Livre ouvert

Parmi un certain nombre d’œuvres clés, le recueil Poésies de Stéphane Mallarmé occupe une place fondamentale. En effet, le poème « Renouveau », composé en 1862 et publié en 1866, ouvre le premier cycle. Voici tout ce que tu dois savoir.

Introduction

Ce texte s’inscrit notamment dans la droite lignée du symbolisme. Le jeune poète y subit encore la forte influence de Charles Baudelaire. Par conséquent, on y retrouve une profonde expression du spleen. Mallarmé cherche alors à traduire le sens mystérieux de l’univers par le pouvoir des mots.

Sur le plan formel, ce poème adopte la structure classique du sonnet en alexandrins. Il est composé de deux quatrains et de deux tercets. Le schéma des rimes suit ainsi une organisation rigoureuse : ABBA CDDC EFE GHH. Le texte décrit pourtant un état d’âme paradoxal lors de l’arrivée du printemps. L’auteur associe en effet cette saison à une profonde impuissance créatrice.

Cette démarche produit donc un renversement complet des stéréotypes littéraires traditionnels. De plus, cette inversion se déploie à travers l’ironie mordante du titre.

Problématique critique : Comment, à travers ce poème original, Mallarmé parvient-il à bouleverser les clichés printaniers pour mettre en scène son impuissance poétique ?

Plan de l’explication linéaire

  • I. Le premier quatrain : Un changement de saison marqué par l’impuissance stérile du printemps face à l’hiver créateur.

  • II. Le deuxième quatrain et le premier tercet : La somatisation de la douleur et l’appel morbide du néant.

  • III. Le dernier tercet : Le triomphe sardonique de l’Azur et l’effondrement ironique du lyrisme traditionnel.

I. L’inversion des saisons et la stérilité du printemps (strophe 1)

Le premier vers commence immédiatement par l’évocation du « printemps ». Cependant, ce terme attendu est directement qualifié par l’adjectif « maladif ». Cette alliance de mots surprend alors le lecteur. Elle bouleverse en effet les stéréotypes poétiques traditionnels. Habituellement, le printemps symbolise la renaissance, la fertilité et la joie. Pourtant, le poète en fait ici le symbole d’une véritable maladie. Cette altération touche d’abord le corps. Elle affecte ensuite l’esprit, comme le montre l’adverbe « tristement ». Le printemps devient donc la cause de la mort spirituelle du poète. Ainsi, le titre révèle toute sa dimension ironique.

Le deuxième vers introduit alors une forte dualité avec la figure de l’« hiver ». Mallarmé utilise le verbe « a chassé » au passé composé. Ce choix verbal souligne en effet un processus de changement temporel. Néanmoins, cette transition est perçue de manière très péjorative. Le printemps vient justement détruire une saison valorisée.

L’auteur définit ensuite l’hiver comme la « saison de l’art serein ». Cette périphrase est particulièrement révélatrice de son esthétique. L’hiver apporte en effet la tranquillité nécessaire au travail de l’esprit. Le froid et le vide permettent au poète de créer et d’imaginer. Au contraire, le printemps apporte un éparpillement nuisible à la concentration.

Le quatrième vers évoque enfin un « long bâillement ». Cette image traduit immédiatement l’ennui profond qui saisit l’écrivain. L’action de bâiller suggère la lenteur et la monotonie du temps. Elle manifeste aussi l’épuisement d’un sujet qui ne trouve plus l’inspiration. Le poète est fatigué de lutter contre cette nature renaissante. De plus, le bâillement rappelle le sommeil. Il renvoie donc à la fin de l’hibernation de la faune et de la flore. Ce moment pivot marque le début de la souffrance mallarméenne.

II. La somatisation du spleen et l’attraction du tombeau (strophes 2 et 3)

Le deuxième quatrain s’ouvre sur l’évocation d’un « crépuscule ». Ce moment de la journée est normalement contraire à l’idée de renouveau. Au vers 5, le poète utilise le mot « crâne ». Il entame ainsi une description physique des effets de la saison sur son corps. Le changement climatique provoque en effet de réels maux physiques.

Mallarmé développe alors la métaphore d’un cerveau compressé. Il utilise une comparaison explicite : « un cercle de fer serre ainsi qu’un vieux tombeau ». Cette image fait évidemment référence à la mort. Elle démontre surtout la souffrance extrême du créateur.

Le lexique funèbre s’installe donc durablement dans le poème. Nous pouvons y voir une intertextualité directe avec le poème « Spleen IV » de Baudelaire. Le couvercle baudelairien devient ici un cercle de fer étouffant.

Au vers 7, la première personne du singulier apparaît avec le verbe « j’erre ». Ce verbe de mouvement montre clairement le désœuvrement de l’artiste. Le poète se laisse porter passivement par le flot de ses pensées. Il aspire alors à un « rêve vague et beau ». Ce rêve désigne vraisemblablement la pureté perdue de l’hiver.

Cependant, le vers 8 brise cet élan par une personnification. La sève printanière « se pavane » avec insolence. Ce verbe est placé justement en fin de vers et en fin de strophe. Il met en évidence le triomphe provocateur de la nature. Le printemps se vante de sa victoire sur l’esprit. Cette exhibition fière et vulgaire bloque définitivement la créativité du poète.

