En Italie, l’immigration est omniprésente dans le débat public, sur les plateaux télé, dans les journaux comme au Parlement. Au milieu de ce vacarme médiatique et politique, il est facile d’oublier que l’immigration n’est pas simplement un phénomène de masse médiatique et politique. En effet, c’est aussi, et même avant tout, un amas d’histoires individuelles. Savoir raconter l’immigration sous la forme de récits personnels, c’est donc un véritable élément différenciant tant à l’écrit qu’à l’oral. Voyons donc quelques-unes de ces histoires dans cet article.
Immigration et intégration en Italie à travers la culture populaire
Depuis une dizaine d’années, l’Italie voit émerger, sur ses scènes musicales, ses terrains de sport et ses écrans de cinéma, des figures qui bousculent une définition parfois étroite de l’identité nationale. Enfants de l’immigration ou primo-arrivants, ils racontent une Italie plurielle, encore parfois mal à l’aise avec sa propre diversité. Trois domaines illustrent particulièrement bien cette tension entre reconnaissance et rejet : la musique, le sport et le cinéma.
La musique : la « seconda generazione » sur la scène de Sanremo
Le Festival de Sanremo, vitrine historique de la chanson italienne, est devenu malgré lui un baromètre du rapport du pays à ses enfants d’immigrés. Suivi chaque année par des millions d’Italiens, il dépasse largement le simple cadre musical : Sanremo reste un véritable rendez-vous national, où se jouent aussi des questions d’identité, d’appartenance et de représentation. Voir des artistes issus de l’immigration y gagner ou y occuper une place centrale prend donc une dimension symbolique particulière. Le festival devient ainsi un lieu où l’Italie confronte l’image traditionnelle qu’elle a d’elle-même à une société devenue plus diverse.
Mahmood : une italianité encore contestée
En 2019, Alessandro Mahmoud, dit Mahmood, né à Milan d’un père égyptien et d’une mère sarde, remporte le concours avec un titre évoquant l’absence paternelle, “Soldi”. Sa victoire déclenche une vive polémique quand plusieurs responsables politiques d’extrême droite, dont le ministre de l’Intérieur de l’époque, Matteo Salvini, mettent en doute son « italianité ». Ils lui reprochent son patronyme, ainsi qu’une brève ligne en arabe dans sa chanson, qu’il décrit comme l’un des rares souvenirs de son enfance dans cette langue. Mahmood devient alors malgré lui le symbole d’une génération qui se sent pleinement italienne sans que la société ne le lui reconnaisse toujours.
Alessandro Mahmoud remporte le 69e festival de San Remo en 2019
Ghali : revendiquer une identité italienne plurielle
Cinq ans plus tard, en 2024, c’est Ghali (Ghali Amdouni), rappeur né à Milan de parents tunisiens et élevé dans les quartiers populaires de la périphérie milanaise, qui marque à son tour le festival. Sur la scène de l’Ariston, il choisit de reprendre « L’Italiano » de Toto Cutugno, hymne de l’identité nationale, en l’entrelaçant avec ses propres titres, en partie chantés en arabe. Le geste est limpide : il revendique une italianité qui n’exclut pas l’héritage tunisien. Ghali, devenu citoyen italien à sa majorité après une procédure de naturalisation longue et incertaine, incarne ce que les chercheurs appellent la « seconda generazione », des enfants qui sont nés ou qui ont grandi en Italie mais dont la nationalité n’est jamais allée de soi, faute d’un droit du sol.
Ces deux parcours montrent que la musique est devenue un espace central de redéfinition de l’identité italienne. Mahmood comme Ghali incarnent une génération née ou socialisée en Italie, mais dont l’appartenance nationale reste régulièrement interrogée. Leur succès met donc en lumière un décalage entre une société italienne de plus en plus diverse et une conception de l’italianité encore parfois pensée de manière homogène. À travers Sanremo, ces trajectoires montrent ainsi concrètement comment les parcours issus de l’immigration questionnent les formes de l’intégration dans l’Italie contemporaine.
Le sport : Paola Egonu, championne olympique et cible du racisme
Le parcours de la volleyeuse Paola Egonu illustre, lui aussi, l’ambiguïté et la complexité de l’intégration pour les enfants d’immigrés en Italie. En effet, née à Padoue de parents originaires du Nigeria, elle mène en 2024 l’équipe féminine italienne de volley-ball à son tout premier titre olympique, décrochant au passage le titre de meilleure joueuse du tournoi.
Au lendemain de son sacre olympique, l’artiste de rue Laika réalise à Rome, face au siège du Comité olympique italien, une fresque intitulée Italianità (“Italianité”), où l’on voit Egonu taper dans un ballon portant l’inscription « Stop au racisme, à la haine, à la xénophobie ». Cependant, moins de vingt-quatre heures plus tard, l’œuvre est vandalisée dans la nuit : la peau de la joueuse est repeinte en rose, effaçant sa couleur, et le message antiraciste est recouvert. L’acte suscite une vague de condamnations, du maire de Rome au gouvernement italien.
