Lorsqu’on s’intéresse au travail de l’historien, une question surgit rapidement : doit-il se limiter à raconter les faits tels qu’ils se sont déroulés, ou doit-il incorporer du jugement dans ses travaux ? À en croire Tacite, qui recommande d’écrire sine ira et studio (“sans colère ni partialité”), l’historien idéal serait un observateur impartial, doté d’une neutralité froide. Or, cet idéal d’une neutralité absolue n’est pas sans accrocs : l’histoire n’est pas le passé lui-même, mais une reconstruction depuis le présent. Si l’historien refuse de juger, c’est-à-dire de choisir ce qui compte vraiment, il se perd donc dans une masse de faits chaotique ; et s’il ne réfléchit pas à ses propres critères de sélection, qui sait à quels dangers il s’expose ?

Dans cet article, nous verrons donc comment concilier l’exigence de vérité avec la subjectivité de l’historien. Autrement dit, quelle place la neutralité prend-elle (et doit-elle prendre) dans le travail d’historien ? Comment laisser une place au jugement sans tomber dans le parti-pris moral ou dans l’anachronisme ?

L’histoire, un jugement objectif ? L’illusion positiviste et sa critique

Au XIXe siècle, l’histoire cherche à s’émanciper de la tutelle de la littérature et de la philosophie de l’histoire. Nombreux sont ainsi ceux qui cherchent à en faire une science “positive”, notamment au sein d’une nouvelle école de pensée, l’école méthodique (incarnée en France par Charles Seignobos, ou encore Charles-Victor Langlois). Leur ambition est de faire de l’histoire une science basée sur la pure observation : l’historien exemplaire serait ainsi un scientifique comme les autres, son jugement, subjectif, ne venant pas interférer avec ses travaux.

C’est ce qu’on appelle une vision positiviste des sciences, très en vogue au XIXe siècle, et qui veut donc être appliquée à l’histoire : la connaissance ne proviendrait que de l’expérience, et non de théories abstraites, et la connaissance historique ne dérogerait pas à cette règle.

Le fantasme de l’effacement : “Wie es eigentlich gewesen

L’objectif de ces historiens se restreignait donc à établir des faits bruts. C’est en 1824 que naît cet idéal, sous la plume de l’historien allemand Leopold von Ranke. Dans la préface de ses Histoires des peuples romans et germaniques, il écrit cette phrase, devenue le slogan de l’objectivité historique :

[L’Histoire] veut seulement montrer comment les choses se sont réellement passées [Wie es eigentlich gewesen].

Ranke refuse donc toute forme de jugement : l’historien doit s’effacer derrière le document, pour laisser parler la “vérité”. Il n’a pas d’opinion, pas de théorie, pas de concepts préétablis. C’est l’idéal d’une “histoire-miroir“, factuelle, dépourvue de manipulation idéologique : une véritable “photographie du passé”, en somme. Mais cette neutralité est-elle seulement possible ? Pire, ne cache-t-elle pas, sous couvert d’objectivité, des jugements involontaires, d’autant plus dangereux qu’ils sont inconscients ?

La critique des “idoles” : François Simiand

Dans son célèbre article de 1903 paru dans la Revue de synthèse historique et intitulé “Méthode historique et science sociale”, le sociologue François Simiand reprend ces critiques pour s’attaquer aux représentants de l’école méthodique.

Il dénonce ainsi ce qu’il appelle les “trois idoles” de la tribu historienne :

  1. L’idole politique : c’est l’éxagération des faits politico-guerriers, l’imposition de cadres chronologiques délimités par les règnes ou les grandes batailles. En choisissant de raconter la vie des rois plutôt que celle des paysans, l’historien “neutre” porte en réalité un jugement de valeur, et ce sans s’en rendre compte. Il juge en effet que l’État est plus important que la société, et que les élites comptent plus que la masse.
  2. L’idole individuelle : cette idole incite à ordonner les recherches autour d’un homme. On prend ainsi l’habitude d’expliquer l’histoire par les intentions, la psychologie et les décisions des « grands hommes ».
  3. L’idole chronologique : c’est l’obsession des origines et de la datation précise, qui se fait au détriment de l’analyse des structures et des répétitions. Elle peut même induire en erreur, en nous faisant penser à de fausses relations de causalité.

