numérique

Dans les pays en développement, le numérique s’impose comme un outil stratégique face à des défis profonds : corruption, accès aux droits, désinformation. Des technologies, comme la blockchain, offrent des solutions concrètes dans des secteurs clés, comme le foncier ou la santé. Mais, au-delà de l’innovation technique, le numérique transforme aussi profondément la vie sociale et politique. Il devient un vecteur de mobilisation, soutient l’émergence de mouvements citoyens, facilite la circulation des idées et redonne une voix aux populations souvent marginalisées. Pourtant, ces avancées se heurtent à une fracture numérique persistante et peuvent aussi renforcer des logiques de surveillance ou de contrôle autoritaire. Le numérique dans les pays du Sud est donc à la fois outil d’émancipation et terrain de tensions géopolitiques et sociales.

Le numérique apparaît comme une solution à des problèmes endémiques

Exemple de la blockchain

La blockchain est une technologie de stockage et de transmission d’informations, sécurisée, transparente et décentralisée. Ainsi, comme elle permet une traçabilité complète, la falsification des données stockées et transférées est impossible. La corruption et la fraude étant de grands fléaux dans les pays en développement, la blockchain a un très grand rôle à jouer.

Deux exemples illustrent cela et sont facilement mobilisables : les cadastres et les médicaments/vaccins en Afrique.

La blockchain : outil crucial pour la démocratisation des cadastres en Afrique

Les cadastres en Afrique sont très peu disponibles, à la fois parce que le cadastre n’a jamais été fait pour la majorité des propriétés – 10 % des terres ont été officiellement enregistrées seulement –, mais aussi du fait que, lorsqu’il existe, il est bien souvent falsifié. Cela est donc une entrave au développement de certains espaces et empêche surtout l’existence de la propriété foncière.

Ainsi, le fait que le stockage et la transmission des cadastres reposent sur la blockchain permet de voir chaque modification du cadastre et de savoir exactement à qui le terrain a appartenu. C’est donc un moyen d’éviter toutes sortes de fraudes ou de falsification.

Par exemple, une ONG nommée Bitland cherche à démocratiser l’usage de la blockchain pour les cadastres afin de sécuriser l’accès aux titres fonciers. D’ailleurs, cette ONG travaille en collaboration avec le gouvernement ghanéen.

La blockchain : solution contre la contrefaçon

Un autre fléau touche l’Afrique : la forte présence de médicaments contrefaits (entre 40 et 70 %, selon une estimation). Ceci est à la fois un problème de santé publique, car cela nuit à l’efficacité des traitements contre des maladies ou des virus, mais c’est aussi une importante perte de marché pour les grandes industries pharmaceutiques occidentales. À cela s’ajoute le détournement de traitements vers un secteur informel très développé.

Ces deux problèmes suscitent donc les préoccupations d’acteurs publics (les États, les organisations internationales et les ONG) et des acteurs privés en quête de profits (les grandes industries pharmaceutiques). Ainsi, ces deux types d’acteurs investissent de plus en plus dans le système blockchain afin que la chaîne de production puis de livraison soit sécurisée. À nouveau, la transparence du système blockchain permet un suivi indéfectible.

Des pays avec une fracture numérique très visible

Une connexion au réseau mondial permise par la mondialisation

Aujourd’hui, grâce à la mondialisation, les pays en développement sont de plus en plus connectés au reste du monde. Ils établissent ces connexions grâce aux réseaux internet, ce qui exige la mise en place de nombreuses infrastructures.

Ainsi, de plus en plus de projets cherchent à les intégrer dans ce réseau de connexions mondiales pour limiter les espaces enclavés et réduire la fracture numérique. Par exemple, la Chine a mis en place son projet de routes de la soie numériques : différents projets sillonnent les continents afin d’étendre leur influence dans cette compétition des câbles. Ces projets, au cœur du consensus de Pékin, permettent aux pays de bénéficier d’infrastructures et de se connecter davantage au réseau mondial.

