Dans Du contrat social, Rousseau défend la souveraineté du peuple. Pour lui, le peuple est seul légitime à prendre les décisions qui le concernent. Il doit décider lui-même des lois, et ne pas laisser cette prérogative à un roi ou à un représentant. Pourtant, cette idée se heurte à une difficulté. Comment prouver que le peuple est compétent pour juger de ce qui est le plus juste ? Pourquoi tout un chacun serait-il capable de faire les lois ? Ne faut-il pas au contraire laisser la souveraineté à des personnes qualifiées pour cette tâche ?
Dans cet article, nous commencerons par rappeler que cette question renvoie à une critique récurrente contre la démocratie. Nous verrons ensuite comment Rousseau y répond, en particulier en mobilisant le concept de volonté générale.
Un argument classique contre la démocratie
L’idée que le peuple serait incompétent pour diriger ses propres affaires est un argument classique contre la démocratie. Platon, par exemple, affirme dans sa République que le peuple serait incapable de comprendre ce qui est juste. Comme n’importe quelle activité, la bonne administration d’une cité demande une compétence. Prétendre le contraire serait simplement une manière démagogique de flatter les foules.
Au livre VI (488a) de la République, Platon compare ainsi l’administration de l’État avec la conduite d’un bateau :
Imagine-toi donc une scène comme celle-ci sur une flotte ou sur un vaisseau unique : un patron plus grand et plus fort que tout le reste de l’équipage, mais un peu sourd et qui a la vue basse et des connaissances nautiques aussi courtes que sa vue, puis des matelots en discorde qui se disputent le gouvernail, chacun prétendant que c’est à lui de le tenir, bien qu’il n’ait jamais appris l’art du pilote et qu’il ne puisse indiquer sous quel maître et dans quel temps il l’a étudié, qui vont même jusqu’à déclarer que ce n’est pas un art qu’on puisse apprendre et sont prêts à mettre en pièces quiconque oserait avancer qu’on peut l’enseigner […]. Quant au brave patron, ils l’entravent au moyen de la mandragore, de l’ivresse ou de tout autre expédient ; après quoi, maîtres du vaisseau, ils font main basse sur la cargaison, se gorgent de vin et de bonne chère, et naviguent comme peuvent naviguer de pareils marins. En outre ils comblent d’éloges et traitent de grands marins, d’habiles pilotes, de maîtres en l’art nautique tous ceux qui savent les aider à obtenir le commandement, soit en persuadant, soit en violentant le patron, tandis qu’ils blâment comme inutile quiconque ne les aide pas.
Dans cet extrait, Socrate, qui s’exprime à ce moment du dialogue, compare une démocratie à un bateau sur lequel tous les marins se battraient pour tenir le gouvernail. Ce bateau serait mal dirigé, mais les pilotes les plus populaires – c’est-à-dire, dans une démocratie, les politiciens – seraient ceux qui flattent la foule, en lui disant ce qu’ils ont envie d’entendre. Par analogie, Platon avance donc qu’un État démocratique est géré d’une mauvaise manière, et que les personnes qui disent que chacun est compétent pour participer à décider des lois sont de simples démagogues.
Platon pense qu’il faut au contraire que seuls ceux qui connaissent ce qui est juste puissent diriger les cités. Ce sont donc pour lui les philosophes qui doivent être rois, de la même façon que ce sont les pilotes qui doivent diriger les bateaux, et non de simples marins qui ne connaissent pas cet art.
Pourquoi c’est au peuple de décider des lois
La volonté générale
Pour répondre à cette difficulté, Rousseau élabore la notion de volonté générale : à ses yeux, pour que le peuple soit véritablement souverain, il faut que les lois soient établies en fonction de la volonté générale. Cette notion est essentielle pour définir le peuple comme souverain.
La souveraineté appartient au peuple, compris non pas seulement comme un ensemble d’individus, mais comme un corps collectif, formé par l’association de chacun des membres de ce peuple. Comment le peuple forme-t-il un tout, capable de décider pour lui-même ? Rousseau répond à cette question, au chapitre 8 du livre I du Contrat social (“Du souverain”), en avançant que chaque individu doit juger en vertu de sa volonté générale, et non de sa volonté particulière :
Chaque individu peut comme homme avoir une volonté particuliere contraire ou dissemblable à la volonté générale qu’il a comme Citoyen. Son intérêt particulier peut lui parler tout autrement que l’intérêt commun.
La volonté générale n’est donc pas la volonté de la majorité. Chaque individu a une volonté particulière, par laquelle il juge en fonction de ses intérêts individuels, et une volonté générale, par laquelle il juge en fonction de ce qui est bien pour l’État. Si un individu se demande comment il peut échapper à la loi commune, il réfléchit en fonction de sa volonté particulière. Au contraire, quand il délibère pour savoir quel est l’intérêt commun, il réfléchit en fonction de sa volonté générale.