Le premier tercet confirme alors cette défaite. Au vers 9, le poète se déclare « énervé ». Au sens étymologique, ce mot signifie « privé de nerfs ». L’écrivain se retrouve donc sans aucune énergie vitale. Il tombe alors dans une mélancolie dépressive proche du spleen.

Le verbe « tombe » constitue d’ailleurs un jeu de mots subtil. Il évoque la chute physique, mais annonce aussi le « tombeau ». L’adjectif « las » renforce encore cette immense fatigue. Elle rend impossible la poursuite de l’écriture poétique. Le poète pousse ainsi un soupir élégiaque.

Au vers 10, la métaphore de la mort se déploie pleinement. Le poète semble vouloir enterrer son idéal hivernal. Il creuse sa propre fosse dans la terre chaude. Mallarmé utilise alors trois participes présents : « creusant », « mordant » et « m’abîmant ». Ces formes verbales murent le sujet dans une action destructive. Elles symbolisent ainsi une véritable agonie spirituelle. Tout lui paraît désormais morose et stérile.

Pourtant, les sens du poète sont mis en éveil de façon paradoxale. Au vers 9, les « parfums d’arbre » et le « lilas » sollicitent l’odorat. Cependant, la couleur mauve du lilas est traditionnellement associée au deuil. L’auteur fait donc le deuil de sa puissance artistique. Au vers 11, la « terre chaude » active le toucher. Cette chaleur printanière agresse la peau du poète au lieu de la réconforter.

III. Le triomphe sardonique de l’Azur et l’échec du lyrisme (strophe 4)

Le dernier tercet s’ouvre au vers 12 sur le verbe « j’attends ». Cette formule confirme à nouveau la passivité du sujet lyrique. L’auteur attend que son « ennui s’élève ». Toutefois, la strophe emploie des points de suspension. Ce choix typographique montre bien que cette élévation reste incertaine.

Le poème installe ainsi un mouvement de balancier ironique. On observe une descente physique vers la fosse. Mais on assiste en même temps à une montée abstraite de l’ennui. Cet ennui totalise toutes les images précédentes. Il synthétise le « sang morne », l’étirement et l’errance. Il trouve enfin sa profondeur maximale dans la métaphore funéraire.

Le vers 13 introduit un signe de ponctuation capital : le tiret. Ce tiret marque en effet le sommet dramatique du sonnet. Il isole le terme majeur de l’« Azur ». Pour Mallarmé, l’Azur représente l’horizon idéal vers lequel le poète doit tendre. Malheureusement, cet Azur est ici personnifié de manière cruelle, puisque l’Azur « rit ». Le ciel se transforme alors en une figure ricanante et diabolique. Le texte présente de plus un hiatus phonétique avec la suite « haie et ».

Ce ricanement de la nature est particulièrement violent pour l’artiste. Le ciel se moque ouvertement des derniers restes de son idéal. Il y a une dissonance profonde entre l’Azur et le rire. Le poète assiste ainsi avec ironie à sa propre déchéance.

Mallarmé propose ici une critique radicale de la poésie lyrique traditionnelle. Le lyrisme classique lui semble presque écœurant. Il le réduit en fait à une simple profusion d’oiseaux et de fleurs. Le vers 14 évoque justement le « gazouillant » des oiseaux pour activer l’ouïe. Cette abondance de sève et de cris est perçue comme une forme plate et vulgaire.

L’étude de la versification montre bien que le sonnet tend vers la platitude. Les rimes plates des deux derniers vers miment cet effondrement. Pour Mallarmé, le lyrisme traditionnel est le degré zéro de la poésie. Ce rejet va aboutir finalement à la disparition du sujet. C’est ce que le théoricien nommera plus tard « la disparition élocutoire du poète ». Le « je » se retire de l’espace textuel. La poésie moderne ne naît plus de l’épanchement d’un ego clairement identifié.

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Conclusion générale du commentaire

En définitive, l’analyse de ce sonnet nous a révélé une trajectoire poétique profondément destructrice. Le changement de saison se présente au départ comme un renouveau de la nature. Toutefois, il se transforme immédiatement en une expérience d’impuissance absolue pour le créateur. Le printemps stérile triomphe de l’hiver créateur.

Par la suite, cette transition temporelle engendre une somatisation douloureuse chez le poète. Le sujet subit une agonie physique et spirituelle qui le pousse vers la tombe.

Enfin, le poème se clôt sur le rire sadique de l’Azur. Le brouhaha de la nature achève de plonger l’écrivain dans une prostration définitive.

Mallarmé nous propose donc une vision totalement inédite du printemps. Cette saison est synonyme de dispersion et d’éparpillement biologique. Or, l’art authentique exige une concentration absolue et une conscience continue. L’hiver reste ainsi le temps privilégié de la création pure. La douleur infligée par le renouveau condamne le poète au silence.

Nous pouvons évidemment rapprocher ce sonnet des poèmes de Charles Baudelaire. Le thème de l’ennui fait directement écho aux célèbres pièces consacrées au Spleen. Les deux auteurs partagent en effet un lexique de la souffrance et de la mort. Cependant, Mallarmé va déjà plus loin que son maître. Baudelaire conserve la parole pour chanter son désespoir. Mallarmé, quant à lui, orchestre déjà la disparition de sa propre voix au profit du silence de la page blanche.