Ce n’est pas la première fois que Paola Enogu est confrontée au racisme, puisqu’en 2022 déjà, harcelée en ligne et sommée de justifier sa nationalité, elle avait envisagé de quitter la sélection nationale. Roberto Vannacci, ancien général italien devenu député européen d’extrême droite, avait écrit dans son livre Il mondo al contrario que “ses traits ne représentaient pas l’Italie”.
Anche se è italiana di cittadinanza, è evidente che i suoi tratti somatici non rappresentano l’italianità
— Il mondo al contrario, Roberto Vannacci
Si l’on avait pu penser que ses succès sportifs auraient transformé les comportements racistes à son égard, on voit toutefois que ceux-ci persistent et que l’intégration est une bataille quotidienne, y compris pour une Italienne fière de représenter son pays.
Le cinéma : deux regards sur la traversée et l’accueil
Le cinéma italien, de son côté, a choisi de filmer non pas l’intégration des enfants de l’immigration déjà installés, mais le parcours même de la migration.
Terraferma
Terraferma, d’Emanuele Crialese, sort en 2011 et obtient le Grand Prix du jury à la Mostra de Venise. Le réalisateur, qui a lui-même vécu à Lampedusa, y filme une famille de pêcheurs de l’île de Linosa dont la pêche traditionnelle, devenue peu rentable, cède peu à peu la place au tourisme estival. Lors d’une sortie en mer, le vieux pêcheur Ernesto et son petit-fils Filippo recueillent un groupe de migrants clandestins.
Les autorités leur rappellent aussitôt que la loi italienne interdit de leur porter secours, en contradiction frontale avec le droit maritime international qui impose, lui, de secourir tout navire en détresse. Le film met en scène la cohabitation impossible de trois mondes qui se croisent sans se rencontrer : celui des pêcheurs, celui des touristes venus profiter de l’été, et celui des naufragés, incarnés notamment par le personnage de Sara, jouée par Timnit T., une jeune Africaine qui avait elle-même accosté à Lampedusa dans des conditions proches de celles du film.
Conçu par Crialese comme un conte plutôt que comme un documentaire, Terraferma choisit de placer le fardeau moral du côté des insulaires plutôt que des migrants eux-mêmes, interrogeant ainsi la responsabilité de la société d’accueil davantage que le vécu de l’exil.
Io capitano
Plus d’une décennie plus tard, Io Capitano (« Moi, capitaine »), de Matteo Garrone, sorti en 2023 et nommé à l’Oscar du meilleur film international, inverse la focale. Au lieu de se concentrer sur l’accueil, il choisit de montrer le voyage en suivant deux adolescents sénégalais, Seydou et Moussa. Partis de Dakar, ils rêvent de devenir des stars de la musique et affrontent, sur la route vers l’Europe, la traversée du Sahara, la détention et les violences des camps libyens, puis une périlleuse traversée de la Méditerranée.
Le film s’appuie sur les témoignages réels de plusieurs anciens migrants engagés comme consultants du scénario, notamment Amara Fofana, originaire de Guinée, qui à quinze ans avait été contraint par des passeurs de piloter un bateau transportant 250 personnes jusqu’aux côtes siciliennes avant d’être arrêté par les autorités italiennes qui l’avaient pris pour un trafiquant, et Mamadou Kouassi, originaire de Côte d’Ivoire, emprisonné et torturé pendant près de trois ans dans un camp libyen.
Certains épisodes vécus par ces témoins, jugés trop éprouvants, ont d’ailleurs été volontairement écartés du scénario pour permettre au film de toucher un large public. Contrairement à Terraferma, Garrone choisit de ne jamais quitter le point de vue des migrants eux-mêmes, restituant leur parole plutôt que de la faire porter par des personnages italiens.
Un regard nouveau sur l’immigration
Ces deux œuvres, à vingt ans d’écart de sensibilité, déplacent ainsi le regard porté sur la migration : Crialese scrute les tensions internes à une société d’accueil confrontée à ses propres lois, Garrone restitue la voix et le point de vue de ceux qui migrent, trop souvent réduits à des statistiques ou à des silhouettes anonymes sur des embarcations de fortune.
Ces deux films montrent que la culture populaire peut aussi déplacer le regard porté sur l’immigration en redonnant une place centrale aux trajectoires individuelles. Là où le débat public réduit souvent les migrations à des chiffres, des frontières ou des politiques de contrôle, le cinéma restitue des visages, des choix et des expériences concrètes. Terraferma comme Io Capitano rendent ainsi visibles les tensions qui entourent l’accueil et le parcours migratoire, tout en rappelant que derrière chaque arrivée se trouve d’abord une histoire personnelle.
Conclusion : une Italie qui se raconte autrement
La connaissance des musiciens, sportifs ou films ne remplace pas celle des politiques migratoires, mais elle permet de raconter l’immigration différemment. Ensemble, ces récits dessinent une Italie encore en négociation avec elle-même, où l’intégration se joue autant sur les scènes et les écrans que dans les textes de loi.
Si tu veux te pencher à l’inverse sur le phénomène migratoire italien dans toute son ampleur et sa technicité plutôt que sur des récits personnels, je te conseille cet article pour avoir une meilleure vue d’ensemble : https://major-prepa.com/langues-rares/italie-immigration/




