En un an seulement, la vie politique des deux pays semble avoir été marquée par une radicalisation inédite et une poussée de la violence. De l’assaut du Capitole aux États-Unis aux assassinats de députés au Royaume-Uni, les violences se multiplient. S’y ajoutent les émeutes anti-immigration et les menaces visant les élus. La violence politique semble ainsi s’installer durablement dans les démocraties anglo-saxonnes. Comment expliquer cette banalisation de la violence dans deux démocraties pourtant solidement institutionnalisées ? Pendant longtemps, la violence politique apparaissait comme une anomalie dans les démocraties occidentales. Les désaccords idéologiques étaient censés se régler par les élections, le débat parlementaire, la presse ou les tribunaux. Le conflit politique était constitutif de la démocratie, mais il restait encadré par l’acceptation d’une règle fondamentale : l’adversaire politique est un adversaire, pas un ennemi.
Cette distinction est aujourd’hui fragilisée. Aux États-Unis comme au Royaume-Uni, les élus font face à une multiplication des menaces, des intimidations et des agressions. Dans le même temps, les clivages politiques se chargent d’une dimension de plus en plus existentielle. L’adversaire n’est plus seulement celui dont on rejette les idées, mais celui dont on considère qu’il menace l’identité même du pays.
Définition de la violence politique
La violence politique désigne largement toute utilisation( ou menace d’utilisation ) de la force visant à imposer, défendre ou contester un projet politique. Elle apparaît lorsque le conflit démocratique, régulé par le débat, les élections et les institutions, prend une dimension physique.
Des pays historiquement marqués par la violence politique
Historiquement, les États-Unis connaissent une forte violence en politique. Quatre présidents ont été assassinés : Abraham Lincoln en 1865, James Garfield en 1881, William McKinley en 1901 ou encore John F. Kennedy en 1963. De nombreuses tentatives ont également échoué. De même, au Royaume-Uni, les tensions identitaires ont été porteuses d’une grande violence politique. On peut notamment penser à la période des Troubles dans les années 1960 en Irlande. Pourtant, les événements de violence restaient ponctuels et loin de s’institutionnaliser.
Une intensification inédite de nos jours
On observe une intensification inédite de la violence présente dans la politique aujourd’hui. On peut notamment citer la marche sur le Capitole le 6 janvier 2021, aux tentatives d’assassinat de Donald Trump en juillet et septembre 2024, à l’assassinat de Charlie Kirk en septembre 2025, aux États-Unis. Au Royaume-Uni, Ann Widdecombe, porte-parole du parti Reform UK a été assassinée le 8 juillet 2026. Par ailleurs, on observe également une multiplication des émeutes et débordements dans les manifestations, comme en octobre 2025, lors du début du mouvement anti-immigration « Operation Raise the Color » dans tout le Royaume-Uni. De plus, la violence politique augmente également dans des formes qui sont souvent ignorées. En effet, si l’on porte une grande attention aux événements marquants tels que des tentatives d’assassinat, une enquête britannique a montré que 96 % des députés interrogés avaient été confrontés à au moins une forme d’abus, d’intimidation ou de harcèlement.
Par ailleurs, les manifestations connaissent davantage d’émeutes et de débordements. C’est notamment le cas en octobre 2025. Le mouvement anti-immigration « Operation Raise the Color » a alors provoqué plusieurs manifestations à travers le Royaume-Uni.
De plus, la violence politique prend aussi des formes moins visibles. Les médias accordent souvent davantage d’attention aux événements spectaculaires, comme les tentatives d’assassinat. Pourtant, une enquête britannique montre l’ampleur des violences quotidiennes envers les élus. 96 % des députés interrogés déclarent ainsi avoir subi au moins une forme d’abus, d’intimidation ou de harcèlement.
Quelques facteurs aggravant cette intensification
Aux États-Unis, la polarisation politique se transforme en violence. Le 6 janvier révèle surtout un phénomène nouveau. La contestation politique ne porte plus seulement sur les décisions du gouvernement. Elle remet surtout en cause la légitimité même du système politique. Dans une démocratie stable, un électeur peut considérer qu’une élection a été mal conduite sans pour autant remettre en cause le principe même de l’alternance. Le problème apparaît lorsque perdre une élection devient synonyme de voir son pays « volé ».
