Major Prépa > Grandes Écoles > Écoles de commerce > Thomas Jeanjean, nouveau DG d’ESCP : les prépas et l’Europe comme boussoles d’un monde incertain
Thomas Jeanjean succède à Léon Laulusa à la direction générale d’ESCP Business School en cette rentrée 2026. Un mois après son arrivée à la tête de l’école, Major Prépa s’est entretenu avec celui qui pilotait jusqu’alors la politique éducative de la CCI Paris-Ile-de-France et de ses quatorze écoles aux spécialités aussi variées que le design, l’ingénieurie, les sciences de gestion ou les arts culinaires et parmi lesquelles figurent HEC, l’ESSEC et ESCP. Une fonction qui a notamment nourri ses réflexions sur l’hybridation des savoirs et des disciplines. À l’heure de prendre les commandes d’ESCP, Thomas Jeanjean partage avec Major Prépa sa vision de l’école et de ce qu’elle doit apporter aux leaders de demain. Ouverture aux sciences et à la technologie, nouveaux équilibres mondiaux entre business schools, rôle des classes préparatoires : autant d’enjeux qu’il aborde à l’aune d’un défi majeur, celui de former des étudiants capables de trouver leur voie dans un monde incertain.
Une école européenne qui veut repousser ses frontières

Dans quel état d’esprit avez-vous pris vos fonctions à la tête d’ESCP, et avec quelle ambition pour l’École
Un poste s’est ouvert après l’annonce du départ de Léon Laulusa et j’ai souhaité candidater, car ESCP est une école magnifique, portée par un projet pédagogique et un ADN multicampus d’une force extraordinaire. Le pouvoir de transformation de son modèle européen, soutenu par un réseau de partenaires internationaux d’une grande richesse, est exceptionnel. Il constitue une formidable source d’enrichissement pour les étudiants et un puissant levier de développement pour l’École.
Je suis par ailleurs pleinement convaincu par le plan stratégique Bold & United et par les développements qu’il prévoit pour ESCP dans les prochaines années. Ils entrent particulièrement en résonance avec mon expertise et avec les projets que j’ai envie de porter dans la suite de mon parcours professionnel.
ESCP est la plus ancienne école de commerce au monde encore en activité. C’est un héritage puissant, sur lequel elle construit aujourd’hui une ambition profondément innovante : s’affirmer comme la première université européenne du management. Chacun de ces termes a son importance. ESCP dispose d’un savoir-faire et d’une expertise reconnus dans les champs du business et du management, mais elle s’est également rapprochée, ces dernières années, de disciplines connexes comme le droit ou la data science. L’ouverture de la School of Technology, effective depuis cette rentrée, et celle de la School of Geopolitics, prévue dans le cadre de Bold & United, marquent une nouvelle étape de cet élargissement disciplinaire. Elles permettent à ESCP de renforcer son expertise dans les domaines de la technologie, des sciences, de la gouvernance et des sciences sociales
Pris séparément, ces développements ne sont pas totalement inédits : en Italie, par exemple, la Bocconi s’inscrit déjà dans cette logique et le lien des business schools avec l’université n’est par ailleurs pas nouveau, notamment au Royaume-Uni. Ce qui est véritablement unique, en revanche, c’est de déployer cette ouverture à l’échelle de l’Europe grâce au modèle multicampus d’ESCP. Parler de sciences et de technologie depuis Berlin, Turin ou Paris n’a rien d’anodin : on n’y rencontre pas les mêmes acteurs, on n’y hérite pas de la même histoire, on n’y défend pas nécessairement les mêmes priorités et on n’y saisit pas les mêmes opportunités. ESCP n’a pas vocation à former des ingénieurs, mais à former des leaders plus à l’aise avec les sciences et les technologies, capables notamment de dialoguer avec eux. Nos nouvelles « Schools » s’inscrivent pleinement sous la marque ESCP.
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Après vos premières semaines à la tête de l’École pouvez-vous nous révéler ce qui vous a le plus marqué dans le modèle ESCP ?
J’ai été très heureux de découvrir des équipes extrêmement engagées, qui croient au modèle ESCP et le font vivre au quotidien sur chacun de nos campus. J’ai également pu mesurer à quel point nos étudiants vivent leur mobilité avec fluidité et passent très naturellement d’un campus ESCP à l’autre. J’en discutais récemment avec nos étudiants de master 1 qui viennent de faire leur rentrée : la notion même d’« étudiant international » perd ici une partie de son sens, puisque tous le deviennent à un moment de leur scolarité.
