Influences

L’ingérence étrangère peut prendre diverses formes : elle peut aller du soft power jusqu’à des opérations clandestines ou des cyberattaques. Ces influences, quelle que soit leur nature, peuvent avoir des conséquences importantes en France.

La France face à l’influence américaine

Commençons par les États-Unis, pays allié de la France et dont le soft power, sans précédent dans l’histoire de l’humanité, n’est plus à prouver. Selon Régis Debray, les Français seraient devenus des « gallo-ricains ». Le mode de vie adopté, pas seulement en France mais en Occident de manière générale, dérive directement du fameux American Way of Life : manière de s’habiller et de se nourrir, cinéma, réseaux sociaux, anglais…

« Les États n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts », disait Charles de Gaulle. Cette phrase prend pleinement son sens, au vu de l’espionnage industriel et militaire mené par les États-Unis. D’autant plus que la France subit depuis des décennies les foudres de l’extraterritorialité du droit américain.

L’exemple de Total

TotalEnergies a subi cette extraterritorialité du droit américain à plus d’une reprise. Par exemple, Total signe en 2017 un accord majeur avec l’Iran pour le développement d’un gigantesque gisement gazier. Sauf qu’en 2018, Donald Trump remet en cause l’accord sur le nucléaire iranien et rétablit les sanctions extraterritoriales. Ces sanctions s’appliquent sur toute entreprise étrangère ayant le moindre lien avec les États-Unis (utilisant le dollar, ayant des financements américains, etc.).

L’entreprise Total se retrouve donc exposée à la loi américaine et aux sanctions massives qui vont avec : interdiction d’opérer aux États-Unis, amendes… Ainsi, malgré le contrat à plusieurs milliards de dollars, Total est obligée de se retirer de l’accord avec l’Iran. Cela illustre le fait que la puissance américaine aujourd’hui est telle que leur droit s’impose au-delà de leur territoire et peut remettre en cause la souveraineté juridique des États, en empêchant leurs entreprises d’exercer librement.

L’exemple d’Alstom

Un autre exemple de cette influence américaine est le rachat brutal de la branche énergie d’Alstom par General Electric, au moment où la justice américaine poursuivait Alstom pour une affaire de corruption en Indonésie. L’ambiguïté de la justice américaine avait alors été grandement critiquée en France, vu le caractère stratégique d’Alstom.

N’oublions pas non plus les multiples ingérences d’Elon Musk depuis le rachat du réseau social Twitter. Ce rachat a entraîné une prolifération des contenus haineux et racistes, ainsi qu’une mise en avant des arguments de ce qu’Emmanuel Macron a qualifié « d’internationale réactionnaire ». Musk est d’ailleurs directement intervenu dans la politique intérieure de certains pays européens, comme le Royaume-Uni et l’Allemagne.

L’influence allemande en France

La diplomatie économique allemande a assez tôt fait de la France un axe majeur, au vu des importantes synergies entre les deux pays amis. Elle a ainsi concentré ses efforts sur trois points majeurs : l’apprentissage de la langue allemande avec les Instituts Goethe, la multiplication des jumelages et des partenariats entre les collectivités locales des deux pays, du fait du poids très spécifique des Länder et des villes dans l’organisation politique allemande et la présence économique et industrielle des entreprises allemandes en France.

Mais la volonté allemande a eu du mal à concrétiser ses ambitions. La connaissance de l’allemand en France est d’ailleurs en baisse permanente. Le seul axe sur lequel l’Allemagne exercice une vraie influence, c’est la force de frappe de ses entreprises, notamment les PME familiales, mais aussi de plus grosses entreprises comme Lidl, BASF ou Aldi.

L’ingérence russe en France

C’est une des ingérences qui est de plus en plus médiatisée ces dernières années, notamment après le début de la guerre en Ukraine. Pourtant, l’influence russe en France ne commence pas en 2022.

Déjà en 2017, lors de la visite grandiose de Vladimir Poutine à Versailles, Emmanuel Macron accusait Russia Today et Sputnik d’être des organes d’influence et de propagande financés par l’État russe. RT France a aussi souvent été pointée du doigt. Cette chaîne a connu son moment de gloire lors de la crise des Gilets jaunes, avec son format de diffusion en direct. Celui-ci avait alors contribué à la popularité de la chaîne auprès des manifestants. D’ailleurs, l’élection présidentielle de 2017 avait elle-même été entachée par des ingérences russes lors du second tour, avec des fuites de données de l’équipe de campagne d’Emmanuel Macron.

De même, l’ouverture du centre spirituel et culturel orthodoxe russe en 2016, à deux pas de la tour Eiffel, a été vue comme un grand outil du soft power russe en France. Celui-ci promeut la culture russe, la langue, la musique et l’histoire religieuse de la Russie.

