Les monnaies numériques émises par les banques centrales, appelées CBDC, occupent aujourd’hui une place centrale dans le débat économique international. En 2025, plus d’une centaine de banques centrales ont exploré cette piste, selon une analyse de CoinLedger. Ce mouvement marque une évolution majeure du système monétaire mondial. Il transforme la manière dont les citoyens paient, épargnent et interagissent avec les institutions financières. Cependant, cette évolution soulève aussi de nombreuses interrogations. Faut-il y voir un progrès technologique décisif ou une réforme qui risque d’affaiblir les banques commerciales, de réduire la vie privée et de concentrer toujours plus de pouvoir entre les mains des autorités monétaires ?
Accélérations des processus en Europe et en Asie
Le 30 octobre 2025, l’Union européenne a franchi une étape importante. C’est à cette date que la Banque centrale européenne a annoncé l’entrée de son projet d’euro numérique dans une nouvelle phase préparatoire. La BCE prévoit une expérimentation en 2027 et une possible mise en circulation en 2029, si les États membres valident le cadre juridique. Cette décision montre que la zone euro ne souhaite plus dépendre exclusivement des solutions de paiement privées, souvent contrôlées par des géants technologiques américains.
En Chine, la transformation est encore plus avancée. Le yuan numérique, déjà largement utilisé dans les grandes villes, remplace progressivement les pièces et billets. Le Monde a publié, le 28 juin 2025, une enquête montrant que la monnaie fiduciaire a presque totalement disparu de certaines régions. Cet exemple prouve que la monnaie numérique d’État n’est plus un concept théorique. Elle modifie la structure quotidienne des paiements et redéfinit les rapports entre populations et banques centrales.
Le Fonds monétaire international a publié, le 11 novembre 2025, un rapport expliquant que les CBDC peuvent renforcer la concurrence dans les paiements si elles sont bien conçues. Dans le même temps, le Bank for International Settlements a observé que l’annonce d’une CBDC peut fragiliser les dépôts bancaires traditionnels. En effet, une partie de la population préfère transférer son argent vers un actif jugé plus sûr. Ces deux constats montrent que les CBDC sont à la fois un instrument d’innovation et un élément potentiel de perturbation financière.
Les fondements théoriques, entre souveraineté et stabilité financière
Le lien entre monnaie et souveraineté
La première théorie utile pour comprendre l’essor des monnaies numériques concerne le lien entre monnaie et souveraineté. La monnaie nationale constitue l’un des attributs de l’État. Elle lui permet de collecter l’impôt, de mener une politique monétaire et de garantir la stabilité des flux financiers. Une monnaie numérique émise directement par la Banque centrale renforce ce pouvoir.
La Banque de France rappelle dans plusieurs communications officielles que la CBDC représente un enjeu de souveraineté à l’ère numérique. En effet, les paiements sont aujourd’hui dominés par des acteurs privés qui possèdent la technologie, les données et parfois l’influence.
La deuxième approche repose sur la théorie de l’intermédiation bancaire
Les banques commerciales jouent un rôle essentiel dans le financement de l’économie. Elles collectent des dépôts et les transforment en crédits. Une CBDC peut affaiblir cette fonction. Si les ménages décident de stocker leur argent directement sur un compte auprès de la Banque centrale, les banques traditionnelles perdent une partie de leurs ressources, ce qui peut réduire leur capacité à prêter.
L’étude de Monnet, publiée en 2025, montre que cette situation peut obliger les banques à privilégier des prêts plus sûrs et moins productifs, ce qui freine la croissance.
La troisième dimension mobilise la théorie des marchés contestables
Selon le rapport du FMI, une CBDC peut accroître la concurrence dans les paiements en réduisant les frais et en simplifiant les transactions. Cependant, si l’architecture de la CBDC reste trop centralisée, elle peut aussi créer un quasi-monopole public, ce qui limite l’innovation privée.
Enfin, la littérature macroéconomique (VoxEU, juillet 2025) suggère qu’une CBDC pourrait améliorer le bien-être des ménages si elle offre un rendement positif ou des frais réduits. Toutefois, les chercheurs soulignent que les effets réels dépendent fortement des choix de conception faits par les autorités.
Les opportunités et les risques d’une transformation profonde
La CBDC présente plusieurs avantages
Elle peut rendre les paiements plus rapides, plus fiables et moins coûteux. Elle peut aussi renforcer l’inclusion financière. Dans certains pays en développement, une CBDC simple d’usage pourrait faciliter l’accès à des services bancaires pour des millions de personnes.
Le rapport du Programme des Nations unies pour le développement, publié en 2025, souligne que la CBDC peut contribuer à l’intégration financière si elle est accessible hors connexion, si les frais restent faibles et si l’interface est claire.
Cependant, les risques sont nombreux
Le premier concerne les banques commerciales. Une CBDC peut provoquer une fuite des dépôts vers les comptes numériques de la Banque centrale. Dans les situations de crise, ce mouvement peut amplifier la panique bancaire, car les ménages peuvent vouloir transférer leur argent vers un support considéré comme parfaitement sûr. Des chercheurs, comme Barucci, ont montré en 2025 que ce phénomène peut accélérer les bank runs.
Le deuxième risque concerne la vie privée. Une monnaie numérique contrôlée par l’État peut théoriquement permettre un suivi très fin des transactions individuelles. La BCE assure qu’elle développera un modèle garantissant l’anonymat relatif des paiements de faible montant. Néanmoins, cette question demeure sensible dans le débat public européen.
Le troisième risque concerne l’innovation. Si les CBDC deviennent le canal principal de paiement, les entreprises privées pourraient perdre une partie de leur rôle dans la transformation numérique du secteur financier. L’enjeu est donc de trouver un équilibre entre innovation privée et contrôle public.
Un défi stratégique pour les banques centrales et les gouvernements
La mise en place d’une CBDC nécessite des choix complexes
La BCE estime que les coûts d’infrastructure nécessaires pour mettre en place l’euro numérique pourraient atteindre entre quatre et cinq milliards d’euros. Les autorités doivent également déterminer s’il faut imposer une limite de détention pour éviter la fuite massive des dépôts bancaires. Elles doivent aussi décider du rôle exact des banques privées dans la distribution de la CBDC.
Ces questions ne sont pas techniques. Elles déterminent l’équilibre entre sécurité, liberté financière, concurrence et stabilité.
Pour les pays émergents, le choix est encore plus stratégique
Une CBDC peut moderniser l’économie et garantir un accès plus équitable au système financier. Elle peut aussi servir de protection contre la domination des monnaies internationales. La montée des monnaies numériques chez les banques centrales représente une transformation majeure de l’économie mondiale. Elle promet des paiements plus efficaces, une inclusion renforcée et un meilleur contrôle de la politique monétaire.
Cependant, elle soulève des interrogations fondamentales. Quel rôle pour les banques commerciales dans un système où la monnaie numérique devient dominante ? Quel équilibre faut-il trouver entre sécurité, vie privée et souveraineté ? Les réponses à ces questions détermineront la réussite ou l’échec de cette mutation monétaire. En 2025, les banques centrales ont avancé, mais la route reste longue et les choix devront être faits avec prudence.