Simiand démontre que ce refus de “juger” intellectuellement conduit l’historien à subir les hiérarchies imposées par les documents. Les archives sont produites par les pouvoirs (rois, églises, administrations), et l’historien se contente de les résumer ; or, en faisant cela, il adopte un point de vue du pouvoir dénué de neutralité. Pour être vraiment objectif, l’historien doit donc cesser d’être passif : a contrario, il doit toujours construire son objet, poser des problèmes et sélectionner ce qui est pertinent en exerçant son jugement.

Mais si l’idéal positiviste est désormais caduque, comment définir la nature du travail historique ? Comment le jugement peut-il concrètement devenir allié de l’objectivité ?

L’impossible neutralité 

Pour répondre à cette question, il est pertinent de s’intéresser à l’épistémologie de Paul Veyne.

Les faits n’existent pas : une histoire construite

Intéressons-nous à la célèbre leçon inaugurale au Collège de France de Paul Veyne, intitulée L’Inventaire des différences. Il y montre que le jugement est condition de la vérité en déclamant cette formule provocante : « les faits n’existent pas ». En effet,

Les faits n’existent pas à l’état séparé, sauf par abstraction ; concrètement, ils n’existent que sous un concept qui les informe. Ou, si l’on préfère, l’histoire n’existe que par rapport aux questions que nous lui posons.

Pour Veyne, le réel est continu, chaotique. Ainsi, un événement ne devient “fait historique” que s’il a été extrait de ce continuum, de cette masse. Par exemple, la baisse de la natalité dans un village au XVIIIe siècle n’est pas un fait visible à l’œil nu ; elle ne devient un fait que si l’historien décide d’interroger les registres paroissiaux vec une méthode statistique et un questionnement démographique.

Nous le voyons donc : l’historien juge en permanence, et ce dès le départ, lorsqu’il juge de ce qui est digne ou non d’intérêt, de pertinence. En effet,

Tout historien […] décide de ce qu’il tiendra pour anthropologiquement intéressant. Il doit décider s’il attachera de l’importance aux timbres-poste à travers l’histoire, ou bien aux classes sociales.

Juger, ici, c’est donc discriminer au sens où l’on trie les faits : c’est dire “ceci est anecdotique” ou encore “ceci est explicatif”. Sans ce jugement de pertinence, l’histoire ne serait qu’une accumulation de détails confus : le menu du petit-déjeuner de Louis XIV aurait soudainement la même importance que la révocation de l’Édit de Nantes.

Juger, c’est conceptualiser : l’exemple de l’impérialisme romain

L’apport majeur de Veyne est de montrer que l’histoire, pour être intelligible, doit être une conceptualisation : l’historien ne peut pas se contenter de raconter, et doit expliquer. Or, expliquer implique d’utiliser son jugement critique,  qui permet de créer des concepts permettant de classer les événements, de porter un verdict sur leur nature :

Sans concepts, on ne voit rien ; sans concepts, on fait de l’histoire narrative, qui n’est pas tout à fait la même chose que l’histoire événementielle : car on peut fort bien conceptualiser des événements

Veyne prend alors l’exemple de l’impérialisme romain. Un historien qui refuserait de juger se contenterait de décrire les conquêtes romaines, en utilisant les mots du sens commun ou les analogies modernes (“Rome défend ses frontières comme un État moderne”). Or, en faisant cela, il projeterait un concept anachronique (l’équilibre des puissances européennes) sur une réalité antique.

Pour comprendre Rome, l’historien doit donc exercer un jugement critique actif : il doit refuser l’évidence apparente et construire un concept nouveau, plus rigoureux.