La multiplication des incidents en France liés de près ou de loin à la Russie souligne bien cette ingérence orchestrée depuis le Kremlin. De nombreuses cyberattaques ainsi qu’une grosse désinformation sur les réseaux sociaux ont été recensées. À l’ère des fake news, la Russie s’active plus que jamais. La personnalité des dirigeants est souvent visée, pour mieux les discréditer.

L’influence chinoise en France

La France compte 18 instituts Confucius, le premier ayant été ouvert en 2005 à l’université de Poitiers. Ce ne sont évidemment pas des lieux de propagande au sens propre du terme, mais leur objectif est de promouvoir la culture chinoise et d’inviter à défendre les intérêts chinois. Une investigation menée par Le Monde a tout de même montré que ces instituts étaient aussi des « relais discrets » du Parti communiste chinois, évitant tout type de sujets sensibles. C’est notamment le cas du Tibet et de Taïwan, sujets jamais évoqués.

Mais l’influence chinoise en France est multiforme et dépasse le simple cadre des instituts Confucius. N’oublions pas que la Chine a la 2e communauté étudiante étrangère en France. Récemment, plusieurs scandales ont été évoqués dans la presse. La source du problème : le climat de crainte et d’autocensure parfois imposé sur les étudiants chinois en France, notamment ceux critiques du régime de Xi Jinping.

Dans certains cas, l’influence chinoise se veut insistante, notamment pour des sujets sensibles. Par exemple, le musée du Quai Branly a dû remplacer le terme Tibet par région autonome du Xizang dans l’une de ses expositions, reflétant ainsi la terminologie officielle chinoise.

La question des données personnelles est souvent à l’ordre du jour également. En l’occurrence, c’est le cas de TikTok, réseau social chinois utilisé par 14 millions de personnes en France. Celui-ci ne respecterait pas les règles européennes. Le récent scandale lors des présidentielles en Roumanie, dû à une partialité de l’algorithme chinois, a poussé la Cour suprême du pays à réorganiser les élections, une première en Europe. Apparemment, l’algorithme favorisait largement le candidat de l’extrême droite, complaisant vis-à-vis de la Chine. Cela montre qu’une influence étrangère peut impacter directement la souveraineté d’un État.

L’influence saoudienne en France

L’Arabie saoudite déploie en France une stratégie d’influence multiforme, articulée autour de son poids financier, de ses ambitions géopolitiques et de sa quête de respectabilité internationale. Cette influence s’inscrit dans un contexte global de repositionnement du Royaume via sa stratégie Vision 2030, qui vise à diversifier son économie et à moderniser son image.

Cette influence passe d’abord par un gros relais diplomatique

La France et l’Arabie saoudite entretiennent en effet une dense relation diplomatique, fondée sur des intérêts géopolitiques et économiques. Ces intérêts poussent d’ailleurs souvent la France à fermer les yeux sur la situation interne en Arabie saoudite, notamment en matière des droits de l’homme.

Les dirigeants saoudiens, dont MBS, l’homme fort du pays, multiplient les visites en France. Les contrats d’armement entre les deux pays jouent un rôle considérable dans l’état des relations diplomatiques. Ce n’est donc pas un hasard si Emmanuel Macron a effectué trois visites en Arabie saoudite depuis 2017. Mohammed Ben Salmane, un temps paria après l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi en Turquie, a lui aussi effectué trois visites en France.

Des connexions étroites avec les décideurs français

À cela s’ajoute l’utilisation par l’Arabie saoudite des cabinets de conseil, notamment le big Five, comme courroie de transmission de ses intérêts (McKinsey, BCG, etc.). Cela permet d’avoir des connexions étroites avec les décideurs français. De même, le fonds souverain saoudien PIF détient des participations dans de nombreuses entreprises françaises, notamment dans l’immobilier de luxe, la tech, le tourisme, créant ainsi des liens d’interdépendance.

Par ailleurs, l’Arabie saoudite finance aussi un certain nombre d’endroits de culte et d’associations islamiques. Cette influence, devenue de plus en plus problématique, a été freinée après les lois sur le financement étranger des lieux de culte (2021).

À noter que le cas saoudien demeure valable pour d’autres pays du Golfe, notamment le Qatar dont les fonds souverains ont énormément investi la France, ainsi que les Émirats arabes unis. De nombreux autres pays peuvent aussi être évoqués : l’Algérie, l’Azerbaïdjan (ingérence en Nouvelle-Calédonie), Israël, Burkina Faso …

Conclusion

La fragilité des institutions françaises face aux ingérences étrangères pose de plus en plus problème. Bien évidemment, certaines ingérences sont plus problématiques que d’autres. D’autant plus qu’il est parfois difficile de distinguer ingérence et soft power, ou encore ingérence et propagande.

La menace qui a le plus donné du fil à retordre aux services de renseignement français est probablement la menace russe. Celle-ci se concentre sur des opérations clandestines de déstabilisation et sur la propagation de fake news. Il est pourtant compliqué d’être totalement proactif et la réaction prend progressivement le dessus sur l’action…

 

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