Dans le cas des routes de la soie numériques, on pourra prendre l’exemple du câble PEACE qui passe par l’Inde et rejoint Marseille, ou encore du câble SAFE qui relie par fibre optique l’Afrique du Sud à la Malaisie.

Un continent touché par des inégalités sociales et géographiques

Malgré le fait que les pays en développement soient de plus en plus intégrés dans les réseaux de câbles mondiaux, les inégalités sociales et géographiques restent fortes.

Par conséquent, la démocratisation du numérique en Afrique et dans les pays en développement en général est assez lente. Ces différences d’accès aux réseaux internet et aux nouvelles technologies du numérique sont appelées la fracture numérique. Cette fracture peut être à la fois sociale – due à des inégalités de revenu ou de pouvoir d’achat – ou des inégalités géographiques – régions enclavées, manque d’infrastructures. 

Ainsi, pour illustrer ce retard dans le développement d’Internet, voici quelques chiffres. En Afrique, la couverture de la 5G – cruciale pour l’industrie 4.0 – est de 6 %, alors que la couverture moyenne mondiale est de 40 %. De plus, 37 % des Africains avaient accès en 2023, alors que la moyenne mondiale est de 67 %. À l’échelle continentale, 33 % de la population rurale a accès à Internet, alors que, dans les zones urbaines, ce taux atteint 57 %. Le cas du Rwanda ici est flagrant : Kigali est une ville très bien intégrée au réseau et tend de plus en plus à devenir une smart city, alors que le reste des campagnes du pays aux mille collines l’est beaucoup moins.

Une course entre grandes puissances pour contrôler ces réseaux

Cependant il est important de noter que certaines grandes infrastructures des réseaux internet traditionnels, tels que celui d’Orange en Afrique, voient arriver des concurrents qui cherchent à limiter ces différences géographiques. Par exemple, les constellations de Starlink, créées par Elon Musk, qui permettent un accès équilibré et équitable à tous. Cela s’explique par le fait que la création de ce réseau ne nécessite pas forcément des infrastructures dans les lieux reculés. Cela permet donc de réduire cette fracture numérique.

Il est intéressant de noter que le chinois Qianfan concurrence de plus en plus Starlink. Comme toujours, les pays en développement sont le théâtre de la compétition sino-américaine. Ainsi, les relations diplomatiques chinoises construites dans le cadre du projet des routes de la soie et du Consensus de Pékin permettent à la Chine de développer ses investissements en lien avec le numérique dans ces pays en développement.

Par exemple, le Brésil a signé un accord avec la Chine pour se connecter au réseau de satellites de Qianfan – qui reste cependant largement inférieur à celui de Starlink, 36 satellites contre 6 000 pour Starlink. Au Brésil, pour connecter l’Amazonie aux réseaux internet, ces liaisons aux constellations de satellites sont essentielles.

La dimension sociale : le numérique à double tranchant ?

Avec les bulles informationnelles d’internet et la vitesse de transfert d’information, les technologies du numérique ont la caractéristique de renforcer les mouvements politiques et sociaux en cours. Cela se manifeste dans les pays en développement de différentes manières : la guerre de l’information, l’essor d’un capitalisme de surveillance et la propulsion de mouvements sociaux.

L’Afrique : un des théâtres de la « cyberguerre »

Tout d’abord, l’essor du numérique et sa capacité de transmettre les informations à un grand nombre de personnes donnent lieu à une guerre d’influence sur les réseaux sociaux. C’est ce qu’Asma Mhalla appelle la cyberguerre dans son livre Technopolitique. Les grandes puissances ainsi que des groupes informels – hackers, par exemple – se livrent une guerre informationnelle sur les plateformes sociales ou d’informations d’internet.

