Après des épisodes de violences de masse, notamment des attentats, un débat revient de façon récurrente : expliquer la violence, est-ce nécessairement la justifier ? La philosophe étatsunienne Judith Butler traite de cette question dans le premier article du recueil Vie précaire, écrit après les attentats du World Trade Center en 2001. L’articule s’intitule “Explication et justification”, et son sous-titre est “Ce que nous sommes en mesure d’entendre”. Il pose en effet la question de ce qu’on peut dire dans l’espace public, et ce qui sera inaudible.

Dans la situation de deuil causée par les attentats, Butler constate que se met en place un cadre dans lequel s’installe le débat public. Ce cadre bannit du champ des opinions acceptables toute tentative de comprendre comment cet attentat a été rendu possible. Ce refus de toute explication conduit à présenter la guerre comme la seule issue possible.

Comment comprenons-nous la violence?

Au début de l’article, Judith Butler s’inquiète de l’émergence d’une “hégémonie” d’un discours guerrier, en affirmant ceci :

Je voudrais insister ici sur le fait qu’un cadre de compréhension de la violence émerge de l’expérience même que nous en faisons, et que ce cadre tend à la fois à exclure un certain nombre de questions, un certain nombre d’enquêtes historiques, et à fonctionner comme une justification morale du désir de vengeance. Il est essentiel de prêter attention à ce cadre parce que c’est lui qui détermine de façon décisive ce que nous sommes en mesure d’entendre, si un point de vue sera considéré comme une explication ou une  justification, et si nous pouvons percevoir la différence entre les deux et agir en conséquence.

Pour Butler, on ne peut jamais séparer l’expérience de la violence de la façon dont nous la comprenons. Chaque fois que nous décrivons la violence subie, nous l’insérons dans un cadre qui lui donne sens. Ce cadre distingue des discours légitimes, et d’autres qui sont au contraire inaudibles.

La justification d’une violence sans limites

Ainsi, lorsque le président américain Georges Bush déclare que les attentats sont une “déclaration de guerre”, il laisse entendre que la seule réponse possible serait la guerre. La façon dont nous parlons de la violence conduit donc à une certaine réponse à cette violence. L’autrice attaque ainsi le cadre d’explication construit après le 11 septembre 2001 dans le discours public, intellectuel et médiatique :

C’est une chose de subir une violence et une autre d’utiliser la blessure pour construire un cadre autorisant une violence sans limites – une violence prenant pour cible tous ceux dont on suppose qu’ils sont liés à ce qui est l’origine de la souffrance endurée.

Autrement dit, le cadre qui délimite le discours acceptable et exclut le discours inacceptable oblige à une acceptation de la guerre comme seule réponse.

Raconter une autre histoire

Si le cadre dans lequel nous comprenons la violence a une dimension narrative, quelles sont ses caractéristiques ? Butler en distingue trois. D’abord, il s’agit d’un récit au présent, qui évacue toute histoire (1) ; or, ce récit est mené à la première personne, ce qui signifie qu’il ne fait pas dialoguer le point de vue américain avec d’autres points de vue (2). Enfin, il refuse de prendre en compte les responsabilités collectives, au nom de l’absence de toute justification possible du terrorisme (3).

Contre un récit au présent : revenir à l’histoire

La façon dont nous comprenons la violence dépend de la façon dont nous racontons l’histoire : le cadre d’intelligibilité produit après le 11 septembre a ainsi une “dimension narrative“. Il devient extrêmement difficile de raconter une histoire qui commence avant le 11 septembre ; en particulier, tout rappel des guerres des Etats-Unis en Afghanistan, et de la déstabilisation du pays qu’elles ont provoqué, est perçu comme une justification. Mais Butler propose au contraire de revenir aux causes historiques qui ont rendu ces attentats possibles. Ce retour à l’histoire est indissociable de l’appel à un “décentrement du regard qu’opère l’autrice.

