les télécommunications. Cette privatisation a une fois encore bénéficié à un groupe de personnes limitées. Ce sont souvent des proches du pouvoir ou bien au secteur bancaire avec l’achat des entreprises par les banques. Le corruption endémique a largement entretenue cette économie morose et exsangue qui caractérise la Russie des années 1990

 

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