JUGER - Toutes les ressources pour préparer les concours

Sur cette plateforme, tu trouveras plusieurs ressources pour préparer au mieux les épreuves de culture générale des écrits 2026. Nous l’avons conçue avec Frédéric Brétécher, président du jury de l’épreuve HEC/emlyon, Véronique Bonnet, également professeure en classe préparatoire, et avec le soutien d’Audencia, l’école de management la plus engagée dans l’enseignement de la culture générale et des humanités. 
 
Retrouve ici chaque semaine des podcasts sur le thème “juger”, des contenus de méthodologie sur la dissertation, ainsi que des exemples de sujets possibles.
#Épisode 1 – Juger autrui - La Controverse de Valladolid, de Jean Claude Carrière

#Épisode 1 – Juger autrui - La Controverse de Valladolid, de Jean Claude Carrière

1550, dans le couvent dominicain de Valladolid, deux hommes débattent devant un légat du pape. D’un côté, Juan Ginés de Sepúlveda, théologien et humaniste espagnol, défenseur d’une mission civilisatrice et religieuse en Amérique. De l’autre, Bartolomé de Las Casas, moine dominicain, ancien colon devenuprotecteur des Indiens.

“Nous sommes ici avec une intention précise : décider de la nature exacte des Indiens. S’ils sont les descendants d’Adam et d’Eve, soumis au péché originel, s’ils ont été rachetés par le sang du Christ, s’ils ont une âme semblable à la nôtre, s’ils peuvent comme nous prétendre à la vie éternelle”.

Leur débat porte donc sur une question vertigineuse : les Indiens ont-ils une âme ? et il s’agira de juger s’ils sont des êtres humains au même titre que les Européens.

Jean-Claude Carrière, dans son roman La Controverse de Valladolid (paru en 1992) puis mis en scène puis passé en téléfilm dans un scénario écrit par Jean-Claude Carrière lui-même, transpose cette confrontation en un agôn dépouillé et tendu, qui met en jeu deux visions du monde : celle qui juge l’autre depuis une position dominante de supériorité, et celle qui tente de le comprendre depuis une commune humanité.

À travers cette controverse historique dont Carrière rappelle en préambule à son texte que l’événement ne s’est pas déroulé comme il le raconte puisqu’il n’est pas certain que le dominicain Las Casas et son adversaire Sepulveda aient jamais débattu en public, l’auteur nous conduit à réfléchir à un problème moral toujours plein d’actualité :

Peut-on et comment juger autrui ?

Peut-on porter un jugement sur une autre culture, d’autres mœurs, d’autres valeurs, sans se faire soi-même juge et partie ?Le jugement est-il un devoir moral, une violence illégitime, ou bien une exigence critique universalisable ? Afin d’explorer ces questions qui sont autant de pistes pour mieux comprendre ce qu’est juger, nous suivrons la progression dialectique du texte lui-même :

● d’abord, avec Sepúlveda, nous verrons que juger autrui apparaît comme un devoir moral et religieux fondé sur la raison et la foi ;

● ensuite, avec Las Casas, que juger autrui révèle souvent une prétention ethnocentrique et une violence politique ;

● enfin, dans une perspective qui appartient peut-être à Carrière lui-même, que juger autrui suppose un examen de soi et une reconnaissance éthique de l’autre.

#Épisode 2 – Comment juger sans préjugé ? – L’Art du roman, Milan Kundera

La plupart du temps, on juge avant même de comprendre. Il est en effet tentant d’adopter une vision binaire et simpliste, de voir les situations en noir et blanc, en évitant l’incertitude du gris. Le romancier Milan Kundera évoque cette aspiration en montrant à quel point le préjugé est commode. Dans L’Art du roman, il est écrit que l’homme souhaite un monde où le bien et le mal soient discernables. En effet, juger est si exigeant que l’on préfère ne pas s’encombrer de précautions ou de scrupules. Kundera en tire les conséquences : il aperçoit chez les humains le désir inné et indomptable de juger avant de comprendre.

#Épisode 3 - L'histoire jugera - Les Misérables, Victor Hugo

Dans son roman Les Misérables, Victor Hugo fait référence à la bataille de Waterloo et tente d’évaluer ce que Napoléon eut à affronter, sans y parvenir, car ce fut une défaite. Il y eut de la pluie et l’empereur fut empêché de faire déplacer les canons sur une terre instable et glissante. Et surtout, de l’aveu de Victor Hugo, la complexité du contexte et du personnage échappaient à l’analyse. Voici ce qu’écrit Victor Hugo dans le chapitre 16 de la deuxième partie des Misérables : « La bataille de Waterloo est une énigme. Elle est aussi obscure pour ceux qui l’ont gagnée que pour ceux qui l’ont perdue. Pour Napoléon, c’est une panique. Blücher n’y voit que du feu. Wellington n’y comprend rien. » Alors qu’il n’est pas historien mais romancier, Victor Hugo se livre à des conjectures. Il tente des hypothèses pour juger ce moment décisif et obscur qu’a été la bataille de Waterloo. Dans le chapitre 3 intitulé « Le 18 juin 1815 », date de la bataille — comme si, d’elle, on ne pouvait avoir que cette certitude — Victor Hugo commence à imaginer ce qui aurait pu se passer si la pluie ne s’était pas invitée ce jour-là.