Contre un récit à la première personne : décentrer le regard

En effet, les actes de violence commis par les Etats-Unis “ne bénéficient pas d’une attention médiatique circonstanciée“, ce qui leur permet d’

Apparaître comme des actes justifiés au nom de la légitime défense et de la noble cause qu’ils servent : l’éradication du terrorisme […]. Nous ne considérons pas nos propres actes comme des actes terroristes. Et nulle histoire de nos actes passés ne vient éclairer la compréhension que nous avons de nous-mêmes à la lumière de ces terribles événements.

Or, élargir le regard et tenir compte de tous les crimes de guerre, notamment ceux commis par les Etats-Unis, permettrait de donner lieu à une autre compréhension de la violence et une autre réponse, qui ne fasse pas de la vengeance la seule option possible. L’attentat du 11 septembre a ainsi révélé, pour Butler, la vulnérabilité des Etats-Unis : face à celle-ci, la réponse de l’État a été de restaurer sa puissance en menant une “guerre globale contre le terrorisme“, au mépris des institutions internationales.

Butler propose au contraire de prendre en compte cette condition de vulnérabilité pour créer des institutions qui protègent toutes les victimes de la guerre :

Mes amis de gauche plaisantent à propos du fait qu’ils ont perdu l’assurance que leur conférait l’appartenance aux pays dits développés. Ils ont sans doute raison. Mais la question est alors de savoir si nous décidons de restaurer cette assurance pouur cicatriser la blessure que nous avons subie ou si nous essayons au contraire de construire une autre politique sur la base de cette atteinte portée à notre assurance.

Contre une focalisation sur la responsabilité individuelle : prendre en compte les responsabilités collectives

Pourquoi accuse-t-on les tentatives d’apporter un autre cadre d’analyse de minimiser voire de justifier le terrorisme ? Pour Butler, il s’agit d’une confusion entre deux niveaux de responsabilité.

D’un côté, la responsabilité individuelle de celui qui commet un attentat est indéniable :

Ceux qui commettent des actes de violence en portent certainement la responsabilité; ce ne sont pas les jouets ou les rouages d’une force sociale impersonnelle, mais des agents responsables.

Mais l’on ne peut pas en rester à ce premier constat : il faut également réfléchir aux conditions qui ont rendu ces actes possibles. L’enjeu est donc de faire apparaître une responsabilité collective, c’est-à-dire de se poser cette question :

Quelle sorte de monde donne naissance à de tels individus […] ? Comment se fait-il que la violence radicale devienne une option, voire apparaisse comme la seule option viable pour certains dans le contexte mondial actuel ?

Distinguer ces deux plans de responsabilité permet ainsi de ne pas renoncer à penser.

Ne pas renoncer à penser

En effet, se contenter de condamner la violence sans se demander d’où elle vient pose un double problème : d’ordre épistémologique d’abord, parce que nous renonçons à l’effort de comprendre la situation ; et un problème moral ensuite, parce que ce renoncement justifie la vengeance aveugle. Ainsi,

Si nous croyons que penser de manière radicale les causes de la situation actuelle équivaut à disculper ceux qui ont commis des actes de violence, nous nous abstiendrons de penser au nom d’une moralité discutable.

Ce refus d’expliquer et de revenir à l’histoire pour ne pas justifier est donc une impasse, non seulement parce qu’il conduit à renoncer à comprendre, mais également parce qu’il pose des problèmes moraux : au nom d’un refus de justifier des actes de violence, le cadre d’intelligibilité mène à refuser de prendre en compte d’autres violences, et surtout à présenter la vengeance comme la seule réponse possible.

Conclusion

L’article de Judith Butler peut aider à approfondir la distinction entre explication et justification : à cette occasion, l’autrice propose une réflexion sur les réponses possibles à la violence subie. Elle montre que nos jugements s’inscrivent toujours dans un cadre déterminé par la façon dont nous comprenons la violence subie, et invite ainsi à changer ce cadre, pour voir d’autres réponses à la violence que la guerre permanente.

Si cet article t’a intéressé, tu peux consulter cet autre article consacré à Judith Butler ; nous y parlions de la partie la plus célèbre de son travail, autour du genre et de la théorie queer.

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