Au-delà de notre Master in Management, la reconnaissance dont bénéficie l’École dans les différents pays européens où elle est implantée permet à nos étudiants d’obtenir des reconnaissances académiques en Espagne et en Italie, des diplômes en Allemagne et au Royaume-Uni et, partout, d’envisager de s’installer et de commencer leur vie professionnelle sur place avec une pleine reconnaissance de leurs études et des compétences acquises.
Répondre aux exigences de sept systèmes d’enseignement supérieur différents représente un travail considérable pour l’École, mais aussi une véritable valeur ajoutée pour nos diplômés
Le Master in Management (MiM) d’ESCP gagne une place dans le dernier classement du Financial Times. Au-delà de cette progression, que dit ce classement des nouveaux rapports de force entre business schools à l’échelle mondiale ?
D’abord, les classements ne constituent pas un objectif pour ESCP : nous ne travaillons pas « pour » eux. Ils doivent plutôt être considérés comme le résultat d’un travail. À ce titre, un très bon classement constitue une magnifique reconnaissance du travail accompli par nos équipes, de leur engagement et de la qualité de notre modèle, qui est unique.
C’est évidemment une source de satisfaction, mais gardons une forme de distance : un classement nous donne une indication, il confirme la robustesse de notre modèle et la qualité de l’expérience proposée, telle qu’elle est évaluée ici par le Financial Times, comme elle peut l’être par d’autres acteurs.
Il est également intéressant d’observer la progression d’établissements que l’on ne retrouvait pas à ces niveaux il y a quelques années, et même l’apparition d’acteurs absents du classement il y a encore cinq ans. Comme tous les classements, celui-ci doit être considéré avec recul, mais il dit quelque chose d’un monde qui change et de nouveaux équilibres qui se dessinent.
Le MiM (n.d.l.r. : le diplôme décroché à l’issue du programme Grande École) n’est plus une formation pensée entre Français ou même entre Européens. Des acteurs du Sud global comme des établissements américains investissent désormais pleinement ce segment. La compétition devient véritablement mondiale : il n’y a plus de « petites zones » ni de « petits acteurs ». Cette nouvelle géographie du MiM, qui offre aux étudiants internationaux un choix toujours plus large de formations de qualité, constitue aussi un utile rappel à l’humilité pour les institutions les plus établies.
De la prépa à ESCP, former une génération européenne
Quel regard portez-vous sur la classe préparatoire et sur ce qu’elle apporte encore aujourd’hui à un étudiant de 18 ou 20 ans ?
J’ai une image très positive des CPGE, pour deux raisons essentielles. Ce qui m’intéresse chez elles n’est ni leur sélectivité ni leur réputation d’élitisme, mais avant tout l’expérience qu’elles offrent. Entre 18 et 20 ans, vivre une expérience qui invite à se confronter à soi-même, à placer la barre haut et à dépasser ses propres limites est extrêmement formateur. La classe préparatoire est aussi une école de l’humilité. Il faut savoir transformer l’ego blessé par le 4/20 qui sanctionne une première dissertation pour dépasser ce qui pouvait initialement apparaître comme un échec.
Se confronter à d’autres personnalités, nouer des amitiés fortes, apprendre à travailler seul comme à plusieurs, s’entraider… On apprend énormément sur soi au contact des autres durant ces années. La classe préparatoire constitue en cela un formidable répertoire d’expériences.
Elle permet également d’acquérir une culture générale fondamentale à l’ère de l’intelligence artificielle. Le socle de connaissances en mathématiques, en géopolitique, en lettres et philosophie, en langues et civilisations, associé à la structuration du raisonnement qu’impose notamment la dissertation, permet de développer des qualités précieuses d’argumentation, de conviction et de méthode, dont notre société a particulièrement besoin aujourd’hui.
Formation à haute valeur ajoutée, la classe préparatoire participe pleinement à la formation de l’« honnête leader » de demain.
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Que retenez-vous de vos premiers échanges avec les étudiants qui viennent d’intégrer ESCP ? Quelles aspirations, et quelles inquiétudes peut-être aussi, percevez-vous chez cette génération ?