#Épisode 4 – Qui juge quand juger devient impossible dans La Ferme des animaux ? - George Orwell

Juger suppose ordinairement trois conditions minimales :

— une norme identifiable,

— une capacité de discernement,

— et une instance capable d’exercer ce discernement sans se confondre avec ce qu’elle juge.

Or La Ferme des animaux de George Orwell, paru en 1945, met en scène un monde où ces trois conditions se délitent progressivement, quelle que soit la grille de lecture que l’on adopte. En effet, deux schémas se croisent pour composer une structure circulaire, comme nous inviterait à la penser une comparaison des chapitres I et X : soit on fait du malheur des animaux la situation initiale, qui sera bouleversée par l’intervention de Sage l’Ancien, menant à la révolte des animaux le jour de la Saint-Jean, laquelle conduit le propriétaire, Mr Jones, à abandonner la ferme aux animaux dans l’allégresse générale ; soit on fait du bonheur des animaux, débarrassés de Mr Jones, la situation initiale, bientôt perturbée par la prise de pouvoir de Napoléon, aboutissant au malheur des animaux.

Mais dans le croisement de ces deux lectures, c’est bien une satire du pouvoir et de la dictature qui se dessine et, en toile de fond, l’échec de toute tentative de révolution sociale, dans laquelle le libérateur devient bientôt le nouveau dictateur.

#Épisode 5 – Le Tribunal de l’Inquisition - Goya

Juger, ce n’est jamais seulement trancher. C’est toujours prendre position dans un monde historique donné. Chez Goya, cette évidence devient tragique. Car son époque est une époque qui juge sans cesse :

  • elle juge les croyances,
  • elle juge les comportements,
  • elle juge les corps,
  • elle juge les esprits.

Avec Le Tribunal de l’Inquisition, Goya ne dénonce pas seulement une institution religieuse datée ; il met en scène un mécanisme universel : celui d’un monde qui juge trop, qui ne sait plus suspendre son jugement, et qui finit par confondre juger et gouverner, juger avec exister. Le tableau apparaît alors comme une méditation radicale sur l’excès de jugement — sur ce que devient une société lorsqu’elle ne vit plus que pour juger.

#Épisode 6 – À quoi reconnaît-on le juste ?

« À quoi reconnaît-on le juste ? ». Cet énoncé est à analyser très attentivement. Puisque le juste peut aussi bien désigner « ce qui est juste » que « celui qui est juste », soit celui qui fait preuve aussi bien de justesse que de justice, quelle pierre de touche, quel critère faudrait-il pour reconnaître aussi bien ce que génère « le juste » que le « juste » lui-même ?

Or, un cercle logique apparaît très vite. Pour reconnaître « le juste », il faudrait soi-même être juste. Seul le sage détecte le sage. Celui qui, n’étant pas juste, aurait besoin de reconnaître le juste n’en aurait pas les moyens. Seul le juste pourrait en disposer sans en avoir besoin. C’est Pythagore, dit-on, qui inventa la notion de philosophie, entendue comme désir de sagesse, puisque les sophistes de l’époque étaient tellement persuadés d’être sages qu’ils ne savaient pas qu’ils ne l’étaient pas. Faire l’hypothèse que l’on désire la sagesse — soit que l’on n’est pas sage — en constitue peut-être le fondement le plus pertinent, et aussi l’aveu que l’on a besoin d’aide pour éclairer ce qui manque en soi-même.

Ainsi, pour reconnaître la sagesse, il faudrait en réalité déjà la connaître.

 

#Épisode 7 - La manipulation du jugement

Dans le Protagoras de Platon, le personnage de Socrate met en garde contre les discours des sophistes à travers la métaphore d’une nourriture toxique. Je cite : « Aussi faut-il craindre que le sophiste, en vantant sa marchandise, ne nous trompe, comme ceux qui trafiquent des aliments du corps, marchandant et détaillant. » Platon établit ainsi une analogie entre l’empoisonnement de l’esprit et l’empoisonnement du corps.

#Épisode 8 - "Je n'y suis pour rien"

« Je n’y suis pour rien ». Cet énoncé par lequel on prétend se mettre hors de cause est fondé sur un paradoxe. Si l’on juge bon de se déclarer étranger à une situation, non impliqué et non concerné, n’y est-on pas au moins un peu pour quelque chose ? Cet énoncé sonne comme un déni, presque comme un aveu. Cette auto-justification a quelque chose d’une auto-persuasion.