Il apparaît bientôt que la discussion est bloquée parce que, inconsciemment ou plutôt implicitement, beaucoup d’historiens imaginent les principes de la politique romaine d’après les principes de l’équilibre européen […]. Or les maximes de Rome sont archaïques ; Rome incarne une forme archaïque, non pas d’impérialisme, mais bien d’isolationnisme. […] Elle ne recherche pas une commune demi-sécurité au jour le jour en équilibre avec d’autres cités, mais veut vivre tranquille, en se procurant une bonne fois une sécurité entière et définitive

L’acte de juger est donc bien manifeste : l’historien disqualifie une lecture (l’équilibre européen) et qualifie la réalité (l’isolationnisme agressif). C’est donc un jugement de vérité : dire “Rome est isolationniste”, c’est porter une sentence intellectuelle sur la nature de Rome. Ce n’est donc pas une description neutre, mais une interprétation risquée et construite. Autrement dit, l’historien tranche : “ceci n’est pas de la diplomatie moderne, c’est de la prédation archaïque”. Loin d’être un miroir passif, l’historien est un juge qui qualifie les faits pour les rendre intelligibles. Mais si l’historien intervient constamment pour sélectionner, conceptualiser et ordonner, cela signifie-t-il qu’il peut juger moralement ses sujets ?

Comment juger sans condamner ?

Pour répondre à cette question, il faut opérer une distinction entre le jugement critique (d’ordre méthodologique) et le jugement de valeur (d’ordre éthique).

Le rapport aux valeurs VS. le jugement de valeur : Max Weber

Dans cette optique, nous pouvons nous servir de la distinction établie par Max Weber dans ses Essais sur la théorie de la science ainsi que dans sa conférence Le Savant et le Politique. Le sociologue distingue deux notions :

  • Le rapport aux valeurs (Wertbeziehung) est ce qui oriente la curiosité de l’historien. Celui-ci choisit son objet d’étude en fonction de ses valeurs, ou, plus généralement, en fonction des valeurs centrales de la société de son époque. Ainsi, s’intéresser à l’histoire des révoltes populaires ou des mouvements pour la liberté peut révéler un intérêt particulier pour la liberté ou la justice sociale. Ce « rapport aux valeurs » est inévitable : c’est le moteur subjectif de la recherche, la lumière qui éclaire un fragment du réel. Sans lui, aucune recherche ne démarrerait jamais.
  • Le jugement de valeur (Werturteil) est l’appréciation normative de l’objet (dire qu’il est “bien”, “mal” ou encore “laid”). Weber considère que le savant doit s’en abstenir dans le cours de son analyse. : une fois son sujet choisi (par rapport aux valeurs), il doit l’étudier avec froideur. Par exemple, il pourra expliquer le fonctionnement de l’esclavage antique, ses causes, ses racines économiques, culturelles, sans pour autant ajouter au récit son indignation morale.

Si l’historien juge donc de ce qui mérite d’être étudié, il s’interdit de juger normativement les acteurs étudiés. Il peut très bien être passionné par la Réforme protestante parce qu’il est lui-même croyant ; mais il ne doit pas pour autant dire que Luther avait raison théologiquement.

Le juge d’instruction, pas le juré : Marc Bloch

L’historien Marc Bloch, dans son ouvrage Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien, met ainsi en garde contre la tentation du tribunal :

Robespierristes, anti-robespierristes, nous vous crions grâce : par pitié, dites-nous simplement quel fut Robespierre.

Bloch compare donc ici l’historien à un juge d’instruction, et non à un juré ou un magistrat du siège. Pour rappel :

  • Le juge d’instruction enquête. Il croise les sources, débusque le mensonge, tente de comprendre les causes ; bref, il cherche la vérité des faits.
  • Le juré, lui, prononce la sentence (coupable/innocent) au nom de la morale sociale.

L’idée est donc que l’historien ne doit pas endosser le rôle du juré, puisque cela viendrait obscurcir sa compréhension. Or, face à cette défense d’une simple compréhension froide du monde, une question reste en suspens : peut-on réellement comprendre un fait sans le juger ? N’y a-t-il pas parfois des limites à cette suspension du jugement moral ?

Les limites de la compréhension : le jugement face au tragique

La tentative de justifier le mal : Hegel et la ruse de la raison

Au XIXe siècle, certains ont cherché à donne un sens rationnel à tout événement, y compris aux violences extrêmes du passé. Ainsi Hegel, dans La Raison dans l’histoire, avance que les conflits, les passions et même les crimes individuels sont les instruments inconscients d’un mouvement général : le progrès de ce qu’il appelle l'”Esprit” vers la conscience de sa liberté. C’est le concept célèbre de la « ruse de la raison » (List der Vernunft) :

La raison gouverne le monde et […] par conséquent, l’histoire universelle s’est elle aussi déroulée rationnellement.

