En 2025, l’administration Trump lance la politique tarifaire du Liberation Day. Cette dernière avait pour volonté de renforcer les droits de douane sur une vaste partie du monde. Elle s’inscrit dans un recours croissant aux logiques de découplage. L’interdépendance est instrumentalisée par les puissances pour servir leurs intérêts géopolitiques. Pendant longtemps, l’interdépendance économique a été pensée comme un facteur de paix. En reliant les économies, en multipliant les échanges commerciaux et financiers, la mondialisation devait rendre la guerre trop coûteuse pour être rationnelle. Cette vision a structuré l’ordre international de l’après-guerre froide. Pourtant, depuis une quinzaine d’années, un renversement profond s’opère. Loin de disparaître, l’interdépendance est devenue une arme géopolitique.
L’interdépendance, fondement de la mondialisation libérale
Avant de voir comment l’interdépendance est devenue un facteur de contrainte par les puissances, on se doit de montrer que l’idée d’interdépendance occupe une place centrale dans la pensée libérale des relations internationales. Dès le XVIIIe siècle, Montesquieu affirmait que « l’effet naturel du commerce est de porter la paix ». Plus tard, Emmanuel Kant voyait dans les échanges économiques un facteur de modération des conflits. Les théoriciens du libéralisme institutionnel du XXe siècle, comme Robert Keohane et Joseph Nye, s’en inspirent. En effet, ils définissent l’interdépendance comme une situation de dépendance réciproque entre États.
Ainsi, selon cette vision, l’interdépendance est bénéfique. Elle crée des coûts de sortie élevés, incite à la coopération entre acteurs et favorise donc la stabilité internationale. La mondialisation des années 1990 et 2000 repose largement sur cette vision partagée. En effet, la multiplication des chaînes de valeur et l’essor du libre-échange accompagné par les institutions internationales (OMC, FMI, Banque mondiale) laissent à penser que l’économie mondiale est de plus en plus intégrée et pacifiée.
Pour autant, cette lecture repose sur une hypothèse implicite : les interdépendances seraient symétriques et politiquement neutres. Or, dans les faits, la mondialisation a accentué des asymétries profondes. En effet, certains États occupent des positions centrales dans les réseaux financiers, technologiques ou logistiques, tandis que d’autres se trouvent en situation de dépendance. C’est précisément cette asymétrie qui offre la possibilité aux puissances d’une weaponization de l’interdépendance.
La weaponization de l’interdépendance : définition et mécanismes
Ce concept désigne la capacité d’un État à exploiter sa position dominante dans des réseaux globaux. Le but est de s’en servir pour contraindre ou influencer d’autres acteurs. Contrairement à une première vision décrite auparavant, les économistes Farrell et Newman montrent que les réseaux internationaux ne sont pas horizontaux. Ils sont structurés autour de nœuds centraux, appelés hubs, que certaines puissances contrôlent.
Deux mécanismes majeurs permettent cette weaponization :
- Le premier est le contrôle des hubs. Lorsqu’un État domine un point central d’un réseau (monnaie internationale, infrastructure financière ou une technologie clé), il dispose d’un levier considérable. Le dollar américain en est un exemple marquant. Il représentait encore, en 2024, 58 % des réserves des banques mondiales, était présent dans 89 % des transactions sur les marchés de change en 2025 et était la devise possédant les marchés financiers les plus importants.
- Le second est le contrôle des flux. Il s’agit de la capacité à surveiller, ralentir, conditionner ou bloquer la circulation des capitaux, des marchandises, des données ou des technologies. Les sanctions économiques, les embargos, les restrictions à l’exportation ou les normes juridiques extraterritoriales relèvent de cette logique. Le récent embargo de la Chine sur les biens « à double usage » japonais illustre cette logique. En effet, face aux récents propos de la Première ministre nipponne sur Taïwan, la Chine tente de faire pression sur son voisin.
La force de ce concept réside dans sa capacité à dépasser l’opposition classique entre coopération et conflit. La weaponization de l’interdépendance montre que la conflictualité contemporaine s’exerce au cœur de la mondialisation sans nécessairement passer par la guerre militaire. Ce concept est donc particulièrement précieux, car il permet de mêler dans une copie les concepts de puissance, mondialisation, conflits et souveraineté.
Les États-Unis : la superpuissance des réseaux d’interdépendance
Les États-Unis constituent l’exemple le plus abouti de weaponization de l’interdépendance. Leur puissance ne repose pas uniquement sur leur capacité militaire ou productive, mais avant tout sur leur centralité dans les réseaux mondiaux.
Pilier financier
Le premier pilier de cette centralité est financier, comme évoqué avec le dollar, mais également le contrôle de l’infrastructure financière mondiale, notamment le système de messagerie bancaire SWIFT (Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication). C’est un réseau de messagerie sécurisé utilisé par les banques du monde entier pour échanger des informations sur les transactions financières internationales. Il ne transfère pas directement l’argent, mais permet aux établissements financiers de communiquer de manière standardisée et fiable.
Bien que SWIFT soit une coopérative de droit basée en Europe, les États-Unis exercent une influence importante sur son fonctionnement en raison du rôle central du dollar et du poids des banques américaines. Cette capacité se manifeste par la capacité des autorités américaines à accéder à certaines données et à faire pression pour exclure des banques.