Pour que le peuple soit à même de rédiger les lois, il faut donc qu’il le fasse en vertu de la volonté générale. Mais comment s’assurer de ce que la délibération donne lieu à un résultat conforme à la volonté générale, et non pas seulement aux intérêts particuliers de la majorité ?
Les brigues, un obstacle à la souveraineté populaire
Rousseau identifie un obstacle à l’expression de la volonté générale : la formation de ce qu’il appelle des “brigues“. Les brigues sont des associations au sein du peuple qui visent à défendre des intérêts particuliers. Au chapitre 3 du livre II (“Si la volonté générale peut errer”), Rousseau explique ainsi que :
Si, quand le peuple suffisamment informé délibére, les Citoyens n’avaient aucune communication entre eux, du grand nombre de petites différences résulterait toujours la volonté générale, et la délibération serait toujours bonne. Mais quand il se fait des brigues, des associations partielles aux dépends de la grande, la volonté de chacune de ces associations devient générale par rapport à ses membres, et particulière par rapport à l’Etat ; on peut dire alors qu’il n’y a plus autant de votants que d’hommes, mais seulement autant que d’associations.
Dans cette situation précise, chaque individu ne délibère plus au nom de sa volonté générale. Les citoyens qui appartiennent à des brigues défendent leur volonté particulière par rapport à l’État : ils s’allient pour défendre des intérêts spécifiques. Autrement dit, ces alliances détruisent, dans l’État comme chez les individus, la volonté générale : si la majorité des citoyens s’allie dans une brigue, ils parviendront par exemple à faire adopter des lois qui correspondent à leurs intérêts particuliers, et non plus à la volonté générale.
Rousseau envisage alors deux solutions : l’État doit ou bien bannir les brigues, et laisser les individus se décider seuls, ou bien en multiplier le nombre et interdire qu’elles ne soient trop grandes, pour éviter que l’une d’entre elles prenne le pas sur les autres. Mais une fois bannies ou neutralisées les brigues, comment peut-on savoir si la volonté générale l’emportera ? Qu’est-ce qui nous garantit que les citoyens, même laissés seuls face à eux-mêmes, n’agiront pas en vertu de leur volonté particulière ?
Une alliance de l’intérêt et de la justice
Rousseau répond alors que si la loi est vraiment générale, alors elle s’applique à tout le monde de la même manière. Par conséquent, tout le monde a intérêt à ce qu’elle soit bonne. Au chapitre suivant (livre II chapitre IV, “Des bornes du pouvoir souverain”), Rousseau explique que
Ce qui généralise la volonté est moins le nombre des voix, que l’intérêt commun qui les unit : car dans cette institution chacun se soumet nécessairement aux conditions qu’il impose aux autres ; accord admirable de l’intérêt et de la justice qui donne aux délibérations communes un caractere d’équité qu’on voit évanouir dans la discussion de toute affaire particulière, faute d’un intérêt commun qui unisse et identifie la règle du juge avec celle de la partie.
Par quelque côté qu’on remonte au principe, on arrive toujours à la même conclusion ; savoir, que le pacte social établit entre les citoyens une telle égalité qu’ils s’engagent tous sous les mêmes conditions, et doivent jouir tous des mêmes droits. Ainsi par la nature du pacte, tout acte de souveraineté, c’est-à-dire tout acte authentique de la volonté générale oblige ou favorise également tous les Citoyens, en sorte que le Souverain connaît seulement le corps de la nation et ne distingue aucun de ceux qui la composent.
Dans tout acte de souveraineté authentique, les mêmes droits et les mêmes devoirs s’imposent à tous. Dès lors, voter pour une loi, c’est donner des droits ou imposer des devoirs à tout le monde sans distinction. C’est pourquoi Rousseau parle d’une alliance de l’intérêt et de la justice : les membres du corps social ont intérêt à juger en vertu de leur volonté générale, car la loi qui sera votée s’appliquera à eux comme à tous les autres.
Conclusion
Pour Rousseau, il est juste que les citoyens jugent, car c’est à eux que s’appliquent les lois. Ceux qui subissent les lois doivent également être ceux qui les font, puisque ce sont eux qui ont intérêt à ce que les lois soient bonnes pour tous. Or, ce raisonnement suppose que les citoyens aient tous les mêmes intérêts : d’où la condamnation des alliances particulières, qui brouillent le jugement des citoyens, et les empêchent de juger selon la volonté générale.
Cette condamnation des brigues aura une postérité importante : la philosophe Simone Weil s’en inspire dans sa Note sur la suppression générale des partis politiques, parue à titre posthume en 1950, où elle défend l’idée que les partis politiques, comme machine à corrompre le jugement des individus et fabriquer de la passion collective, doivent être interdits.
Mais la conception de Rousseau n’est pas sans poser des difficultés. Pour lui, la discussion et la délibération collective empêchent les individus de juger de façon juste ; or, il semble difficile d’imaginer une souveraineté populaire sans débat public, ni alliances entre les citoyens pour faire triompher un point de vue plutôt qu’un autre.