Ainsi, si César ou Napoléon suivent leurs ambitions personnelles, ils réalisent pourtant également, inconsciemment, l’Universel (l’Empire, le Code Civil, l’État moderne, etc.). Dans cette optique, le mal ne se voit pas jugé, mais plutôt justifié : il est considéré comme un moment négatif nécessaire à l’avènement d’un bien supérieur. Hegel cite même l’adage Fiat justitia, pereat mundus (“Que justice soit faite, le monde dût-il en périr”) : autrement dit, il propose une Histoire où l’on ne juge plus les acteurs, parce que la Raison a déjà jugé pour nous.

Mais une nouvelle question émerge alors : comprendre ne revient-il pas, parfois, à justifier ? Ne dilue-t-on alors pas le mal dans un récit qui ne dévoile pas le négatif ?

L’histoire après la catastrophe : Adorno contre Hegel

Cette vision perd en solidité au XXe siècle : après les tranchées de 14-18, le Goulag, et surtout la Shoah, l’idée que le mal pourrait être nécessaire à un progrès supérieur devient moralement et intellectuellement insoutenable. C’est notamment Adorno qui, dans sa Dialectique négative, refuse radicalement toute tentative qui donnerait un sens positif à ces violences :

Aucune histoire universelle ne conduit du sauvage à l’humanité civilisée, mais il y en a très probablement une qui conduit de la fronde à la bombe atomique.

Après Auschwitz, la rationalité hégélienne devient donc obsolète : on ne peut pas considérer l’extermination des Juifs d’Europe comme une simple étape douloureuse qui conduirait à un futur radieux. Face à un mal si radical que celui que révèle la Shoah, l’historien atteint une limite : expliquer ne suffit plus. Il doit exercer un jugement qui n’est plus seulement méthodologique, mais aussi éthique.

Cela signifie nommer les choses : reconnaître qu’un crime est un crime, et ne pas le réduire à une cause parmi d’autres, à une nécessité historique, et encore moins à un évènement soi-disant “neutre” en soi – neutralité qui ne renforce par ailleurs nullement l’objectivité. Procéder de cette manière reviendrait même à atténuer la réalité de l’événement : ici, le jugement moral de l’historien devient donc un devoir de vérité, là où il affirme que certains faits constituent des ruptures absolues dans l’Histoire humaine.

Conclusion

Si l’historien ne peut s’ériger en juge moral “tout-puissant”, il ne peut s’effacer totalement. On retiendra ainsi que :

  • L’idéal positiviste d’objectivité totale est une illusion. On ne peut laisser des documents décider à la place de l’historien. De plus, sous couvert de neutralité, l’historien risque d’être influencé par des biais (Simiand) : la neutralité absolue et parfaite n’existe donc pas.
  • La construction du sens suppose un jugement actif. Pour Paul Veyne, il n’existe pas de “faits bruts” : l’historien crée des faits en sélectionnant, en classant, en conceptualisant. Or, dire que tel événement importe, ou qu’il explique tel phénomène, est déjà un jugement, et c’est un jugement nécessaire : sans lui, l’histoire se réduirait à une simple accumulation massive et désordonnée du réel.
  • Le rapport aux valeurs est inévitable, mais se doit d’être maîtrisé. Weber montre que nos valeurs orientent le choix des sujets, mais qu’elles ne doivent pas pour autant contaminer l’analyse en soi : l’historien juge pour comprendre, et non pour louer ou condamner. Il ressemble ainsi au juge d’instruction décrit par Marc Bloch : son rôle est d’enquêter, mais de prononcer des sentences.
  • Face au mal radical, le jugement devient néanmoins un devoir de vérité. Certains évènements (les génocides, les crimes de masse, les entreprises d’extermination) montrent néanmoins les limites de ce raisonnement : face à ces cas-là, la neutralité n’est pas une position rigoureuse. Comme le souligne Adorno, renoncer à qualifier le crime pourrait être une manière de le justifier ; or, comprendre n’est pas justifier. Le jugement moral devient dès lors une exigence éthique minimale.

Nous espérons que cette analyse vous aidera dans votre préparation. Pour aller plus loin, retrouvez nos autres articles consacrés au thème “Juger” ici !