Les sanctions contre l’Iran illustrent parfaitement ce mécanisme. En excluant les banques iraniennes du système financier international, les États-Unis ont paralysé une large partie de l’économie du pays tout en contraignant des entreprises européennes ou asiatiques à se conformer à leur politique. Cette extraterritorialité du droit américain montre que la souveraineté des États peut être limitée par leur dépendance aux réseaux dominés par une puissance centrale.
Pilier technologique
Le second pilier est technologique. Les États-Unis occupent une position clé dans les secteurs stratégiques de l’économie numérique : logiciels, plateformes, semi-conducteurs, intelligence artificielle. Les restrictions imposées à l’entreprise chinoise Huawei en sont un exemple. Les États-Unis ont imposé des contrôles à l’exportation sur les technologies avancées de fabrication de puces.
Cela illustre une weaponization assumée de l’interdépendance technologique. En mobilisant leurs alliés (Japon, Pays-Bas, Corée du Sud), les États-Unis montrent que la domination des réseaux peut être aussi collective, mais sous leadership américain.
Chine, Russie, Union européenne : subir, contourner ou imiter
Face à cette domination américaine, les autres grandes puissances adoptent des stratégies différenciées.
La Chine
La Chine cherche à réduire sa vulnérabilité tout en développant ses propres leviers. Le projet des nouvelles routes de la soie vise à sécuriser les approvisionnements et à créer des réseaux alternatifs. Pékin cherche à renforcer l’influence du yuan sur les marchés de change.
Dernièrement, les poursuites judiciaires lancées contre le président de la Fed, Jerome Powell, par l’administration Trump permettent à la Chine de pousser pour une plus grande globalisation du yuan. En effet, certains investisseurs perdent confiance dans le dollar au profit du yuan. Ils jugent Donald Trump de vouloir politiser l’action de la Fed.
Toutefois, malgré sa puissance industrielle, la Chine reste dépendante de certaines technologies clés, ce qui limite sa capacité de « contre-weaponization ». De surcroît, la Chine doit faire face à une hostilité croissante à son égard auprès de ses voisins.
La Russie
La Russie a développé une weaponization asymétrique de l’interdépendance. L’utilisation des hydrocarbures comme instrument de pression géopolitique sur l’Europe en est un exemple frappant. Moscou cherche à mobiliser des outils hybrides (cyberattaques ou désinformation) pour exploiter les vulnérabilités de ses adversaires.
Cependant, la dépendance technologique et financière de la Russie révélée par les sanctions occidentales depuis 2022 montre les limites de cette stratégie.
L’Union européenne
L’Union européenne occupe une position paradoxale. Elle dispose d’un immense marché intérieur et d’un fort pouvoir normatif. On peut notamment citer le RGPD ou le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières. Le RGPD est devenu une référence mondiale dans la protection des données. Il a influencé la législation d’autres États. Cette « puissance normative » lui permet d’influencer les règles du jeu mondial. Toutefois, l’UE reste fortement dépendante dans des secteurs clés.
Ces derniers sont notamment :
- l’énergie : avant 2022, 40 % du gaz consommé en Europe provenait de la Russie ;
- le numérique : absence de champions majeurs dans les semi-conducteurs, le cloud ou les plateformes numériques ;
- la défense : dépendance de nombreux pays à l’OTAN et donc aux États-Unis.
La guerre en Ukraine a agi comme un révélateur de ces vulnérabilités. Si l’UE a démontré une capacité inédite à adopter des sanctions massives contre la Russie, elle l’a fait au prix de coûts économiques importants.
Surtout, elle peine à assumer une logique pleinement coercitive en raison de divisions internes et de sa culture stratégique incomplète.
Un monde d’interdépendance armée
La weaponisation de l’interdépendance ne signifie pas la fin de la mondialisation, mais sa transformation profonde. Les échanges se poursuivent, mais ils sont de plus en plus encadrés et surtout politisés.
Il paraît pertinent d’aborder le concept de friend-shoring. Il correspond à une stratégie consistant à relocaliser ou réorganiser les chaînes de valeur non pas sur le territoire national, mais au sein de pays considérés comme politiquement fiables ou alliés. L’objectif n’est pas de mettre fin à la mondialisation, mais de réduire les risques de dépendance envers des États rivaux.
Un exemple pertinent est celui des semi-conducteurs. Il existe une forte dépendance des États-Unis et de l’Europe à l’Asie de l’Est. Pour limiter les risques de découplage face à la pression chinoise sur Taïwan, les États-Unis lancent le CHIPS and Science Act en 2022. Il repose sur des incitations financières pour produire aux États-Unis et chez des alliés (Japon, Corée du Sud, UE). Ainsi, la chaîne de semi-conducteurs est maintenue globalisée mais réservée à un cercle d’États amis.
Ainsi, le friend-shoring illustre une mondialisation sélective où l’efficacité économique cède le pas à la sécurité.
Cette dynamique engendre une nouvelle forme de conflictualité. Elle est moins visible que la guerre classique mais tout autant structurante. Dans ce contexte, le champ de bataille n’est plus seulement territorial. Il devient technologique, juridique et informationnel. L’interdépendance devient un espace de rivalité permanente où la capacité à contrôler les réseaux est un déterminant majeur de la puissance.
Conclusion
La weaponisation de l’interdépendance constitue l’une des clés de lecture essentielles de la géopolitique contemporaine. Elle montre que la mondialisation n’a pas aboli les rapports de force. Elle les a déplacés au cœur même des réseaux qui structurent l’économie mondiale.
Ce concept offre un outil analytique précieux. Il permet de penser ensemble puissance, mondialisation et conflictualité.