De mes échanges avec les étudiants qui viennent de faire leur rentrée en pré-master (n.d.l.r. la première année d’étude en école après une classe préparatoire), avec d’autres plus avancés dans leur cursus et même avec des étudiants de MBA, je retiens d’abord une chose : ils sont épanouis et enthousiastes. Je n’ai pas rencontré d’étudiants particulièrement angoissés ou inquiets, et je trouve cela tout à fait revigorant.
Vu de notre fenêtre française, nous avons parfois l’impression que rien ne va. Le modèle européen d’ESCP invite à prendre une distance bienvenue avec cette perception. Nos étudiants sont des citoyens de l’Europe, leurs perspectives sont larges et ils évoluent dans un monde dont ils savent aussi percevoir les opportunités. J’ai par exemple rencontré un étudiant italien, s’exprimant dans un français parfait, qui revenait de notre campus de Londres et envisageait naturellement l’Europe entière comme terrain de jeu pour son premier emploi.
Ce regard positif et engagé n’est pas pour autant naïf. Nos étudiants ont pleinement conscience de ce qui va moins bien, des difficultés et des défis auxquels nous sommes confrontés. Mais l’expérience européenne ouvre l’esprit et permet aussi d’appréhender les opportunités à une échelle plus vaste que celle de la France.
Apprendre à tracer sa route dans l’incertitude
Lorsque l’incertitude devient la norme, quels repères une école comme ESCP doit-elle donner à ses étudiants pour leur permettre de tracer leur route ?
On ne découvre évidemment pas en 2026 que le monde est instable. Mais les tensions liées notamment au contexte géopolitique et aux évolutions de l’intelligence artificielle nous font peut-être entrer dans un niveau d’incertitude inédit. Dans ce contexte, le plus important me semble être de savoir se fier à ses valeurs et donc, d’abord, de les connaître. Sur quoi sommes-nous intransigeants ? Que sommes-nous prêts à sacrifier ? Jusqu’où sommes-nous disposés à aller ? Les valeurs constituent un pilier dans un monde incertain, et on ne les découvre qu’en apprenant à se connaître. C’est d’ailleurs l’une des choses auxquelles contribue la classe préparatoire.
Un monde qui change appelle également des solutions nouvelles, qu’il faut être capable de construire à partir d’un répertoire élargi de compétences. Connaître Python et la programmation, comprendre l’économie et les mathématiques, ou encore posséder une solide culture géopolitique, c’est disposer du plus grand nombre possible de ressources pour naviguer dans ce monde.Nos étudiants ont aujourd’hui accès à plus de 70 spécialisations représentant chacune 120 heures de cours. Elles seront bientôt enrichies par les modules développés par les nouvelles “Schools”, qui viendront à leur tour nourrir les enseignements du Programme Grande École d’ESCP.
Enfin, avoir identifié un objectif permet de naviguer plus sereinement dans l’incertitude. Quel impact souhaite-t-on avoir ? Que veut-on faire des opportunités offertes par ESCP ? Connaissance de soi, capacité à articuler des savoirs différents et vision claire de l’objectif poursuivi : voilà trois boussoles essentielles.
Quel conseil aimeriez-vous donner à un préparationnaire qui travaille aujourd’hui avec pour ambition d’intégrer ESCP ?
Je leur dit d’abord qu’ils ont raison de vouloir intégrer ESCP : c’est une école merveilleuse, qui transforme ses étudiants d’une manière unique !
Mon principal conseil sera ensuite un grand classique : travaillez régulièrement, mais sachez aussi vous accorder des pauses. C’est essentiel lorsque l’on travaille beaucoup, et vous allez beaucoup travailler en prépa ! “Work hard, play hard” : ménagez-vous, voyez vos amis, décompressez. Ne vous dites surtout pas : « Je travaille sans m’arrêter jusqu’aux écrits. » Le chemin vous paraîtra bien trop long jusqu’en avril !
Pour travailler beaucoup et dans la durée, pour se dépasser sans que l’effort devienne une source de frustration, il faut parvenir à le faire dans la bonne humeur, en étant bien dans ses baskets, mais aussi en sachant pourquoi on le fait et, éventuellement, pour quelle école.
Vivre sereinement le fait de beaucoup travailler permet de préserver une forme de plaisir dans l’effort. Si vous êtes curieux, portés par un objectif et capables d’entretenir votre enthousiasme pour le travail, celui-ci restera une source de satisfaction. Il faut à tout prix éviter qu’il ne devienne une source de frustration.