Quant à notre étude de cas, ces guerres d’influence se manifestent directement dans certains pays en développement. Par exemple, dans l’Afrique sahélienne, la Russie utilise les réseaux sociaux pour propager de la désinformation, et en particulier au Mali, au Burkina Faso et au Niger. Dans ces pays, qui ont connu respectivement des coups d’État en 2021, 2022 et 2023, la Russie cherche à faire reculer l’influence française : par l’intermédiaire de ses groupes privés (Afrika Korps, ex-Wagner) en propageant des contenus pro-russes et anti-impérialisme afin de manipuler les opinions locales, ainsi qu’en instrumentalisant les médias.

Le numérique bouleverse les équilibres politiques : l’essor d’un capitalisme de surveillance

De plus, comme le souligne Thomas Gomart dans son livre Guerres invisibles, le numérique est aussi à l’origine d’un capitalisme de surveillance. Si les acteurs de premier plan de ce capitalisme de surveillance sont à nouveau les grandes puissances, les pays en développement en deviennent de plus en plus les acteurs. Parmi ces pays, ce sont surtout les pays qui ont un régime dictatorial au pouvoir qui utilisent le numérique afin de surveiller leur population.

À cet égard, il est intéressant d’analyser les relations que la Chine entretient avec certains de ces pays en développement. La Chine exporte de plus en plus ces outils de surveillance de masse vers l’Ouganda, par exemple. De fait, le président Yoweri Museveni, qui dirige l’Ouganda depuis trente-six ans, a reçu un nouvel outil pour renforcer son appareil répressif : 20 caméras de surveillance équipées d’une technologie de reconnaissance faciale d’une valeur de 750 000 dollars, offertes par l’entreprise chinoise Huawei, leader mondial des équipements de télécommunications et fabricant d’outils de surveillance.

Plusieurs ONG, défenseurs des droits humains et ferventes de la démocratie, soulignent le fait que de nombreuses rues sont aujourd’hui équipées de caméras de surveillance. Elles remarquent aussi que des caméras de vidéos de surveillance ont été installées en face de chaque opposant politique. Ainsi, si le numérique est source d’opportunité pour les pays en développement, il peut aussi renforcer des régimes dictatoriaux. 

Le numérique : vecteur de changements politiques

Cependant, il faut aussi nuancer cela. Le numérique a tendance à renforcer les mouvements sociaux et politiques, qu’ils soient bien ou mal (selon une perspective de la Charte des Nations unies des droits de l’homme). Ainsi, le numérique peut aussi être un espoir de démocratisation. Le meilleur exemple fut lors des Printemps arabes en 2011. Le rôle des NTIC, et en particulier des réseaux sociaux, a permis aux mouvements sociaux de se développer et d’organiser des manifestations. Ainsi, Facebook, Twitter et YouTube ont permis de diffuser des messages auprès des acteurs locaux et ainsi de stimuler une réaction internationale.

Si l’exemple des Printemps arabes est le plus commun, en Afrique, certains mouvements sociaux ont aussi prospéré sur les réseaux sociaux. C’est en particulier le cas du mouvement « Y en a marre » (créé par un journaliste, Fadel Barro, et deux rappeurs, Thiat et Kilifeu) qui, dans un contexte de crise sociale et politique, a cherché à dissuader le président Wade de se présenter pour un troisième mandat. Grâce à cette chanson, le mouvement s’est développé sur les réseaux et les médias. 

Il est aussi intéressant de noter qu’en Afrique, les NTIC sont de plus en plus un moyen pour les intellectuels de diffuser leur pensée et de stimuler les mouvements de la jeunesse pour pousser à la démocratisation. Ainsi, des groupes de parole en Afrique utilisent ces réseaux et la digitalisation de l’information pour partager leur pensée. Achille Mbembe et Felwine Sarr, deux leaders de ce groupe de pensée, cherchent à propulser la « dévulnérabilisation » de l’Afrique en réduisant les dépendances, les accords déséquilibrés et le néocolonialisme.