#Épisode 9 - Tirade de Ruy Blas étudiée

Il est des moments dans la littérature où la parole cesse d’être un simple discours pour devenir un acte. Dans Ruy Blas, lorsque le héros s’écrie devant les ministres d’Espagne : « Bon appétit, messieurs ! », quelque chose se produit qui excède la scène théâtrale. Cette phrase ne décrit rien ; elle juge.

Elle arrache les puissants au décor de leur autorité et les expose soudain comme des hommes qui mangent pendant que l’État se défait. La parole transforme la cour en tribunal. Mais ce tribunal est étrange : celui qui accuse est précisément celui qui n’a aucun droit de le faire.

Ruy Blas n’est qu’un valet, un homme de basse condition introduit frauduleusement dans les cercles du pouvoir. Sa parole est donc à la fois la plus juste et la plus illégitime.

#Épisode 10 - L'Héautontimorouménos, Charles Baudelaire

Il arrive que l’homme se retrouve face à un juge dont il ne peut ni fuir la présence ni contester l’autorité. Dans l’Enfer de Dante Alighieri, les damnés portent déjà en eux la sentence qui les condamne : ils deviennent l’image vivante de leur faute.

Et dans Hamlet de William Shakespeare, la conscience apparaît comme une puissance étrange qui transforme chacun en son propre accusateur : « Thus conscience does make cowards of us all ». Dans ces deux œuvres, une même intuition se dessine : le jugement le plus redoutable n’est pas celui qui vient du dehors, mais celui qui surgit du cœur même de l’homme. L’âme devient alors le lieu d’un procès intime où nul ne peut se dérober à sa propre vérité.

Imaginons en effet cette scène intérieure : un homme demeure seul, et soudain il se voit agir. Il ne se contente plus d’exister ; il se regarde. Dans ce regard naît une distance presque insoutenable : celui qui agit devient aussi celui qui juge. À partir de cet instant, l’existence humaine cesse d’être simple ; elle devient tribunal. L’homme se découvre capable de prononcer contre lui-même des verdicts que personne d’autre ne pourrait formuler avec autant de rigueur.

C’est précisément cette expérience vertigineuse que met en scène le poème 83 des Fleurs du mal, L’Héautontimoroumenos, de Charles Baudelaire. Le titre même — « celui qui se châtie lui-même » — annonce un renversement saisissant de la logique morale : le sujet n’est plus seulement responsable de ses actes, il devient l’exécuteur de sa propre condamnation. Baudelaire donne à ce tribunal intérieur une forme poétique d’une violence inouïe :

« Je suis la plaie et le couteau ! Je suis le soufflet et la joue ! Je suis les membres et la roue, Et la victime et le bourreau ! »

La syntaxe de l’anaphore (« je suis »), la brutalité des images et l’architecture des antithèses transforment la conscience en théâtre de supplice. L’âme ne se contente plus de reconnaître la faute : elle se dédouble et organise elle-même la punition. Le sujet devient simultanément accusé, juge et bourreau. Le tribunal n’est plus extérieur ; il s’est installé au cœur même de l’identité.

Mais cette scène intérieure demeure profondément ambiguë. Car se juger peut apparaître comme l’acte le plus exigeant de la conscience morale : reconnaître sa faute, refuser l’illusion, exercer sur soi une lucidité implacable. Pourtant, chez Baudelaire, cette lucidité semble rapidement se transformer en mécanique de violence. Le jugement intérieur cesse d’être un simple discernement pour devenir une véritable machine de supplice où l’âme se dévore elle-même. L’homme ne se contente plus d’être coupable : il devient le bourreau de sa propre culpabilité.

Le poème révèle ainsi une tension essentielle de la condition humaine. La conscience est à la fois l’instrument de la vérité et une puissance de destruction intérieure. L’homme ne peut vivre sans se juger ; mais ce jugement peut aussi devenir une force qui l’enferme dans un cercle de culpabilité et de souffrance.

Dès lors, une question se pose avec une acuité particulière : que devient l’homme lorsqu’il devient lui-même le tribunal de sa propre existence ? Autrement dit, le tribunal intérieur est-il l’expression la plus haute de la lucidité morale, ou bien le lieu tragique où la conscience se transforme en instrument de sa propre cruauté ?

Pour éclairer cette interrogation, il faudra d’abord montrer que le poème met en scène la naissance d’un tribunal intérieur où la conscience se dédouble et se juge elle-même ; on comprendra ainsi que ce tribunal peut se transformer en une mécanique de violence où le sujet devient le bourreau de son propre cœur ; dès lors, nous que cette expérience révèle une vérité plus profonde sur la condition humaine : l’homme ne peut jamais totalement échapper au regard qu’il porte sur lui-même.

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