D’une part, les réseaux sociaux contribuent à aggraver la radicalisation des populations. Les bulles de filtre, l’emballage médiatique autour de certains faits divers et les fake news véhiculées nourrissent certaines vagues de haine. On peut par exemple penser aux émeutes anti-immigration ayant eu lieu à l’été 2024 au Royaume-Uni, causées par la mort de trois petites filles poignardées à Southport par un homme. La colère générale a été renforcée par certaines fake news circulant et affirmant que le meurtrier était un immigré illégal (il était en réalité né à Cardiff).
Il existe également certains facteurs civilisationnels qui participent à cet emballement. Aux États-Unis, la culture du port d’armes favorise le passage à l’acte. Or aujourd’hui, il y a 120 armes à feu en circulation pour 100 Américains, et ce chiffre est en hausse.
Le rôle des politiciens dans cette augmentation de la violence politique
Le phénomène le plus préoccupant aux États-Unis comme au Royaume-Uni semble moins être la multiplication des actes violents que la banalisation d’un discours politique qui transforme progressivement l’adversaire en ennemi. La position ambiguë prise par les leaders et les chefs d’État du pays aujourd’hui ne fait que renforcer cette tendance. En effet, si l’on observait autrefois un accord tacite et mutuel lors de tentatives d’assassinat (à savoir que chaque camp politique condamnait la violence et apaisait les mouvements extrémistes), qui visait à protéger la démocratie et à éviter de basculer dans une crise politique, cela est bien moins évident aujourd’hui. Par exemple, après la tentative d’assassinat de Donald Trump en 2024, les deux parties ont fortement condamné la violence. Pourtant, la mort de Charlie Kirk a été suivie d’une vague de haine incontrôlée déversée contre la gauche par les dirigeants américains.
Donald Trump a ainsi affirmé qu’il « s’en fichait complètement » en étant interrogé sur sa volonté d’unifier le pays après la mort de Kirk. Il n’a pourtant pas condamné le meurtre de la juge démocrate et de son mari, Melissa Hortman, en juin 2025. Ainsi, si les politiciens servaient auparavant à mitiger la violence pour favoriser la cohésion, leur position devient de plus en plus radicale aujourd’hui et condamne peu la violence. On observe au contraire que certaines figures de leaders les plus influents ont elles-mêmes des comportements violents. Ainsi, Tommy Robinson, partisan d’extrême droite et figure leadeuse de l’Operation Raise the Color, possède un casier judiciaire chargé attestant de son comportement violent.
Les États-Unis et le Royaume-Uni sont-ils condamnés à subir cette augmentation de la violence politique ?
Le principal problème est que les personnes les plus influentes et sur qui retombe la responsabilité de condamner la violence politique et idéologique restent les dirigeants politiques. Pourtant, nous sommes aujourd’hui dans une société dans laquelle la radicalité est récompensée et attire plus de supporters et d’électorat. Ainsi, les dirigeants ne semblent pas enclins et décidés à freiner cette poussée de violence. Il existe pourtant certaines autres solutions qui pourraient fonctionner. L’une d’elles serait d’imposer à travers diverses législations de limiter les algorithmes qui favorisent les bulles de filtre, afin de réduire la radicalisation des individus. En effet, on observe souvent que les actes de violence politique tels que des tentatives d’assassinat sont bien souvent le fait d’une seule personne radicalisée et isolée. Certaines tentatives pourraient donc être évitées par cette initiative.
Conclusion
Le véritable changement réside dans l’acceptabilité croissante de l’hostilité politique. Aux États-Unis, la polarisation politique transforme progressivement les adversaires politiques en ennemis existentiels.Au Royaume-Uni, la trajectoire est différente. La violence se concentre davantage autour de questions identitaires —tout en visant les représentants politiques. Les assassinats de Jo Cox et David Amess (2016 et 2021), comme les chiffres sur l’intimidation des députés, montrent que la relation traditionnelle entre élus et citoyens est en train de se transformer.
Dans les deux pays, cependant, le même mécanisme est à l’œuvre : on observe une disparition progressive de l’adversaire au profit de l’ennemi. C’est là que réside le véritable danger. La démocratie ne suppose pas l’absence de conflit, mais elle permet de « transformer le conflit en désaccord institutionnalisé ». Mais lorsque cette capacité disparaît, la violence devient une possibilité politique.